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1629, le Batavia, fleuron de la Compagnie Néerlandaise des Indes Orientales – la V.o.c – en partance pour Java, fait naufrage dans l’archipel des Abrolhos de Houtman à quelques encablures de l’Australie. Le voyage a été ponctué d’altercations, d’incidents, de jalousies et de concupiscence. Le navire est devenu le théâtre d’un huis clos tout à la fois cornélien et vaudevillesque. La belle Lucretia Van der Mijlen fait tanguer la libido de l’équipage mais elle reste inaccessible. Tous chavirent dans un refoulement malveillant. De concert, le capitaine Arien Jacobz et Jéronimus Cornelisz – un apothicaire reconverti dans le commerce - complotent pour s’emparer du navire et des trésors convoyés pour le commerce des épices. Mais les pirates en sont pour leurs frais car le Batavia fait naufrage avant la mutinerie.


Bon nombre de survivants s’installent sur des îlots visiblement stériles tandis que le capitaine Arien Jacobz et le subrécargue Francisco Pelsaert – véritable représentant de la V.o.c - s’enfuient à bord d’une chaloupe pour chercher du secours. Désormais seule autorité légale sur ce qui deviendra le Cimetière du Batavia, Jéronimus Cornelisz, miraculeusement sauvé du naufrage s’entoure des mutins, noyaute le Conseil instauré par les premiers rescapés, les disperse sournoisement sur différents îlets – l’île au traître, l’île des otaries, l’île haute - sans moyens de communication ni vivres.


Commence alors son gouvernement macabre. Il instaure progressivement et subtilement un régime de Terreur et fait éliminer les gêneurs, les bouches inutiles. Sa stratégie ? Réduire la population, s’accaparer les ressources et le butin de la Compagnie en attendant de capturer le vaisseau de secours. C’est beaucoup d’ambition pour cet éternel looser.

Jéronimus a soif de revanche. La vie l’a malmené : faillite, mort d’un enfant en bas âge, humiliations publics, spectre de la prison pour hérésie… Détourner le navire et faire main basse sur l’or qu’il transporte, est l’occasion rêvée d’une revanche, quitte à s’acoquiner avec des pirates, quitte à régner par la terreur et la barbarie sur une poignée de survivants. 115 personnes seront ainsi cruellement assassinées ! Jéronimus est désormais désigné comme psychopathe ! En tout cas, c’est la thèse généralement admise et reprise en chœur par tous les chroniqueurs.

L’enquête que Mike Dash consacre à cette affaire est certainement l’investigation la plus minutieuse et la mieux documentée sur le sujet. Elle s’intéresse au passé de Jéronimus et à ses accointances intellectuelles, philosophiques et mystiques avec le peintre Torrentius afin de dégager une psychologie trouble et tenter de percer à jour ses motivations.


Certes, Mike Dash a fait un beau travail d’historien. C’est une somme, que dis-je un monument ! Mais il est loin d’épuiser le sujet me. D’ailleurs, il passe complètement à côté de tout ce qui touche à la psychologie sociale ! Mike Dash est doué pour exhumer les archives, enquêter sur les protagonistes, démêler le psychodrame, voir le théâtraliser. Il est parfaitement pertinent pour restituer les stratégies commerciales de la Voc, décrire l’armement du vaisseau, la navigation, son commandement, mais aussi pour éclairer les controverses religieuses et les hérésies de l’époque et en particulier celle de Torrentius, le présumé mentor de Jéronimus. C’est d’ailleurs là que le bât blesse. Peut être donne-t-il à cette filiation intellectuelle plus d’importance qu’elle n’en a en réalité. C’est un élément de compréhension sans nul doute mais pas le seul.


Mike Dash aborde la tragédie du Batavia comme on exhume une affaire criminelle. Il reprend l’enquête tambour battant, lui donne un souffle romanesque – il a du talent pour camper les personnages, brosser les portraits, saisir les antagonismes et la montée de la violence, articuler la mécanique mélodramatique du naufrage, distiller les évènements, mettre en scène l’épouvantable carnage - mais voilà ce n’est pas un thriller ! Pas même une chronique judiciaire ! Il achoppe dans son réquisitoire sur les mobiles de Jéronimus et sur le diagnostique de sa psychose.


Jéronimus n’est pas un tueur psychopathe, au contraire, tout contribue à décrire un looser : faillite de son commerce d’apothicaire, victime de diffamation et de harcèlement de la part de la marâtre qui a transmis la syphilis à son nourrisson, poltronnerie au cours de l’évacuation du navire naufragé, incapacité à séduire Lucretia sans faire preuve d’intimidation, piètre négociateur pour duper la résistance de Wiebbe Hayes… En moins de deux il est ficelé au fond d’un cul de basse fosse ! Non, ça ne colle définitivement pas !

Du coup, Simon Leys a vraiment tort de se lamenter lorsqu’il publie le liminaire de ses Naufragés du Batavia :


« Il y a 18 ans que je caressais le projet d’écrire l’histoire des naufragés du Batavia. J’ai collectionné à peu près tout ce qui se publiait sur le sujet ; puis j’ai fait un séjour aux îles Houtman Abrolhos […] mais sans jamais me résoudre à écrire la première page de ce fameux ouvrage en gestation […]. Enfin Mike Dash vint. […] Cet auteur-ci a vraiment mis dans le mille – et il ne reste plus rien à dire. […]. Et maintenant, en publiant les quelques pages qui suivent, mon seul souhait est qu’elles puissent vous inspirer le désir de lire son livre. »


car une fois passé l’effet de surprise de cette tragédie et si l’on s’en remet à la stricte analyse des faits, la thèse du présumé psychopathe qui tire les ficelles ne fait pas long feu et c’est du côté de la philosophie et de la psychologie sociale qu’il faut mener des investigations pour comprendre l’irruption et l’escalade de la violence. Ce qui n’exclue pas la culpabilité de Jéronimus. Il n’est pas irresponsable !


La tragédie du Batavia se déroule en 2 temps. Premier temps, on constate une exacerbation des frustrations. La promiscuité à bord du navire génère des tensions. Les matelots triment et semblent contrariés par un commandement sans aucune connivence entre deux personnages qui se détestent cordialement de longue date : Arien Jacobz, le commandant de bord proprement dit et Francisco Pelsaert, le subrécargue, véritable décisionnaire puisqu’il représente la Compagnie et veille sur ses intérêts. Des soldats s’entassent dans un entrepont sordide dans des conditions de vie répugnantes. Seuls quelques passagers privilégiés mènent bon train : cabines spacieuses, repas délicats, discussions de salon…Bref, un concentré des fractures sociales !


Aux jalousies qui frémissent il ne reste qu’à ajouter une pincée de concupiscence pour obtenir un cocktail explosif. Lucretia Van der Mijlen, visiblement une très jolie femme, attire tous les regards et attise toutes les convoitises. Celle d’Arien Jacobsz d’abord, mais le capitaine est un personnage trop vulgaire pour intéresser cette aristocrate. Celle de Jéronimus Cornelisz, totalement timoré, frustré, incapable d’exprimer le moindre sentiment. Enfin, celle de Francisco Pelsaert, subjugué mais courtois et galant. C’est à lui que Lucretia semble accorder le plus d’attention – en tout bien tout honneur car c’est une femme mariée ! Or, sans le vouloir elle est devenue le sujet d’une concurrence sexuelle dont aucun des trois hommes ne sortira vainqueur puisque Lucretia les tient à distance. Un temps seulement, Zwaantie Hendricx, la propre chambrière de Lucretia, désamorce un peu les passions en s’offrant aux frasques du capitaine. Elle ne se gêne pas ensuite pour s’affirmer, narguer sa maîtresse et l’humilier en public. La frustration est telle que l’équipage organise un viol collectif symbolique puisque Lucretia est malmenée par des hommes masqués et barbouillée d’excréments jusque sur les parties génitales.


Là, on nage en plein dans ce que René Girard appelle le désir mimétique. De quoi s’agit-il ? Voyons ce qu’en dit Wikipedia ! « Nous empruntons nos désirs. Loin d’être autonome, notre désir est toujours suscité par le désir qu’un autre – le modèle – a du même objet. Ce qui signifie que le rapport n’est pas direct entre le sujet et l’objet : il y a toujours un triangle. A travers l’objet, c’est le modèle, que Girard appelle médiateur, qui attire ; c’est l’être du modèle qui est recherché. » En l’occurrence, le désir de Jéronimus – parfaitement au courant du guet-apens mais trop inhibé pour s’opposer à Arien Jacobz - est directement associé au statut social et à la réussite de son rival Francisco Pelsaert. C’est son antithèse en quelque sorte ! Et le fait d’être obsédé par le trousseau de Pelsaert et de parader plus tard sur l’île dans ses propres costumes confirme bien la convoitise. Pelsaert lui renvoie ses échecs. C’est une cause d’humiliation et l’on comprend mieux désormais que le projet de mutinerie répond à un besoin de réussite et de reconnaissance. L’accomplissement de son projet restaure sa confiance en lui et dans ses capacités, dope sa créativité et son emprise sur les autres à tel point qu’on lui prête un certain génie de la manipulation. La chute est lamentable !

Second temps : le naufrage. Il précipite les opportunismes et les égoïsmes. Il déclenche des mécanismes violents d’appropriation des ressources et des richesses ainsi que des mécanismes de régulation de la population confrontée au spectre de la pénurie mais aussi au besoin de certain de s’affirmer et de se pavaner. Le phénomène est parfaitement décrit par Jean Paul Sartre qui s’interroge sur le sens de l’Histoire dans « La critique de la raison dialectique ». Je ne suis pas assez brillant pour ingurgiter et digérer un tel pavé, mais on peut traduire en substance que c’est la gestion de la rareté qui génère toute une série de comportements d’adaptation et l’exclusion de bouches inutiles. Loin de dédouaner Jéronimus Cornelisz et la Terreur qu’il instaure, cette approche porte un nouvel éclairage sur la montée de la violence.


Je retiens d’abord ce commentaire de Jean Lacroix que j’ai trouvé sur le net :

« Dans un monde de la rareté, l’existence de chacun est un risque de non-existence pour les autres. Vivre alors c’est survivre, et la rareté définit le groupe par ses « excédentaires » : elle fait l’Autre comme contre-homme. La possibilité de la violence est ainsi donnée dans tous les rapports humains, y compris l’amitié et l’amour. »

Bertrand Saint-Sernin - un autre critique – complète :


« Toutefois, des mécanismes soit de mise à mort, soit de réduction délibérée du nombre des vivants existent dans toutes les sociétés et courent tout au long de l’histoire. Les vivants sont toujours des survivants ; ils ne tiennent pas leur supplément de vie de la chance, mais de l’élimination, furtive ou voyante, de victimes désignées par une conduite sociale. Celle-ci peut n’être ni réfléchie ni consciente elle n’en reste pas moins intentionnelle. Les hommes en sont responsables.»

Plus loin :

« Le désir de survivre, sous l’effet de la rareté, se métamorphose en pulsion meurtrières, sans qu’il y ait rien d’homicide en moi. La situation fait de moi l’agent conscient ou aveugle d’un processus par lequel la société à laquelle j’appartiens désigne ses membres. »

La violence serait un comportement collectif, un mécanisme social de sortie de crise qui dépasse les individus eux-mêmes. Ce serait le ciment du groupe, pire, une exigence ! La conjuration se lierait autour d’un serment ; les hommes isolés étant sans défense face à cette coalition, à cette fraternité.

Pour finir, on peut revenir à Jean Lacroix :

« La colère et la violence sont vécues en même temps comme terreur exercée sur le traître et comme fraternité entre les "lyncheurs". Toutes les conduites intérieures des individus (fraternité, amour, amitié aussi bien que colère et lynchage) tirent leur terrible puissance de la terreur même. De cette manière le groupe de fusion se transforme en groupe de contrainte : il crée son droit et se donne des institutions. La Terreur-Fraternité est juridiction. »

Au-delà de cette intuition géniale il faut bien avouer que les études qui portent sur la psychologie sociale, la dynamique de groupe, la cohésion et le leadership devraient apporter des éclairages tout aussi passionnants sur ce qui est en jeu. A l’origine de ces thématiques on retrouve « la psychologie des foules » de Gustave Le Bon et le prolongement que lui donne Sigmund Freud dans « Psychologie collective et analyse du moi », deux textes facilement accessibles sur le net. D’accord, on n’est pas à la pointe des sciences sociales – ça date ! – mais ça colle assez bien avec ce qui nous préoccupe ici, soyons indulgent !


La foule ou le groupe ne sont pas une somme d’individus. Ce sont des entités à part entière au sein desquelles chacun cède un peu de son identité, de son originalité et de son libre arbitre au profit d’une idée, d’un mouvement … L’individu n’exerce alors plus d’esprit critique et se laisse déborder par l’émotion. Il y a un effet de contagion, d’imitation. L’individu sacrifie son intérêt personnel à l’intérêt collectif et de là à penser qu’il n’est pas conscient de ses actes, il n’y a qu’un pas. Francisco Pelsaert n’est pas loin de le franchir au terme de l’examen de Jéronimus Cornelisz.


Mais cette dynamique n’est pas concevable sans leader. Voilà ce qu’en dit Freud : « Il doit être lui-même fasciné par une profonde croyance (en une idée) pour pouvoir faire naître la foi chez la foule ; il doit posséder une volonté puissante, impérieuse, susceptible d’animer la foule qui, elle, est dépourvue de volonté. » Ce doit être aussi un tribun « capable tantôt de provoquer dans l’âme collective les tempêtes les plus violentes, tantôt de la calmer et de l’apaiser. »


Gustave Le Bon et Sigmund Freud relèvent déjà aussi les débordements des individus au sein d’une foule (ou d’un groupe) : « Par le fait seul qu’il fait partie d’une foule, l’homme descend donc plusieurs degrés sur l’échelle de la civilisation. Isolé, c’était peut être un individu cultivé ; en foule, c’est un instinctif, par conséquent un barbare. Il a la spontanéité, la violence, la férocité, et aussi les enthousiasmes et les héroïsmes des êtres primitifs. » Ce phénomène est d’autant plus remarquable que l’individu dans une foule a un sentiment de toute puissance et d’invincibilité.


Pour clore la parenthèse, cette fraternité d’aspirants pirates est acculée à une sorte d’escalade. Pour certain, survivre c’est rejoindre la meute. Parmi eux, on croise le personnage saisissant de Jan Pelgrom de Bye, un mousse, qui découvre la violence, s’enivre des tueries et décompense littéralement à son tour. Eh oui, « Il est évidemment dangereux de se mettre en opposition avec elle (la foule), et pour assurer sa sécurité, chacun n’a qu’à suivre l’exemple qu’il voit autour de lui, à « hurler avec les loups ». Dans l’obéissance à la nouvelle autorité, on doit faire taire sa « voix de la conscience » dont les interdictions et les commandements seraient de nature à empêcher l’individu de jouir de tous les avantages hédoniques dont il jouit dans la foule. »


Les voilà nos psychopathes ! Tous les clichés décrivent les pirates comme une confrérie d’égaux, certes, mais surtout comme une fraternité de soudards brutaux, violents, spécialistes des abordages sanglants, des pillages, des orgies, des tortures… En l’occurrence Jéronimus Cornelisz est tout au plus permissif. Il ne prend jamais part aux sévices.


Voici comment Gilles Lapouge qualifie les pirates dans l’un de ses nombreux ouvrages sur ce thème, « Pirates, boucaniers, flibustiers » :


« De ces hommes « sans roi ni loi », la mort fut la souveraine. La course haletante des pirates n’est qu’une infatigable perdition. Leurs violences et leurs plaisirs, leurs fêtes, leurs rapines et leurs assassinats, tous les moments de leur existence sont caressés des seuls rayons de la mort.

Cette mort est d’abord celle qu’ils distribuent avec munificence : « Dans la république des pirates, dit le chirurgien Oexmelin, celui qui commet le plus de crimes était regardé comme un individu extraordinaire. » […]

Mais les équipages ne sont pas en reste de vilenie : des images nous montrent les hommes de l’Olonnais ou de Low occupés à tuer leurs prisonniers. On dirait qu’ils dansent. Ils ont l’air farceurs, enfantins, un peu malicieux. Ils savent que la mort les visitera bientôt : « Une vie brève mais gaie, telle sera ma devise » dit le dandy Bartholomew Roberts. »

Au final, entre les pirates et le trésor de la V.o.c il n’y a que des gêneurs, des bouches inutiles, des femelles ravalées au rang d’objets sexuels, les pions d’un jeu de massacre que Jéronimus semble arbitrer. Les rescapés sont trop nombreux sur l’archipel visiblement stérile pour survivre tous – c’est une erreur de jugement. Le meurtre s’est imposé comme une nécessité pour réguler le nombre des rescapés, pire, il est aussi devenu un divertissement.


Jéronimus a libéré les instincts meurtriers d’une meute de mutins. Il justifie le déchaînement de la violence. Il la couvre. Il l’autorise. Et là, pour le coup, la mystique héritée de Torrentius prend tout son sens et éclaire bien le contexte. Mike Dash prend toutefois beaucoup de précautions pour avancer son hypothèse qui recoupe des éléments de contexte religieux et les pratiques et opinions, avérées ou supposées, des deux acolytes.


Jéronimus Cornelisz a certainement été éduqué dans un fond d’idéologie anabaptiste, une hérésie millénariste et égalitariste, virulente et radicale restée célèbre par le siège de Munster où elle résista jusqu’à la mort aux troupes levées par l’évêque pour reconquérir sa cité. Les controverses religieuses sont courantes à l’époque. La scission entre catholiques et protestants a laissé des traces. Elle a aussi laissée le champ libre à des démarches philosophiques et spirituelles originales. Un peu partout dans des clubs d’escrime ou des cercles fermés, les jeunes gens issus des classes aisées se constituent en réseau et débattent. Parmi les figures charismatiques, le peintre Torrentius. Il fait scandale par sa débauche et ses provocations d’ivrogne. La rumeur en fait un sorcier et un adorateur du diable. Avant l’heure en tout cas, il affirme que les Saintes Ecritures sont l’opium du peuple, que l’enfer n’existe pas et que chacun d’entre nous recèle une étincelle divine étouffée par le pêché. On le considère comme un adepte d’Epicure qui prône la poursuite du plaisir dans l’atteinte du bonheur, voir comme un gnostique. Mais Jéronimus Cornelisz semble s’être démarqué encore et s’être libéré de toute contingence morale en arguant que ses actes lui étaient directement inspirés par Dieu. « Il se considérait donc comme vivant en état de grâce perpétuel. Cette philosophie fondée sur un affranchissement total avait de quoi faire frémir tout calviniste craignant Dieu. Prise dans son sens le plus immédiat, elle impliquait que, quoi qu’il fît, Cornelisz ne pouvait commettre de pêcher, puisque la moindre de ses idées ou de ses actions lui venait de Dieu lui-même ». C’est une pensée héritée de l’antinomisme, une philosophie qui apparaît ponctuellement au cours des siècles : les Amauriens en France, La fraternité de l’esprit libre en Allemagne, les Rauters en Angleterre. L’arrestation et l’emprisonnement de Torrentius pour hérésie, les poursuites, les tortures…font craindre à son entourage des persécutions. C’est ce qui pousse Jéronimus à disparaître de la circulation en embarquant pour le compte de la V.o.c. Cela explique son état d’esprit et son laisser faire au cours des massacres.


C’est un illuminé sûrement mais il ne faut pas surestimer ses talents de stratège qui le positionnerait sur l’une des hautes marches du panthéon de ces psychopathes qui nous fascinent tant.


Le récit de Mike Dash témoigne avec lucidité de l’instauration d’un régime de la Terreur. Dès qu’Arien Jacobsz et Francisco Pelsaert s’enfuient à bord de leur chaloupe, Jéronimus noyaute le Conseil, disperse les survivants sur différents îlots – diviser pour mieux régner ! – et surtout se débarrasse de la seule opposition potentielle, celle du courageux Wiebbe Hayes et de sa poignée de fidèles soldats.


Les soudards lui reconnaissent visiblement une certaine autorité. C’est d’ailleurs étonnant, il n’est pas des leurs comme l’est Arien Jacobz qui les recrute tous. Celui là en tout cas a une forte personnalité ; c’est un franc ivrogne, une grande gueule, ne redoutant pas de faire le coup de poing et de malmener son commandement. C’est aussi un marin d’expérience et un meneur d’hommes. En comparaison, Jéronimus n’a pas la carrure et il y a fort à parier qu’une fois liquidés les derniers rescapés les mutins ne se soient entredévorés et que Jéronimus lui-même en ait fait les frais.


Bref, en tant qu’administrateur il impose d’emblée une justice expéditive à l’encontre des chapardeurs. Les rescapés ne s’opposent d’ailleurs pas aux exécutions, au contraire, elles semblent justifiées par leur extrême détresse ! Cela rappelle curieusement la chronologie de la Terreur révolutionnaire : chasse aux accapareurs, tribunaux d’exception, exécutions sommaires, gouvernement reposant sur la force, l’inégalité et la répression…

C’est malheureusement le début d’une l’escalade criminelle devant laquelle chacun tremble sans pouvoir prendre l’initiative de la renverser. Jéronimus et les mutins s’approprient les ressources et les armes, paradent en habits d’apparat et exécutent les survivants les uns après les autres. Cette mascarade traduit un renversement des valeurs. Jéronimus notamment se pavane dans les riches costumes empruntés à la garde robe du subrécargue. C’est un scénario d’inversion qui rappelle un peu celui des carnavals. Le carnaval de Roman étudié par Emmanuel Le Roy Ladurie, par exemple, décrit d’ailleurs un renversement particulièrement sanglant où la symbolique des figures totémiques des groupes en opposition et leurs costumes sont très révélateurs des tensions sociales refoulées. Mais c’est une autre histoire…


Quelques survivants des massacres réussissent à rejoindre Wiebbe Hayes. D’abords incrédules, lui et sa troupe, en forme parce qu’ils ont trouvé des ressources sur leur île, disciplinés et aguerris aux conflits, repoussent sans trop de difficulté les assauts des pirates avec des armes de fortune. Jéronimus Cornelisz tente alors de l’embobiner mais il est capturé au nez et à la barbe de sa bande. C’est une péripétie d’un ridicule ! Les pirates tentent un dernier assaut au moment même où le navire de secours aborde enfin l’archipel. Quelle coïncidence ! Elle vaut bien celle de Sa majesté des mouches ou encore celle des Oubliés de Clipperton. C’est la fin de l’aventure, les mutins sont jugés et certains exécutés sur place au nombre desquels Jéronimus Cornelisz. Mais Francisco Pelsaert qui mène les investigations ne se résoudra pas vraiment à sa culpabilité : « Jéronimus a toujours été un rêveur. Il est par nature un provocateur, un catalyseur. Les actes appartiennent à d’autres, et ce sont les actes et non leur suggestion, qui déterminent la culpabilité. Jéronimus croit vraiment que tout ceci est la faute de quelqu’un d’autre. Après tout, il a été douloureusement provoqué. Qui ne s’amuserait pas de quelques pensées morbides au milieu des excès environnants ? Qui n’aimerait pas jouer à Dieu, juste un peu, dans une situation si ridicule ? Jeronimus a simplement tué le temps. Ce sont les autres qui ont tué des personnes. »

Conclusion : Jéronimus Cornelisz est un illuminé doublé d’un refoulé. Il s’est affranchi de toute moralité en étant persuadé qu’il agit en intelligence avec Dieu lui-même. Il trouve dans l’équipage du Batavia un écho attentif car lui-même est en rupture et sur le point de se mutiner. Le naufrage est l’occasion rêvée d’un renversement de situation. Jéronimus et les mutinés instaurent la Terreur, s’approprient les richesses du navire et massacrent les survivants à tours de bras et sans état d’âme. Seul la cohésion d’une troupe de soldats menés par Wiebbe Hayes parvient à stopper les élans meurtriers pirates.


Pour finir, ce qui stupéfie surtout dans ce récit, c’est que le naufrage du Batavia est une robinsonnade dénaturée. Les robinsonnades sont généralement une exaltation du progrès, un rappel du cheminement de l’humanité depuis les « âges farouches » jusqu’à la prise de conscience positiviste ; mais voilà, ça n’est pas toujours le cas ! Il suffit de lire ne serait-ce que « Sa majesté des mouches » pour s’en persuader. C’est un scénario de régression sociale tout à fait plausible si on le conforme aux évènements bien réels du Batavia. Pourtant, l’ambiguïté entre progrès et récession est présente dès la naissance du mythe puisque Crusoé s’oppose à Selkirk – son soit disant modèle – en cela qu’il conserve une dignité d’homme lorsque son mentor, lui, a sombré dans le sauvagisme au point d’en perdre l’usage de la parole.


On ne peut pas tout reprendre ici mais souvenons-nous seulement des évènements mis en scène par William Golding. Un avion s’abîme quelque part  dans le Pacifique. Les jeunes rescapés désignent d’abord Ralph pour conduire leurs destinées mais sa légitimité est vite remise en cause. Ce ne sont après tout que des gosses – se justifient-ils ! – l’autorité et le modèle social « adulte » qu’il propose sont perçus comme une contrainte. On leur préfère finalement le cadre plus ludique de Jack, à savoir une organisation tribale, une sorte de meute régie par la chasse et des rites improvisés, simulacres ou réminiscences de rituels bien ancrés dans l’inconscient collectif. Sur ces entrefaites, une peur irrationnelle s’empare du campement et consolide le groupe autour de son chef charismatique et précipite le sacrifice de boucs émissaires, Ralph et Piggy, les deux derniers enfants à ne pas adhérer à la horde. Piggy est immolé et Ralph ne doit sa survie, au terme d’une véritable chasse à l’homme, qu’à l’arrivée inopinée de soldats.


L’impression de régression repose finalement sur une sensation latente, comme quoi la culture ne tiendrait qu’à un fil et que le moindre incident de parcours serait susceptible de nous renvoyer dans les abîmes de la sauvagerie originelle, si tant est qu’elle n’ait jamais existé ! Ce sentiment est d’ailleurs entretenu par une confusion dans nos connaissances en psychologie et en ethnologie.


Sa majesté des Mouches ne décrit pas à proprement parler une régression vers la sauvagerie mais une réinvention sociale sous une forme tribale qui produit ses mythes et ses rites et dans laquelle le sacrifice, parfaitement choquant par ailleurs, trouve un rôle primordial dans les mécanismes d’exorcisation des peurs et le retour à la cohésion du groupe.


On ne peut pas en dire autant du récit des naufragés du Batavia qui somme toute relève du domaine criminel quelques soient les explications qu’on lui cherche.

Tag(s) : #DECRYPTAGE

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