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Le prince de Central Park – Evan H. Rodes [1]

 

Jay-Jay est orphelin. Il est le souffre douleur d’Ardis qui l’a adopté car c’est une source de revenu des services sociaux. Il est d’ailleurs aussi le bouc émissaire d’Elmo, un toxicomane qui fouine dans l’immeuble sordide et malfamé où il habite mais aussi de ses camarades d’école. Il est perçu par son entourage comme un freluquet, solitaire et asocial. Un soir d’ivresse, Ardis tente de le passer à tabac pour une broutille. Jay-Jay profite de son coma éthylique pour s’enfuir résolument dans Central Park.

Il commence alors une vie de Robinson, s’abrite dans la ramure d’un chêne, fouille les poubelles, adopte un chiot et sauve courageusement une vieille dame d’une agression d’Elmo. Celui-ci n’aura désormais de cesse de le faire disparaître pour échapper à une condamnation.

Sans jamais se rencontrer, Jay-Jay et madame Miller ont des échanges épistolaires. La vieille dame a de l’affection pour lui mais ne brusque pas la rencontre.

Jay-Jay commence donc une nouvelle vie. Il cambriole son école et détruit ses dossiers scolaires en imaginant ainsi échapper à toute recherche de police. Il améliore régulièrement ses conditions de vie en prévision de l’hiver : braque un chantier pour y récupérer des outils, des planches, une bâche pour améliorer sa cabane dans le chêne ; chaparde des provisions dans un restaurant. Il profite de la proximité du zoo, du planétarium, du musée d’histoire naturelle et du Métropolitan Muséum pour s’instruire.

Mais Elmo finit par retrouver sa trace mais au terme d’une folle course poursuite il fait une chute mortelle. Inquiète, Madame Miller sillonne le parc, l’appelle et l’oblige à sortir de sa réserve. Elle lui propose de l’abriter mais Jay-Jay réserve sa réponse pour profiter de sa liberté et des premières neiges…

 

Le Robinson du métro – Felice Holman [2]

 

Arémis Slake est orphelin. C’est un petit bigleux, un enfant maltraité, humilié par sa tante qui l’a recueilli, par ses copains d’école, ses voisins, ses professeurs…Lorsque les violences se précipitent, il se réfugie dans le métro pour échapper à ses persécuteurs.

Un jour, il décide de ne pas refaire surface et de refaire sa vie ici, dans Grand Central Station. Il découvre une cachette dans un tunnel du métro et y mène une vie de troglodyte.

Il s’organise petitement : récupère tout ce qui traîne pour aménager sa chambre, vend des journaux de récupération à la sauvette, fait le ménage dans une salle de snack-bar en contrepartie de repas. Avec ses premières économies il s’achète du linge. Le dimanche il sillonne la banlieue en passant de rame en rame.

Ses clients réguliers et le personnel du snack s’attachent à lui mais Slake n’est pas habitué aux manifestations de sympathie et il a souvent du mal à décrypter leurs intentions.

Un accident dans le tunnel où il vit occasionne des travaux et perturbe son quotidien. Victime d’un malaise, il est hospitalisé et remis sur pied. Avant d’être harponné par les services sociaux il s’échappe mais pas pour se réfugier sous terre cette fois. Il se sent grandi, prêt à affronter le monde et il se souvient de ces terrasses où subsistent parfois des vestiges de pigeonniers et des citernes en ruine...

 

L’île aux singes – Paula Fox [3]

 

Ces derniers mois, tout s’est détraqué dans la vie de Clay Garnity : son père a perdu son emploi dans l’édition et a dû se résoudre à de petits boulots ; la famille est criblée de dettes et a dû quitté sa belle maison et comme si cela ne suffisait pas, sa mère est enceinte ! Cela mine définitivement le moral de son père qui les abandonne lâchement.

Seule, sa mère n’est plus en mesure de subvenir à leurs besoins. Elle fait appel aux services sociaux et atterrit dans un immeuble sordide où règne une certaine promiscuité et une insécurité latente.

Un jour, sa mère disparaît à son tour, sans explication, en laissant juste une liasse de billet sous un paquet de gâteaux. Jour après jour Clay attend son retour avec pour seul réconfort la lecture de Robinson Crusoé mais une voisine s’inquiète et décide d’appeler les services sociaux. De peur d’être séparé de sa mère, Clay s’enfuit, surveille les abords de l’immeuble puis trouve refuge auprès de deux clochards, Calvin et Buddy, dans un parc surnommé l’île aux singes. Un soir d’hiver leur campement est attaqué par quelques délinquants.

La santé de Clay se détériore et il est hospitalisé pour une pneumonie. Il est malgré lui rattrapé par les services sociaux qui le placent et le rescolarisent puis retrouvent la trace de sa mère dans un foyer où elle a accouché.

Les retrouvailles sont difficiles. Comment expliquer l’abandon ? Comment pardonner la séparation ? Clay croise alors Buddy qui l’encourage et positive la situation : c’est une chance de se retrouver. Il sait de quoi il parle car il a honte de sa déchéance et n’a encore jamais repris contact avec sa famille.

 

 

Voici donc 3 parcours d’exclusion, de désocialisation, ceux de Jay-Jay, Slake, Clay, des enfants contraints de fuir leur entourage et leur environnement pour se réfugier dans Central Park auprès d’un chêne – symbole de vie, de force, de régénérescence et d’ascension – dans un réduit souterrain, une sorte de grotte – lieu symbolique des rites d’initiation et de renaissance – au fin fond de la station de métro de Grand Central Station ou dans un jardin public auprès de sans domicile fixe, dernier rempart avant la clochardisation.

 

3 robinsonnades singulières, donc, en forme de diatribe. Ces récits stigmatisent le mirage du libéralisme économique et l’hypothétique déclin de l’empire américain cent fois claironné depuis la débâcle de la guerre du vietnam. Et où mieux qu’à New York –toujours sous les feux de l’actualité d’ailleurs avec la crise financière et boursière –pouvait-on mieux transposer cette fracture sociale qui ne cesse de se creuser entre les quartiers d’affaires flamboyants et arrogants et les quartiers populaires déshérités, ravagés par la misère, la violence, la drogue… !


Exclus parmi les exclus, nos Robinson témoignent de la fragilité des classes moyennes et des classes populaires. Ils survivent au naufrage de cette société et réhabilitent l’esprit pionnier car malgré les coups durs, la combativité reste la règle dans un pays qui défend le capitalisme coûte que coûte. Ici, la crise sociale n’est pas simplement qu’une toile de fond, un décor, un prétexte pour déployer l’aventure mais bel et bien une métaphore de la tempête qui secoue la société et balaie les plus vulnérables. Les auteurs dénoncent tour à tour les inégalités criantes de niveau de vie, le chômage, la précarité, la pauvreté et leurs corollaires, vétusté du logement social, violence, drogue et criminalité…et pointent la déroute des institutions telles que l’école, d’abord, puis les services sociaux mais aussi la désagrégation de la famille et l’abandon de la jeunesse. Ces robinsonnades démontent les mécanismes du naufrage existentiel.

 

Les ressorts mélodramatiques et misérabilistes de ces récits renvoient à quelques classiques de la littérature jeunesse du 19ème siècle tels que Twain, Dickens, Malot….Pas sûr que cette première impression résiste longtemps à l’analyse, quoique... Il n’en reste pas moins que nos petits Robinson New Yorkais nous surprennent par leur sursaut de dignité pour affronter la solitude et survivre sans jamais se déshonorer ni se pervertir. La grande leçon c’est l’autodétermination. Chacun est libre de ses choix et de sa réussite. La boucle est bouclée avec ce retour aux sources du mythe fondateur du « self made man ».

 

 

Récits résolument engagés, ces robinsonnades dénoncent les chimères de l’idéal américain. L’enlisement du pays dans le bourbier vietnamien annonce les premiers revers de l’impérialisme économique et politique des Etats-Unis. On commence à parler de déclin et ça n’est pas qu’un spectre, c’est une réalité. Le capitalisme et le libéralisme produisent tout à la fois d’extraordinaires success story et des inégalités criardes. Toute une population de laissés pour compte s’enlise inexorablement dans la pauvreté et la misère avec son cortège de criminalités. C’est dans ce quart monde que nous invitent les auteurs. Et ça n’est pas un hasard s’ils choisissent New York comme décor de leurs aventures.

 

« Quintessence du rêve américain, symbole de la réussite, New York ne cesse de fasciner. Et le bien-vivre qui rutile dans quelques quartiers de Manhattan ajoute encore à la fascination. Pour un nombre impressionnant de New-Yorkais néanmoins, la douceur de vivre ne fait guère partie du vocabulaire quotidien. Un habitant sur quatre vit en dessous du seuil de pauvreté ; les femmes (mères célibataires ou abandonnées) et surtout les enfants sont les plus durement affectés : un enfant sur deux est un pauvre. Un autre quart de la population subsiste chichement et le pouvoir d’achat de la classe moyenne a sensiblement décliné depuis 1973, en raison principalement du coût accru du logement. Les jeunes couples aisés, dont le confort dépend d’un double salaire, renoncent souvent au « luxe » d’avoir un enfant. Entre très riche et très pauvres, l’écart est devenu abîme. » [L’état des Etats-Unis – Annie Lennkh et Marie France Toinet – La Découverte – 1990]

 

Tout est dit ou plutôt suggéré dans ces quelques lignes et chacun des récits illustre les mécanismes de désocialisation et de leur cortège d’injustices :

 

- La fragilité des classes moyennes. L’engrenage implacable de l’exclusion et de l’isolement : chômage, précarité, perte de repères, désarroi et confusion mentale, alcoolisme, toxicomanie, errance… Tout le monde est touché : familles, enfants, personnes âgées.

 

- Le logement précaire et sordide des immeubles dit « de rapport » où s’entasse un quart monde vulnérable, décadent. La promiscuité est à l’origine d’un climat d’insécurité bien réel. Et au moindre incident de paiement c’est l’expulsion.

 

- La difficulté à conserver sa dignité dans un environnement pervers et antisocial où finalement les plus vulnérables deviennent la proie des criminels ou bien des boucs émissaires.

 

- La défaillance, la négligence éducative et la maltraitance des enfants deviennent une sorte de fatalité. La cellule familiale n’est pas un havre de paix, de sécurité et d’affection, c’est tout au contraire le haut lieu où s’exercent les violences intimes.

 

Face à tous ces dangers qui assaillent de toute part les familles, les personnes, les institutions sont devenues inopérantes. Première visée : l’école. Les auteurs brossent un tableau noir qui n’est pas sans rappeler quelques séries B hollywoodiennes telles que « Le proviseur » de Christopher Cain avec James Belushi ou encore « Esprits rebelles » de John N. Smith avec Michelle Pfeiffer qui mettaient en lumière la violence quotidienne dans les établissements scolaires, le trafic de drogue, le trafic d’arme, le school bullying (brimades et harcèlements répétés entre élèves), les incivilités, les comportements anti-sociaux…L’école n’est plus un sanctuaire. En second : les services sociaux. Ils sont perçus de façon caricaturale : file d’attente, sempiternelle constitution de dossiers, placement aveugles et sans suivi. Encore Paula Fox tente-t-elle de rétablir un peu l’image des travailleurs sociaux pour un bouquet final en forme de happy end.

 

Voilà vite brossé l’univers désespérant auquel tentent de s’arracher nos Robinson. Il renvoie spontanément à la dramaturgie d’un Charles Dickens. Il y a de l’Oliver Twist chez nos héros et il faut être bien vertueux pour ne pas sombrer dans la facilité de la criminalité. New York vaut bien Londres et l’on perçoit une sorte de permanence des représentations de la misère. L’esprit de Mark Twain plane aussi sur ces aventures. On reconnaît l’esprit d’entreprise et le sang froid de Tom Sawyer mais aussi la liberté et le refus du monde adulte d’Huckleberry Finn. Il y a aussi de l’Hector Malot dont les récits mélodramatiques sont toujours structurés de façon identique : drame familial, récit de type picaresque, réinsertion finale dans la société. Chez lui, le mythe du bonheur familial est au cœur du bonheur social. Au terme de leurs aventures les héros retrouvent le monde auquel ils appartiennent.

 

 

On est saisi par l’acuité et la pertinence du regard porté par Evan H. Rodes, Felice Holman et Paula Fox sur ces enfances gâchées et du coup on est un peu confus de qualifier ces histoires de mélodrames lorsqu’on est peut être si proche d’un regard sociologique. En même temps il est insupportable de se résoudre à cette idée molle d’une fatalité de la misère et d’une transmission quasi héréditaire. Pourtant on pressent un certain déterminisme. Et c’est dans l’éducation familiale et scolaire qu’il se situe. Les auteurs en témoignent, lorsque la famille est défaillante et l’école impuissante, l’adolescent est bien seul face à lui-même, face à ses choix.

 

Jay-Jay, Slake et Clay font figure de victimes, victimes de carences affectives – ou du moins c’est ce que prétendent les auteurs qui déroulent leurs pedigrees – et sont conditionnés pour l’échec, la misère. Pourtant leurs sujétions volent en éclat lorsque les violences des « Ténardiers » deviennent inadmissibles. Ils trouvent alors leur salut dans la fuite, une fuite en avant qui les mène droit dans la rue.

 

Sans s’improviser psychologue, il est clair que nos 3 Robinson sont des enfants négligés, 2 sont orphelins, l’un placé, l’autre recueilli par la famille proche, le troisième est abandonné purement et simplement sans autre explication.

 

Qu’est-ce qu’on constate ? D’abord des conditions de vie déplorables. A la maison, non content d’être corvéables, ils sont brutalisés et humiliés. Tourments qui ont des répercussions sur le développement de la personnalité et la confiance en soi et dans les autres. Doit-on parler de traumatisme pour autant ?

 

Pas selon la définition de Boris Cyrulnik : « pour pouvoir parler de traumatisme il faut « avoir été mort », pour reprendre l’expression employée par des écrivains comme Primo Levi, Jorge Semprun [[rescapés des camps d’extermination nazis] ou la chanteuse Barbara [victime d’inceste de la part de son père], ainsi que par beaucoup de personnes avec qui j’ai travaillé. Alors que dans l’épreuve, on souffre, on se bagarre, on déprime, on est en colère, mais on se sent bien vivant et on finit par surmonter les choses. Dans le cas d’un traumatisme, les personnes demeurent prisonnière de leur passé et revoient bien souvent pendant des années les images de l’horreur qu’elles ont vécue.

 

D’autre part, et c’est la psychanalyste Anna Freud qui a expliqué cela, il faut frapper deux fois pour faire un traumatisme : une fois dans le réel (c’est l’épreuve, la souffrance, l’humiliation, la perte) et une fois dans la représentation du réel et le discours des autres sur la personne après l’évènement. C’est, en effet bien souvent dans le discours social qu’il faut chercher à comprendre l’effet dévastateur du trauma. »

 

En tout cas, on peut parler de blessure, de meurtrissure ! Mais rien d’insurmontable au final. C’est tout l’enjeu de la robinsonnade de démontrer les ressources insoupçonnables des individus. On trouve d’ailleurs dans le concept de résilience et chez Cyrulnik en particulier des éclairages sur la maltraitance des enfants et leur capacité à reprendre goût à la vie malgré les blessures.

 

De quoi parle-t-on ? Autant emprunter à d’autre ce qu’on ne saurait expliquer soi-même :

 

« En psychologie clinique, la résilience est la capacité à vivre, à réussir, à se développer en dépit de l’adversité. D’un point de vue psychique, il s’agit de la possibilité pour un individu de développer des mécanismes de résistance et de survie malgré les vicissitudes de l’existence, des circonstances difficiles, des malheurs, un choc traumatique ou un environnement défavorable, voire hostile. Sorte d’endurance face au stress post-traumatique, la résilience offre au sujet un sentiment de compétence, une ouverture différente sur lui-même et d’autres perspectives qu’un stress continu ou répétitif. Ce mécanisme psychologique instaure ainsi une certaine confiance en soi impliquant plus de sécurité intérieure et apporte de nouvelles possibilités d’épanouissement malgré les difficultés rencontrées, les traumatismes subis ou les risques d’abréactions désagréables »

 

La robinsonnade est perçue intuitivement comme le déclencheur de la résilience. C’est un peu un leurre tout de même car ça n’est pas dans la marginalisation, l’isolement et le repli sur soi qu’on peut soigner ses blessures. Mais en littérature et dans l’univers du conte plus précisément, l’aventure et les épreuves valorisent le potentiel des enfants, témoignent de leur valeur contrairement aux médisances de leur entourage et contribuent à la reconquête de l’estime de soi.

 

Deux choses vont à l’encontre de cette sublimation de la robinsonnade. En tout cas dans ces cas précis. D’abord le point de vue du psychologue :

 

« En victimologie clinique, la recherche démontre que ceux qui s’en sortent le mieux parmi les enfants traumatisés, sont ceux qui ont réussi à tisser autour d’eux des réseaux de solidarité et à se lier affectivement, ceux qui sont parvenus à effectuer des démarches efficaces, à orienter leurs demandes et à trouver les bons interlocuteurs pour se faire aider. Ces liens soutenants (les « tuteurs de développement ») ont un effet structurant sur l’individu. La résistance psychique intérieure est donc également une question de force relationnelle, de capacité d’attachement et de confiance en soi. »

 

Ensuite, le point de vue du sociologue – et là on ne parle plus simplement des jeunes  New Yorkais. Les enfants des rues sont une population à risque ! Contraints à une logique de survie, ils vivent dans l’instant, de petits boulots, de mendicité, du vol, parfois de la prostitution. La toxicomanie est une conséquence du grand vide affectif qui les caractérise. « Avec le temps, la marginalisation et la stigmatisation sociale s’accroissent, ainsi que les risque de passage à une délinquance de plus en plus grave, ou la mort dans la rue. […] La phase finale est la cristallisation du monde de la rue en véritable contre société, en guerre avec le monde des adultes. »

 

C’est une vision parfaitement pessimiste à laquelle répugnent évidemment les auteurs. Leur démonstration est toute autre et Jay-Jay, Slake et Clay font alors figure d’exception avec 3 sorties de crise très différentes.

 

Jay-Jay est dans une démarche de fuite au désert à la façon des ermites du haut Moyen Age. C’est une décision réfléchie, irrévocable : « Je ne reviendrai jamais ! Quoi qu’il arrive. Que je meure si je ne tiens pas ma promesse… » A partir de là, c’est du Robinson pur jus ! Il construit sa cabane dans un arbre, vit en autarcie du fruit de sa cueillette dans les poubelles des alentours et de quelques menus larcins, s’acclimate assez vite à son nouvel univers mais garde un œil critique sur la société.

 

Il lorgne du côté des beaux quartiers et lance comme un défi : « Un jour, je traverserai l’océan pour conquérir cette terre et vivre comme eux ! » ou « Un jour, c’est moi qui jetterai des trucs dans les poubelles. » Il a aussi cette saillie qui justifie avec complaisance son cambriolage d’un restaurant : « La nourriture devrait être gratuite. » En effet, comment une société riche et développée peut-elle encore priver les plus démunis du minimum vital ?

 

Il finit même par prendre plaisir à ce retour à une vie simple et naturelle. Et ça n’est pas sans rappeler « Ma montagne » de Jean George, le récit d’un jeune New Yorkais – Tient ! – parti vivre dans les Appalaches comme les pionniers. En ce qui concerne Jay-Jay peut-être se laissera-t-il séduire par la proposition de Madame Miller de venir vivre avec elle.

 

En attendant : « Je ne crois pas avoir déjà fini ce que j’ai à faire ici. » On devine finalement un contemplatif épris de liberté. La neige tombe sur New York. « Son royaume devint arc-en-ciel lorsqu’il le regarda à travers le prisme des cristaux qui s’accrochaient à ses cils. Et il eut l’impression de posséder tout ce dont il avait rêvé. Sa liberté. Quelqu’un qui l’aimait. »

 

Cette soif d’indépendance s’est d’ailleurs décuplée au fur et à mesure qu’il s’est vu changer, s’étoffer et évacuer ses peurs d’enfants : « Il était en train de grandir. Il le sentait. Il commençait aussi à perdre son aspect chétif. »

 

De son côté, Slake est dans une toute autre disposition. C’est un bigleux, malingre, un peu nigaud. Comme Jay-Jay c’est le souffre douleur de son entourage, mais sa fuite dans les bas fond du métro est irraisonné. Il s’est effarouché pour la ixième fois à la suite d’une échauffourée, s’est engouffré dans une station de métro au hasard et a décidé de ne plus remonter à la surface.

 

Très rapidement Slake trouve ses marques, sans anicroche, en exerçant de petites activités lucratives : vente de journaux à la sauvette, ménage d’une salle de snack-bar. Il est marginalisé, certes, mais pas désinséré. Il a ses horaires, ses clients, un employeur…Il a tout du travailleur pauvre. Parce que c’est bien là la différence avec Jay-Jay : le travail ! C’est une des valeurs centrales des robinsonnades. Et sans entrer dans les détails, il parvient même à faire des économies pour s’offrir de la lingerie…

 
Par contre, ce qui est particulièrement émouvant dans ce récit c’est le traitement des conséquences de la maltraitance et de la négligence familiale : difficultés sociales, déficits intellectuels, problèmes de communication, problèmes affectifs…Slake est un concentré de tout cela. Il se socialise malgré lui et ne semble pas toujours bien comprendre les intentions de ses interlocuteurs. A propos de la serveuse – pas dupe de son dénuement - qui le gâte un petit peu chaque jour, voilà sa réaction par exemple : « La pitié était un sentiment totalement inconnu de Slake, il n’en avait jamais rencontré, reçu ni donné, et il ne l’aurait donc pas reconnue s’il s’était agi de cela. » Finalement, la bienveillance des uns et des autres l’encourage à communiquer sans criante.

 

Son hospitalisation l’arrache malencontreusement à sa nouvelle vie. C’est d’abord un choc. C’est aussi une chance. Lui aussi a changé. Il a relevé la tête. Il n’est pas encore prêt à affronter le monde mais il se projette déjà ailleurs, sur les toits où subsistent les vestiges de pigeonniers et de réservoirs d’eau, un univers propice à une nouvelle robinsonnade.

 

Clay, quant à lui, atterrit brusquement dans la rue. La vie n’est pas un long fleuve tranquille. Sa famille a fait les frais d’une société impitoyable, focalisée sur la réussite et qui ne fait pas de sentimentalisme avec les loosers. Son aventure est exemplaire puisqu’elle traduit un processus très ordinaire d’exclusion : chômage, expulsion, dépression, clochardisation…

 

Mais dans la tourmente, Clay ne désespère pas de retrouver père et mère et de ressusciter l’époque bénie du cocon familial. Buddy et Calvin, les clochards qui le recueillent le mettent en garde contre les périls de la rue, sans jugement ni sermon. S’il est victime de quelque chose, en tout cas ça n’est pas de son éducation mais des évènements, de l’économie, du lâcher prise des parents. Au cours de ses quelques semaines d’errance, il trimbale dans son paquetage un Robinson Crusoé, seul véritable lien avec le thème des Robinson !

 

A part ça rien de très robinsonnien si ce n’est que ce récit s’emboîte parfaitement avec les autres. On pourrait même avoir des suspicions de plagiat. Il y a des scènes de vie de l’hôtel – si l’on peut dire – qui renvoient à Evan H. Rodes, même cette histoire de télé détraquée sur laquelle l’ivrogne passe ses nerfs ; quant à l’épisode de l’hospitalisation, il rappelle assez bien Felice Holman. En tout cas le contexte confirme la possibilité d’une robinsonnade même si l’auteur lui préfère assez vite un récit larmoyant à la Hector Malot.

 

En conclusion, on est bien face à 3 récits très ciblés qui reposent sur le même constat de la fragilité des classes moyennes et populaires aux Etats-Unis. Au-delà de l’économique, c’est semble-t-il la maltraitance et l’abandon les véritables origines des robinsonnades de Jay-Jay, Slake et Clay. Pas sûr donc qu’il s’agisse là de véritables critiques sociales. Il y a dans l’esprit pionnier des connexions indubitables avec les robinsonnades, ne serait-ce que dans l’expression de personnalités combatives, réactives, ambitieuses…Il faudrait être plus fin dans l’analyse pour pointer ce qui relève de la critique sociale de ce qui exalte l’esprit américain et les grands mythes fondateurs de cette nation. En tout cas, la robinsonnade ne se présente pas comme une alternative économique ou politique, c’est tout juste un refuge en temps de crise. Et cette crise devient le terreau d’une aventure individuelle, le contexte d’un développement personnel ou comment des enfants martyrs peuvent-ils restaurer l’estime de soi en expérimentant de la réussite.

Tag(s) : #DECRYPTAGE

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