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Saint John Perse, "La Ville", Images à Crusoé

 

Le poète Saint John Perse, dans son recueil Images à Crusoé, imagine Robinson retourné à la civilisation et méditant sur son séjour dans l'île.

LA VILLE

 

(...)Crusoé! - ce soir près de ton Ile, le ciel qui se rapproche louangera la mer, et le silence multipliera l'exclamation des astres solitaires.

Tire les rideaux ; n'allume point

C'est le soir sur ton Ile et à l'entour, ici et là, partout où s'arrondit le vase sans défaut de la mer ; c'est le soir couleur de paupières, sur les chemins tissés du ciel et de la mer.

Tout est salé, tout est visqueux et lourd comme la vie des plasmes.

L'oiseau se berce dans sa plume, sous un rêve huileux ; le fruit creux, sourd d'insectes, tombe dans l'eau des criques, fouillant son bruit.

L'île s'endort au cirque des eaux vastes, lavée des courants chauds et des laitances grasses, dans la fréquentation des vases somptueuses.

Sous les palétuviers qui la propagent, des poissons lents parmi la boue ont délivré des bulles avec leur tête plate ; et d'autres qui sont lents, tâchés comme des reptiles, veillent. - Les vases sont fécondées - Entends claquer les bêtes creuses dans leurs coques - Il y a sur un morceau de ciel vert une fumée hâtive qui est le vol emmêlé des moustiques - Les criquets sous les feuilles s'appellent doucement - Et d'autres bêtes qui sont douces, attentives au soir, chantent un chant plus pur que l'annonce des pluies : c'est la déglutition de deux perles gonflant leur gosier jaune...

Vagissement des eaux tournantes et lumineuses !

Corolles, bouches des moires : le deuil qui point  et s'épanouit ! Ce sont de grandes fleurs mouvantes en voyage, des fleurs vivantes à jamais, et qui ne cesseront de croître par le monde...

Ô la couleur des brises circulant sur les eaux calmes,

les palmes des palmiers qui bougent !

Et pas un aboiement lointain de chien qui signifie la hutte ; qui signifie la hutte et la fumée du soir et les trois pierres noires sous l'odeur de piment.

Mais les chauves-souris découpent le soir mol à petits cris.

Joie ! Ô joie déliée dans les hauteurs du ciel !

... Crusoé ! Tu es là ! Et ta face est offerte aux signes de la nuit, comme une plume renversée.

 

 

"Le mur", Images à Crusoé, Éloges (1925).

 

Le pan de mur est en face, pour conjurer le cercle de ton rêve.

Mais l’image pousse son cri.

La tête contre une oreille du fauteuil gras, tu éprouves tes dents avec ta langue : le goût des graisses et des sauces infecte tes gencives.

Et tu songes aux nuées pures sur ton île, quand l’aube verte s’élucide au sein des eaux mystérieuses.

C’est la sueur des sèves en exil, le suint amer des plantes à siliques, l’âcre insinuation des mangliers charnus et l’acide bonheur d’une substance noire dans les gousses.

C’est le miel fauve des fourmis dans les galeries de l’arbre mort.

C’est un goût de fruit vert, dont surit l’aube que tu bois; l’air laiteux enrichi du sel des alizés…

Joie ! Ô joie déliée dans les hauteurs du ciel ! Les toiles pures resplendissent, les parvis invisibles sont semés d’herbages et les verts délices du sol se peignent au siècle d’un long jour.

 

 

Saint John Perse (1887-1975), « Les Cloches »

 

Vieil homme aux mains nues,

remis entre les hommes, Crusoé !

tu pleurais, j’imagine, quand des tours de l’Abbaye, comme un flux, s’épanchait le sanglot des cloches sur la Ville…

Ô Dépouillé !

Tu pleurais de songer aux brisants1 sous la lune ; aux sifflements de rives plus lointaines ; aux musiques étranges qui naissent et s’assourdissent sous l’aile close de la nuit,

pareilles aux cercles enchaînés que sont les ondes d’une conque, à l’amplification de clameurs sous la mer…

Tag(s) : #EXTRAITS

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