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2007, c’est le centenaire de la naissance d’Hergé. J’imaginais naïvement qu’on serait débordé d’hommages amis ce n’est pas le cas ! Pour ce qui me concerne, en relisant les albums du maître de la ligne claire, j’ai remis la main sur un Robinson ma foi très pittoresque « François, Chevallié de Hadoque, Capitaine de la marine du Roy, commandan le vaisseau la Licorne ».

Le personnage fait son apparition en 1942 dans les pages du Secret de la Licorne et plane si l’on peut dire sur le déroulement et le dénouement de l’aventure publiée en 1943 sous le titre du Trésor de Rackham le Rouge. La trame de ce diptyque n’est autre qu’une chasse au trésor, rocambolesque mais tout ce qu’il y a de plus classique où « tout est bien qui finit bien », n’est-ce pas professeur Tournesol ?

 

Archibald Haddock est le clone de son aïeul François de Hadoque. Un petit coup dans le nez, un chapeau à plume sur la tête et un sabre d’abordage à la main et le voilà qui rejoue la grande scène de l’abordage de la Licorne par le tristement sanguinaire Rackham le Rouge (inspiré du célèbre pirate des Caraïbes, Jack Rackham).

 

Autant dire que c’est du grand guignol ! La reconstitution est tapageuse. Haddock commente et ferraille à tord et à travers. Il grimpe sur la table, manque de se briser les os en tombant, renverse les meubles, éventre les coussins, casse les bouteilles et décroche le lustre. Tintin et Milou sont médusés par cette gigue hallucinée.

 

L’histoire vous la connaissez tous : « Nous sommes en 1698, la Licorne, un fier vaisseau de troisième rang de la flotte de Louis XIV, a quitté l’île St Domingue » et quelques pages plus loin « Pendant deux ans, il vécut sur cette île, parmi les indigènes dont il s’était fait des amis.»

 

Avant d’aller plus loin il faut faire un sort à cette histoire d’abordage ! Aussi loin que je me souvienne j’ai toujours eu du mal à avaler qu’un vaisseau aussi bien armé que La Licorne se soit laissé capturer par l’équipage pirate de Rackham le Rouge à bord de sa barcasse. Je ne suis pas le seul !

 

La thèse de Marie Laure de Fontenay dans un article amusant d’une édition collector de Science & Vie intitulée « Tintin chez les savants » confirme que l’histoire est cousue de fil blanc (même si….) et suggère qu’il s’agirait là d’une banale arnaque au naufrage, inventée de toute pièce par le Chevallié de Hadoque pour couvrir ses dettes. Va savoir ! En tout cas, son séjour sur l’île évoque l’univers des Robinsons.

 

Plusieurs vignettes mettent en évidence des points communs. Les ossements humains découverts dans la jungle, d'abord. Ca sent le cannibale à plein nez ! Ou du moins c’est ce qu’on veut nous faire croire. Robinson a bien converti Vendredi, alors pourquoi pas Hadoque ? Il a le charisme pour. Il est dit d’ailleurs qu’il s’est fait des amis des indigènes ! Du coup ces vestiges de crânes n’ont plus beaucoup de sens. A moins qu’ils n’aient repris leurs mauvaises habitudes alimentaires après le sauvetage du Chevallié. Rappelons simplement, au passage, que c’est sur la plage que les indigènes de Defoë pratiquent leurs sacrifices et leurs repas anthropophages. Et que Robinson ne laisse pas traîner les restes mais les enterre. Voilà, je suis perplexe, les indices sont indiscutables mais ne se laissent pas réduire par la logique. C’est ça aussi le charme de la fiction.

 

Ensuite vient la découverte de « la croix de l’Aigle ». C’est une fausse piste pour Tintin et ses amis qui essaient de percer l’énigme laissée par François de Hadoque pour conduire ses fils au trésor de Racham le Rouge. La particularité de cette croix c’est qu’elle est marquée d’encoches. C’est le calendrier du Chevallié, le même que celui de Robinson. C’est Tintin lui-même qui y fait allusion.

 

Mais le plus surprenant, et qui de mon point de vue est parfaitement inédit, c’est la postérité du Chevallié de Hadoque sur l’île, à commencer par le fétiche à son effigie. Ce fétiche, comme le fétiche arumbaya dans « L’oreille cassée », témoigne de la curiosité d’Hergé pour les travaux ethnographiques et l’art dit primitif. En ce qui concerne notre Robinson, cela témoigne de son influence sur les indigènes et en contre partie de leur besoin de lui rendre hommage, de le vénérer d’une façon ou d’une autre après son départ. A moins qu’il n’ait été honoré dès son séjour. Cela semble peu probable. Deux siècles se sont écoulés depuis la découverte du Nouveau Monde et l'homme blanc n'est plus une curiosité !

 

(Il y aurait de quoi dire sur le sujet du fétiche. Allez donc consulter :

http://agoras.typepad.fr/regard_eloigne/2007/06/vous_avez_dit_f_1.html

http://agoras.typepad.fr/regard_eloigne/fetiche/index.html)

 

Le Chevallié de Hadoque a une forte personnalité. Il a impressionné sans conteste les indigènes par sa grande gueule et sa gouaille. C’est comme ça, peut être, qu’on doit interpréter la prédominance de la bouche sur la sculpture.

 

Ce trait de la personnalité - cela ne vous aura pas échappé - s’est perpétué chez les Hadoque, mais pas seulement, les perroquets de l’île aussi ont hérité, sinon du tempérament du moins du vocabulaire du Chevallié. Ils se sont transmis des jurons de génération en génération. C’est ce qui permet à Cyrille Mozgovine dans son ouvrage intitulé « De Abdallah jusqu’à Zorrino » (Casterman – 1992) de signaler l’évolution du répertoire des injures familiales, de faire la part de ce qui vient du Chevallié et des actualisations du Capitaine.

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