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Quel heureux hasard ! à quelques jours d’intervalle je met la main sur deux surprenantes robinsonnades. J’ai arrachée la première d’une pile, au milieu de tant d’autres dont la densité et l’élévation rappelaient vaguement la jungle urbaine. La seconde a surgi comme par miracle sur une poutre poussiéreuse reconvertie en rayonnage, dans le grenier miteux, jonché de vieux papiers et d’autres immondices d’imprimés, d’un bouquiniste je-m’en-foutiste.

 

« Le petit sauvage », d’Alexandre Jardin, a attiré mon attention par sa jaquette flamboyante d’abord, par association d’idées ensuite. J’avais bien lu, autrefois, une « Sauvageonne des grèves » de Suzy Pasquet qui m’avait elle-même été inspirée par un « Robinsons des grèves » qui doit toujours traîner à la maison. Vous voyez le cheminement !

 

L’association était d’autant plus hasardeuse qu’en fait de sauvage il s’agit d’un Sauvage, un patronyme avec un S majuscule. Ceci dit, un rapide coup d'oeil en diagonale fait défiler une profusion de Robinson, club Robinson, île du pommier…Sans demander mon reste, je glisse le bouquin dans ma musette. « Le petit Sauvage » pouvait être la contribution aux robinsonnades d’un auteur à la verve insulaire et utopiste.

 

« L’île du dedans » de Suzanne Allen, édité chez Gallimard est habillée plus sobrement d’un liseré décoloré. Mais le titre parle de lui-même. Encore que j’ai des cartons plein d’île de ceci ou d’île de cela qui retourneront sans doute s’échouer sur un éventaire de foire à tout, à moins que je les égraine sur des bancs publics, dans les squares, des arrêts de bus ou de métro. Leur destin est peut être de dériver ainsi de main en main à la rencontre de lecteurs de fortune.

 

Pourquoi examiner ces deux titres ensemble ? Hé bien, parce qu’il s’agit des récits de deux quadras en pleine crise existentielle, au bord de la rupture professionnelle, sociale, conjugale…chacun portant son lot de déceptions, de chagrins, de rancœurs, d’insatisfactions, d’échecs, de fantasmes, de blessures (disparition des parents, inceste...)… ; deux récits qui sans conteste, élargissent le spectre des robinsonnades.

 

La robinsonnade, puisqu’il s’agit bien de cela, devient une modalité pour tourner la page, changer d’existence, se donner une nouvelle chance de trouver le Bonheur avec un grand B. C’est un cheminement, réel ou imaginaire, qui renvoie à l’enfance, un vrai bain de jouvence susceptible de guérir justement ces blessures du passé, de se libérer des démons intimes et changer de vie. On est plongé là dans un processus d’autoanalyse.

 

« Le petit Sauvage », Alexandre Eiffel, a réussi à tout point de vue, mais est-il si heureux pour autant ? Sûrement pas ! Pour réussir il s’est oublié, il s’est égaré et toute sa frustration lui explose au visage lorsqu’il est interpellé dans une oisellerie par le perroquet de son enfance qu’il croyait disparu : «Le petit Sauvage, tu es fou ! ».

 

Quelques heures plus tard il exhume de la cave plein de souvenirs d’enfance. Et au milieu, un carton d’invitation, un « rendez-vous dans 10 ans ». Dans ce courrier, l’enfant qu’il était s’adresse à l’adulte qu’il est devenu et l’exhorte : surtout ne me trahit pas, reste fidèle à mes engagements…

 

Quel camouflet ! Tout est alors remis en question : son couple, son entreprise, son mode de vie. Alexandre refait le chemin à l’envers, revient aux origines : la maison familiale qu’il rachète à grand frais, sa grand mère qu’il sort de l’hospice et ses premiers émois non plus avec sa voisine de l’époque, mais avec sa fille, son double. Il flirte, papillonne, fantaisiste, fantasque, épris d’une nouvelle légèreté.

 

Et les copains, seront-ils au rendez-vous du club des Robinsons ? Qui sont-ils devenus ? Ont-ils conservés leur âme d’enfant ? Un peu comme dans les « Evadés de Saint Agil », les trois compères se retrouvent dans leur planque, rouvrent le cahier du club et replonge non sans ironie dans leurs chamailleries de potaches. Ils s’introduisent en catimini dans le dortoir de leur ancien internat et fomentent un barouf d’enfer. C’est plutôt un baroud d’honneur car le cœur n’y est plus. Chacun est passé à autre chose.

 

C’est donc seul qu’Alexandre part robinsonner sur l’île des Pommiers comme prévu. Coup du destin, il y fait vraiment naufrage. Oublié par son entourage, il reste seul quatre mois, quatre mois pour cogiter et entamer un vrai travail de régénération.

 

Il revient malheureusement trop tard pour sur le continent, sa fiancée s’est mariée. Sous l’emprise de la pensée magique, croyant qu’il s’agit de vouloir pour pouvoir, il décide de la reconquérir. Il la harcèle pour qu’elle revienne vers lui mais ses stratagèmes échouent. Incrédule, brisé, vidé, il développe un cancer et meurt sur son île.

 

Avec Suzanne Allen on est dans quelque chose de moins léger, de plus intello, peut être aussi de plus prétentieux. On a en effet souvent le sentiment que l’auteur s’écoute un peu trop.

 

La narratrice est elle aussi une quadra, ex journaliste reléguée au rôle de femme d’intérieur, elle explose après des années passées sous la coupe d’un père psycho rigide et incestueux puis d’un mari carriériste. Elle tente pour la xième fois de rompre. Elle souhaite que cette rupture soit salutaire et elle s’enferme dans la solitude de son appartement parisien, en plein mois d’août, histoire de se reconstruire, de se consacrer à elle même et de penser l’avenir.

 

En réalité il s’agit d’une régression, elle étouffe sous des bouffées d’angoisses qui reviennent en chapelet. Les démons du passés se coltinent ceux du présent. L’image du père, d’abord, réapparaît, patriarche, dieu vivant, omnipotent, omniprésent, porté au pinacle avant de vaciller sur sa stèle et s’effondrer suite à son inceste. Et voilà qu’on refait le parcours qui mène de la petite fille émerveillée, à l’adolescente violentée puis à la femme meurtrie, en plein désarroi.

 

« L’île du dedans » est une rêverie solitaire où se confondent le passé, le présent et l’île imaginaire. La narratrice saisit le contexte du naufrage et de la robinsonnade fictive pour se projeter dans des rencontres improbables avec son père, le boucher du quartier qui fait figure de père, pour prendre l’initiative des échanges, aborder les sujets qui fâchent, trouver peut être le chemin de la libération. C’est une autoanalyse où l’île devient un lieu et un temps virtuels pour tout reconstruire et résoudre les névroses.

 

L’auteur glisse d’un plan à l’autre de façon magistrale, avec beaucoup de subtilité et de fluidité à la manière de Philippe de Broca dans « Le Magnifique ». On ne sent jamais les ruptures, mais bien un continuum de réflexions, même si dans le fond, celles-ci sont parfois indigestes.

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