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              la-route

 sukkwan-island

 

into-the-wild

Une promenade, charmante, bucolique, romantique, en pilote automatique. Ici les chemins sont cartographiés, balisés, entretenus, souvent.

Chemin faisant, c’est un vrai safari dans ma caboche. Les pensées se délient, caracolent, furètent, vagabondent - l’appel de la forêt ? – au travers des fourrés, des taillis, des futaies ; au travers des bois humides et calcicoles, des tourbières, des marais, des roselières, des buttes stampiennes ; au travers des prairies, des herbages, des friches, des landes sèches, des plateaux cultivés ; avident de grands espaces, de solitudes. Ushuaia ? Non, le Vexin !

L’âme est impressionnée par les beautés du paysage. Elle s’élève, s’enivre dans les circonvolutions d’une rêverie solitaire. La mécanique de la réflexion est en marche. Pas à pas. Aristotéliciennement. La rumination fait son œuvre. Après de lentes et nébuleuses digressions, l’idée fait sa pelote, tisse sa toile. Fiat lux !

 sukkwan - lepoint - de depart

Février 2010. A l’origine de tout ce remue-méninges, la page internet de Marine de Tilly – chroniqueuse ? Journaliste ? Critique littéraire ? – à propos de « Sukkwan Island », le roman de David Vann. Le roman est alors, déjà, un succès d’édition – cela ne fera que s’amplifier - grâce « au soutien des libraires, à l’activisme des blogueurs et, surtout à un bouche à oreille foudroyant. »

Elle qualifie les protagonistes de Robinson. Ça me va bien. Elle évoque des liens avec Cormac McCarthy, « La route » – « pour la confrontation père-fils » - et Jon Krakauer, « Voyage au bout de la solitude » - « pour les descriptions à couper le souffle ». Didier m’avait justement conseillé « Into the wild ». J’en ai commencé la lecture. Il y a sûrement des affinités autours des thèmes du désir de la solitude et de la relation à la nature. Cela reste à préciser et fera l’objet d’une discussion.

Ce qui est intéressant, c’est de pointer ces liens supposés entre ces trois ouvrages. D’autant que ça ne s’arrête pas là. Au risque de paraître lourdingue, les commentaires vont bon train pour dessiner des ramifications en référence à l’atmosphère du livre qualifiée de thriller ou d’horreur, en référence à la littérature américaine : le Nature Writing et/ou l’école du Montana, en relation parfois avec le style ou tout bonnement pour faire un bon mot. Bref, ça donne une litanie d’auteurs de la littérature et du cinéma d’ailleurs.

A vos marques - prêts ? – partez :  Henry David Thoreau, Jack Torrence (Shining), Jon krakauer, Jack London, Jim Harrison, Cormac Mc Carthy, Rick bass, Jack Ketchum, Ellory, Shane Stevens, Darwin (struggle for life), Indridason, Staalesen, John Harvey, Houllebecq (jeu de mot : L’im/possibilité d’une île), Otto Preminger (jeu de mot : L’île/La rivière sans retour), Richard Ford, Benjamin Percy, Peter Fromm, Edward Abbey, Gretel Ehrlich, Doug Peacock, Dan O’Brien, Thomas McGuane, Annie Proulx, James Galvin, Elwood Reid, Rob Schultheis, John Gierach, Hemingway…Et encore, je n’ai pas lu toutes les critiques ! J’espère que Didier en connaît quelques uns.

Qu’est-ce que toute cette parenté peut donc bien apporter à la compréhension du mythe de Robinson ? J’avance en marchant et cette fois j’ai demandé à Sandrine et Didier de me prendre par la main et de me guider, de relever les traces, les indices, de disséquer, de décrypter les faits, de confronter les récits, de proposer des hypothèses…

Il y a deux aspects sur lesquels Sukkwan island semble indéniablement enrichir le corpus des robinsonnades. D’abord le drame psychologique. On sort enfin de l’ornière de l’aventure et de l’action pour aborder les personnalités en profondeur. C’est pas une première, mais il faut noter le brio du Huis-clos. Sukkwan island s’apparente ainsi aux récits d’enfermement qui mettent l’accent sur les prises de consciences, l’aliénation mentale, l’impossibilité de changer le regard sur soi, l’approche de la mort…Ensuite, la relation de l’homme avec la nature. Il n’est plus question de Paradis originel, d’adamisme. La nature interpelle notre sensibilité. Nous plonge dans un état contemplatif. L’homme devient philosophe. Et le transcendantalisme une seconde nature !

              David Vann jeune 2

 David Vann jeune

Sukkwan island, donc. Une robinsonnade ? Si oui, volontaire ! Un Huis clos (bis repetita placent)  – sartrien - entre un père et son fils, Jim, un quadra et Roy, un ado. Qui débarquent d’un hydravion, avec armes et bagages. C’est le cas de le dire. Sur une île. Dans le grand nord. Celui de Jack London et de Nicolas Vanier. Plus précisément dans le sud-est de l’Alaska. Comme d’autres accostent les îles bienheureuses de la Polynésie.

Jim a tout soldé pour s’immerger le temps d’une année sabbatique dans cette solitude. Un original ? Un marginal ? Un paumé ? Un naufragé plutôt. Se ressourcer. Recoller les pots cassés. Peut être. En tout cas comprendre pourquoi tout ce qu’il entreprend déraille systématiquement. Pourquoi il est si frivole. Pourquoi il trompe toutes les femmes de sa vie et coure les putes… Pourquoi cette incapacité au bonheur …

« Le truc, c’est qu’il y a quelque chose qui cloche chez moi. Je ne peux jamais faire ce qu’il faut, jamais être celui que je suis censé être. Il y a quelque chose en moi qui m’en empêche. »

Alors Sukkwan island devient autant une aventure de plein air qu’une aventure intérieur. Jim est venu expier sa vie passée, chercher la rédemption, se refaire une virginité. Avec l’intention de reconquérir Rhoda, sa seconde épouse. Il l’a tant déçu mais peut-être peut-il encore sauver son couple…Mais pourquoi embarquer son fils – né d’un premier mariage - dans sa retraite ? Renouer des liens ? Rattraper le temps  perdu ? Avoir un soutient ? Ils se sont tellement éloignés depuis le divorce. Et puis tous les enfants ne rêvent-ils pas d’une telle aventure ?

Roy est un ado de 13 ans. Il vit en Californie avec sa mère et sa sœur. Il a le sentiment qu’on lui a un peu forcé la main pour accepter de partir vivre un an en Alaska avec ce père qu’il connaît mal. Ce père indigne, dénigré. Ce raté ! Quelle mère d’ailleurs accepterait de confier son gamin à un pareil looser ? La culpabilité ? Pas facile en effet de partager les enfants du divorce.

Passée la surprise des premiers jours. « L’espace d’un instant Roy eut la sensation de débarquer sur une terre féérique, un endroit irréel ». L’île ne semble pas un environnement très attractif pour un ado sevré de sa maman, de sa sœur, du collège, de ses copains, ses copines, du foot, du baseball… bref de son univers familier. Les journées sont d’abord émaillées de randonnées et de petits travaux d’aménagement. L’ennui risque d’être au rendez-vous. Heureusement, les préparatifs de l’hivernage vont bientôt rythmer le quotidien.

Roy découvre alors un père cyclothymique. Euphorique le jour. Déprimé la nuit. Il pleurniche, sanglote, débordé certainement par des remords, des pensées coupables, la libido qui le travaille. Roy subit ces jérémiades, fait semblant de dormir, esquive le sujet :

« Roy ? disait-il. Tu m’entends ?

Ouais. Je suis réveillé.

Je ne sais pas pourquoi je suis devenu comme ça.

Je me sens si mal. Ca va pendant la journée, mais ça me prend la nuit. Dans ces moments là, je ne sais plus quoi faire, dit son père, et cette phrase le fit gémir une nouvelle fois. Je suis désolé, Roy. J’essaie de toutes mes forces. Je ne sais pas si je vais tenir le coup.

Roy sentait que son père allait se remettre à pleurer et il n’avait vraiment pas envie de ça.

Roy ?

Ouais, je suis là. Je suis désolé, papa. J’espère que ça va s’arranger. »

Mais bientôt il ne peut plus endiguer les confidences scabreuses de son père, sur son couple, sa frivolité, sa sexualité. Cela crée un vrai malaise chez ce jeune homme qui découvre d’ailleurs sa sexualité au travers de la masturbation. Peut être se pose-t-il déjà des questions sur son avenir ?

La vie sur l’île et dans la cabane est une vie rustique, une vie d’ermite, une vie tournée vers la nature qui ne manque pas de rappeler Henri David Thoreau (Walden ou la vie dans les bois) et Laura Ingalls Wilder (La petite Maison dans la prairie). Jim a des bouffées contemplatives. Se laisse pénétrer par les paysages. Ils gravissent ensemble des collines pour embrasser justement ce panorama exceptionnel. Roy n’est pas spécialement enclin à goûter ces envolées romantiques. D’autant que la nature recèle des dangers…

Un ours visite la cabane et ravage tout. Jim le poursuit inlassablement au cœur de la forêt, vengeur, pour l’abattre. Il abandonne quelques heures un gamin chiffonné d’inquiétudes. Il faut tout remettre en état. Bricoler. Aligner des stères de bois de chauffage. Creuser une fosse pour stocker la nourriture à l’abri des nuisibles, pêcher et fumer le poisson…Une véritable existence de coureur des bois, de trappeur, de pionnier.

Or Jim n’est pas Bear Grylls. Il est mal équipé. Il improvise beaucoup. Avec maladresse parfois. Pour autant, il a des notions de chasse, de pêche, de construction. C’est pas la cata non plus. Il habite Fairbanks. La deuxième ville d’Alaska après Anchorage. Une ville minière peuplée d’immigrants portés par la ruée vers l’or. Et puis c’est ça l’aventure. On ne réussit pas tout du premier coup ! Et dans ce sens, ça met le père et le fils sur un pied d’égalité. Mais Roy n’est pas toujours aussi autonome que l’exige son père. Cela se traduit sous la forme d’injonctions…

« Il donnait des instructions détaillées à Roy, et Roy avait l’impression d’être de trop, de recevoir bien plus d’ordres que nécessaire […] »

et des reproches cruels

« Il va falloir que tu fasses preuve d’initiatives »

« C’est pas un endroit pour les bébés, ici. »

Paradoxale tout de même ! Roy finit par détester de plus en plus son père et cette île. Il se mure dans le silence, les évitements.

La tension continue de monter. Portée par l’isolement. Les frustrations. La libido. Et puis survient l’accident. Jim dégringole – chute ou tentative de suicide ? - d’une pente raide et se blesse grièvement. Roy est terrorisé par l’idée de perdre son père. Tétanisé d’abord, il finit par traîner le corps jusqu’à la baraque, le soigne comme il peut, jusqu’à ce qu’il reprenne vie.

Au fil des jours, son père se métamorphose : « […] Roy […] détaillait la barbe qu’il arborait désormais, ses cheveux plus longs sur les côtés et aplatis par la saleté sur le dessus du crâne. Il ne ressemblait plus du tout à un dentiste, ni même à son père. Il ressemblait à un autre homme, un homme qui n’aurait pas grand-chose. »

L’hiver s’est installé. Jim a enfin mis la radio en marche. L’hydravion a fait quelques rotations mais Roy a hésité à abandonner son père. Jim essaie de reconquérir Rhoda, sa seconde épouse. Leurs échanges sont stériles. Elle lui reproche ses infidélités. Ne croie plus en ses mea-culpa. Lui, s’accroche à l’idée de sauver son couple. C’est trop tard ! Plus personne n’imagine qu’il puisse changer. Dans ces moments là, Roy quitte la cabane, préserve l’intimité de son père, ou du moins se préserve de l’ambiance délétère et erre dans l’île.

Tout cela mine profondément Jim. « Roy commençait à comprendre comment son père fonctionnait, comment il sombrait dans ses pensées sans qu’on puisse plus l’atteindre, et comment tout ce temps passé seul en lui-même n’était pas bon et le poussait à s’enfoncer plus profondément encore. »

Un jour, Roy retrouve son père, un pistolet à la main. Dans un sursaut, Jim se reprend, donne machinalement son arme à son fils et sort se changer les idées. Page 113 – la désormais célèbre Page 113 – le récit bascule : un coup de feu retentit. Jim y prête d’abord une attention distraite…

La suite ? A vos mouchoirs ! A ce moment là de la lecture, moi, j’ai mon petit cœur de midinette qui gémit, qui pleurniche, qui souffre. C’est pourtant pas l’empathie qui m’étouffe d’habitude. J’ai un nœud dans la gorge. Du mal à déglutir. La bouche sèche. Les mâchoires serrées. C’est la colère. Qui monte, qui monte, qui monte. Et je ne suis visiblement pas le seul. La blogosphère palpite, frémit, tremble. Il n’y a pas de mots assez durs pour qualifier le Père. Qu’est-ce que ce récit vient de réveiller en moi ? en nous ? Quelles peurs ? Quelles angoisses ? Est-ce que je serai un mauvais père moi aussi ? C’est grave docteur ?

Non ! C’est pas possible que j’ai fait un tel transfert ! Avec tout ce qu’on déballe sur Jim  : égoïste, immature, dépressif, incompétent, imbus de lui-même, pas rassurant, pathétique, manipulateur, névrosé, désespéré, geignard, faible, frustré, terrifiant, malsain…N’en jetez plus !

Oh, si, je vous réserve le pire pour la fin. Certains « activistes » ne font même plus le distinguo entre le roman et le fait divers. C’est le lynchage : « J’ai envie de voir ce père écartelé en place publique et dépecé morceau par morceau avec un opinel. »

Vous dire si la mort d’un enfant est insupportable dans la réalité comme dans la fiction. Certains critiques tel que Cynic63 conchie le roman mais s’attendrissent sur le sort de Roy :

« Mais, honnêtement, ce livre m’a énervé. Dans sa construction, dans ses personnages (pas l’enfant, bien sûr), dans son écriture. »

« J’ai juste éprouvé de l’empathie, de la pitié pour ce môme qui, somme toute, n’avait rien demandé sauf qu’on le laisse vivre sa vie de pré-ado. Tout cela est bien maigre quand même. »

Pour ce qui me concerne, j’ai relu le roman – la première partie en tout cas - pour détecter les signes avant coureurs du suicide. Facile de refaire l’histoire à l’envers. On triture les indices comme s’il s’agissait d’évidences. Ils sont bien finauds ceux qui prétendent que le scénario est téléphoné. Je n’y ai vu que du feu. Un père un peu à côté de ses lattes. Mais qui ne l’est pas un tant soit peu avec un ado. Un môme en souffrance mais pas désespéré au point d’en finir avec l’existence. Je n’ai rien vu venir. La surprise est totale. Comme l’entourage d’un suicidé ! Elle est peut être là la colère ?

La seconde partie est une longue dérive dans les limbes du désespoir. On tourne en boucle l’incompréhension, l’absence, les regrets, le chagrin…Seul la mort pourra guérir une telle blessure. Je crois que j’en mourrais de chagrin aussi. Voyez comme je replonge. A moins que l’instinct de vie ne soit plus fort. C’est peut être pour ça que j’ai fait deux garçons !

Au fait, est-ce que je vous ai dit que le roman est autobiographique ? [1] [2]

 

Aborder une île déserte, c’est un peu comme grimper sur un cheval sauvage ou un taureau de rodéo : Combien de temps peut-on tenir ?

Confort sommaire, ravitaillement aléatoire, solitude et désœuvrement, caprices de la météo… La survie dépendra de la faculté d’adaptation du robinson, sa gestion de l’environnement et de lui-même, ses points forts et ses faiblesses. Le robinson est un pionnier, et un colon. Il s’impose, il conquiert son identité, sa liberté, et sa légitimité. De naufragé, il se fait citoyen. À quoi bon, me direz-vous, puisqu’il est tout seul ? Certes, mais quelle alternative ? L’inhumanité ? Tout homme n’est-il pas le produit d’une évolution ? Est-il possible d’inverser le cours des choses, et régresser à l’état sauvage ?

Didier

Depuis la nuit des temps, l’Homme s’est affronté à la Nature, pour y survivre, s’y faire une place et, peu à peu, la dominer et la refaçonner, reniant du même coup son animalité. Et c’est ainsi qu’il s’est recréé lui-même, en tendant vers le « progrès », encore et toujours… Le robinson est dans le même cas de figure : Parachuté en pleine Nature, il doit refaire le chemin, il part simplement de moins loin. Quel intérêt aurait-il donc à reculer, s’infliger un handicap ? Ce serait pur masochisme ! Comme si la solitude ne suffisait pas, et qu’il faille en plus se punir…

Je ne sais pas si le vieux Gilles s’attendait à me voir partir dans ce délire, mais ce que je sais, c’est qu’il ne comptait pas non plus que je restasse sur les sentiers battus… J’aime divaguer, quitte à me fourvoyer, mais tu connais ça aussi bien que moi, n’est-ce pas mon Gilou ? J’aime écrire, ça me permet d’échapper à mes soucis, aux galères où me plongent parfois ma désinvolture et mon inconséquence, et ça m’aide à envisager le monde autrement que comme une planche savonneuse au-dessus d’un cloaque sombre et gluant saturé de métaux lourds et de produits chimiques… La page blanche est une plage immaculée où s’impriment mes mots tout comme les pas d’un visiteur foulant pour la première fois ce rivage nouveau. J’avance, un pas après l’autre, restant d’abord à la périphérie de cette terre inconnue, et puis, enhardi par la curiosité autant que la nécessité, je m’enfonce en quête d’une source…

Contempler la Nature apaise et clarifie l’esprit. On peut tout autant se pâmer devant une œuvre d’Art, mais elle ne sera jamais qu’une figuration, de laquelle il est difficile de dissocier l’auteur, ses motivations, ses techniques, tandis qu’un paysage naturel est simplement là, réel, évident, et qui plus est, vivant. La Nature nous environne, telle une matrice, et l’enfant que nous sommes est partagé entre le désir de s’émanciper et celui de se blottir en son sein. Peut-être même Robinson épouse t’il son île ?

« Plus près de la mort qu’aucun autre homme, je suis du même coup plus près des sources même de la sexualité. » Ainsi s’exprime le héros de Tournier. De fait, dans le roman, Robinson et Vendredi font tour à tour l’amour à Speranza, l’île-femme. De cette union naît la mandragore… Mais peut-être l’île accouche t’elle aussi, non pas d’une souris, mais d’un Homme Neuf, un nouvel Adam en son Eden. 

Je crois que la Nature, c’est à la fois le paradis et l’enfer. D’où l’attrait qu’elle exerce  sur les écrivains du Nature Writing, qu’elle serve de cadre à l’intrigue comme dans Sukkwan Island, ou bien qu’elle soit un personnage à part entière, comme dans La route où son absence (ou plutôt sa présence en négatif) la rend incontournable.

Alors, qu’est-ce qu’on attend d’une île ? L’exotisme, la détente, l’évasion ! Mais une île est également un lieu de bannissement, de déportation, d’enfermement. Souvenez-vous du Château d’If, de l’Île du Diable ou d’Alcatraz… De Louise Michel à l’Île des Pins et Napoléon à Sainte-Hélène…

L’on y envoie les indésirables dont on souhaite se débarrasser, les irréductibles que l’on veut briser. La mise à l’écart, l’isolement, sont depuis toujours des moyens de pression efficaces à l’encontre des réfractaires à la discipline : Au coin ! Au gnouf ! Au mitard ! Seules les fortes têtes résistent et supportent ce traitement.

En ce qui concerne le robinson, cette redoutable épreuve de la solitude ne manquera pas de lui causer affres et tourments qu’il devra surmonter pour ne pas finir cinglé. Le personnage de Ben Gun dans l’Île au Trésor amuse et effraie, mais il fait surtout pitié. Celui de Jim dans Sukkwan Island n’est pas non plus armé pour affronter ce face à face avec lui-même. (C’est probablement une des raisons qui lui font embarquer son fiston dans cette galère.) Durant le jour il s’astreint à des travaux, absurdes ou justifiés, qui sont pour lui un moyen de fuir ses pensées, ce à quoi il est impuissant la nuit et c’est pourquoi il pleure. Quant à son obsession des femmes, c’est également une tentative d’échapper à la solitude. C’est son grand problème, la solitude. Il ne parvient pas à l’apprivoiser, elle le domine et du coup il se retrouve otage de son égocentrisme. On voit bien alors que son idée de chercher refuge sur une île déserte est totalement erronée et vouée à l’échec… De son côté, le gamin est simplement en quête d’un père, ce père qu’il connaît mal, dont il a besoin et qui lui manque, mais qui demeure inaccessible de par son aveuglement.

Il n’inspire guère la sympathie, ce Jim. Les reproches pleuvent : Egoïste, faible, stupide, lâche, inconscient, pervers…! Et bien quoi ? Comme tout le monde, non ?

Qu’est-ce qui nous dérange tant dans ce personnage, notre propre reflet ? (Vade rétro Satanas !) Nous prendrions-nous pour Superman ? Jim, lui, n’est qu’humain. Démuni. La cible idéale, désignée par l’auteur qui fait de nous ses exécuteurs. Et pas besoin de beaucoup nous forcer : Pouce en haut ou pouce en bas, une vieille tradition… (En France, c’est à Versailles, où Gilles et moi avons grandi, qu’eut lieu la dernière exécution en place publique en 1939, c’est pas si vieux…)

Jim, s’il était resté dentiste en ville, à continuer sa vie merdique, négliger ses proches et, comme dit Gilles « courir les putes », aucun problème, ça n’aurait choqué personne, il n’eût été alors qu’un connard parmi tant d’autres… Mais v’là t’y pas que l’envie lui prend d’aller s’installer sur une île déserte avec son fils, voyez-vous ça !

 « Se refaire une virginité », s’interroge Gilles… Retourner en arrière, à l’adolescence, AVANT le marasme ? Mon fils n’est-il pas un second moi, perfectible, idéalisé ? Une autre chance… Il veut changer, se transformer, et compte pour cela sur le  potentiel alchimique de l’île. Sa démarche n’est pas rationnelle. Il compte sur les vertus de l’immersion en pleine nature et de l’autarcie pour trouver l’inspiration, voire une révélation. Il improvise, et c’est là sa seconde erreur : Il s’en remet à son « instinct », à sa « bonne étoile », pour se tirer de l’impasse où l’ont conduit, qui ça ? Son instinct et sa bonne étoile, c’est-à-dire son incapacité à s’assumer.

Il y a comme un parfum de naufrage dans l’air… Cependant, Jim fait ce qu’il peut et tente de réagir, c’est le propre du robinson : La vie continue ! Mais là où Robinson réinvente son existence et acquiert ses lettres de noblesse, Jim, en bon looser qu’il est, continue à subir, à sombrer… Et quant au gamin, il ne rentre pas dans le costume de Vendredi : Il est Roy ! Un ado, avec tout le trouble qui va avec. Vulnérable… Fallait-il  ou pas, l’embarquer dans cette histoire ? Nous avons vu que Jim ne se pose pas la question. Pour lui c’et évident : Roy est le seul élément tangible dans sa vie, tout le reste étant parti en vrille… Ce gosse est en quelque sorte une bouée, son seul et unique repère, la preuve vivante qu’il a pu un jour concevoir quelque chose de positif. Mais là encore il se leurre : Être père, ça n’est pas seulement avoir un enfant…

L’ado est confus, le père inattentif. En fait de retrouvailles, c’est comme s’ils se perdaient de nouveau. Ils semblent tous deux impuissants à se rejoindre. Ils ont en fait chacun leur île, avec pour unique passerelle, le revolver…

La première partie du récit est donc un huis clos angoissant, rendu encore plus oppressant par cette caractéristique de l’île : L’absence d’échappatoire. (Absence que l’on retrouve dans La route aussi bien que dans Into the Wild.)

Il s’agit ici d’un roman. Dans la véritable histoire, David Vann ne part pas avec son père, lequel se suicide. D’où très probablement un sentiment de culpabilité chez le jeune homme. En racontant ce drame, il l’exorcise. En inversant les rôles, on pourrait imaginer qu’il désigne le vrai coupable, mais je ne pense pas que ce soit le cas. Je crois qu’il veut démontrer qu’il n’y a pas à juger ni condamner qui que ce soit. Gilles l’exprime très bien : Le drame stupéfie tout le monde et nous prend de court. Je pense que Jim est dans le même cas. En modifiant  l’histoire, l’auteur traduit l’aspect irrévocable, arbitraire des faits, et sa propre acceptation des choses telles qu’elles sont. Je crois que c’est cela qu’il cherche à exprimer dans la seconde partie du livre : Jim va quitter l’île, comme une vieille mue, et dès lors il va peu à peu disparaître en tant que Jim, le dentiste obsédé sexuel, et se détacher de toutes ses entraves pour ne plus garder, au moment ultime, que l’amour de son fils.

« …et il sut alors que Roy l’avait aimé et que cela aurait dû lui suffire. Il n’avait simplement rien compris à temps. »

Mieux vaut tard que jamais.

sandrine  Quel étrange roman ! Quelle aventure épouvantable ! Parce qu’il m’avait été particulièrement bien résumé, je m’attendais évidemment au suicide de Roy, 13 ans. Cependant, j’ai souhaité le lire car, piquée au vif, j’avais besoin de comprendre les éléments qui mènent à cette extrémité qu’est le suicide. Ce n’était donc pas l’histoire en elle-même qui m’intriguait, ni la grandeur du paysage que j’ai somme toute trouvé étriqué, comme réduit à un espace se situant essentiellement entre la cabane et le bord de l’eau où Roy s’en va pêcher, mais plutôt les relations père/fils qui elles aussi me paraissaient tronquées et pauvres.

Curieusement, alors que l'histoire m'avait été racontée et que le terme de suicide à l'égard de Roy était sans ambigüité, ma première impression et ma première lecture m’ont amené à considérer qu'il s'agissait d'un accident. Ainsi, Roy trouve son père au bord du passage à l’acte, une arme à la main et en communication avec Rhoda qui ne veut définitivement plus de cet homme dans sa vie et qui va certainement se remarier. La présence inattendue de Roy interrompt le processus de suicide du père qui part précipitamment en laissant l’arme chargée entre les mains de son fils. On peut alors très bien imaginer que par jeu, par défi, par curiosité, il porte l’arme à sa tempe et que le coup part accidentellement. Cette interprétation s'est d'abord imposée à moi car le texte ne laisse apparaitre aucun élément précurseur net sur des intentions de suicide chez Roy si ce ne sont les inquiétudes, l'anxiété de ce personnage à l’égard de son père ou de la situation, émotions bien naturelles étant donné l’étrangeté du père.

Dans un second temps, j’ai admis l’hypothèse du suicide et imaginé qu'au moment où Roy a l’arme à la main, tout se bouscule dans sa tête, tout s’accélère. Il repense à son père qu’il a vu tirer au plafond sans n’avoir jamais vu la cible, à son père qu’il pense avoir vu sauter du ravin sans en être bien sûr et enfin à cette dernière scène sans ambigüité aucune. Il acquiert alors la certitude que son père se met régulièrement en danger et on peut alors entrevoir toute la détresse de ce pré adolescent, partit avec un père qu’il connait à peine, qu’il craint, qu’il sent fragile et qui le met souvent en fâcheuse posture le soir notamment lorsqu’il pleure et gémit, à travers les propos qu’il tient, ses sauts d’humeur, etc … Détresse due au climat hostile, à l’isolement, la solitude physique et psychique, aux longs moments de silence. Détresse du fait de la rupture d’avec sa mère, sa sœur, ses amis, ses habitudes et ses repères.

Ainsi, Roy, pris dans un flot d’émotions et parce qu’il se sent en danger, parce qu’il a peur de se retrouver seul lorsque son père aura fini par réussir son propre suicide, ne voit qu’une ultime solution qui se présente à lui sous forme d’une pulsion propre aux adolescents contre laquelle il ne peut lutter : il appuie sur la détente.

Cependant, en règle générale, le suicide est un processus bien particulier. Pour résoudre un problème, une personne fait l’inventaire des solutions possibles. Chaque solution est évaluée quant à sa pertinence à faire baisser la douleur. Si pour certains l’éventail de solutions est large et permet d’identifier des stratégies pour résoudre rapidement la crise, pour d’autre en revanche, l’éventail est réduit ou diminue car les solutions ne répondent pas aux besoins présents. A ce stade, l’idée du suicide n’est pas encore envisagée ou peu.

Dans la recherche de solutions, une image soudaine et passagère de la mort peut apparaitre comme une solution. Dans le même temps, les solutions inefficaces à réduire la crise sont rejetées. L’idée du suicide se fait de plus en plus fréquente et est considérée de plus en plus sérieusement. L’adolescent commence à élaborer des scenarii possibles.

Dans une phase de rumination, l’inconfort devient graduellement intolérable et l’envie d’y échapper augmente. L’impossibilité de trouver une solution provoque une grande angoisse. L’idée suicidaire revient souvent, augmente elle aussi l’angoisse déjà présente et attise la souffrance psychique.

L’adolescent est alors submergé par le désespoir et le suicide devient bientôt la seule réponse possible. A ce moment, il élabore un plan précis basé sur l’heure, la date, le moyen ou le lieu. L’adolescent peut alors sembler ne plus avoir de problème, peut se sentir soulagé quand le suicide incarne LA solution car il possède enfin un moyen accessible de mettre fin à ses souffrances. Le suicide représente la dernière tentative de reprendre le dessus, de reprendre le contrôle. Un événement précipitant survient, un problème s’ajoute et peut mener au passage à l’acte.

Par ailleurs, à l’adolescence, le processus suicidaire peut être très court (quelques heures). Le jeune est psychologiquement instable, impulsif, émotif. Il est toujours en déséquilibre, en état de conflit. Il agit pour expérimenter avant de réfléchir.

Cependant, le suicide ne se produit pas sans avertissement. Les adolescents dans ce processus donnent des messages et des indices qui annoncent leur intension.

Les messages peuvent être directs dans les propos («Je serais mieux mort, j’ai peur de me suicider, Je vais me tuer) ou par des comportements d’auto-mutilation ou de mise en danger de soi.

Les messages peuvent être indirects dans les propos (Bientôt je vais avoir la paix, Je vais faire un long voyage, Je suis inutile, …), dans les actes (lettre d’adieu, préparation pour un départ, dons d’objets ayant une valeur personnelle importante, attrait soudain pour les armes à feu ou les produits toxiques)

L’adolescent présente des signes de dépression tels que des troubles du sommeil, des troubles de l’appétit, un manque ou un excès d’énergie, une incapacité à prendre du plaisir dans quoique ce soit, tristesse, pleurs, découragement, indécision, irritabilité, colère, rage, faible estime de soi, anxiété accrue.

Il tend à s’isoler physiquement et psychiquement en se mettant en retrait, en coupant les contacts avec la famille, les amis, devient mutique, se replie sur lui-même, refuse de communiquer, montre une absence d’émotion.

Ses comportements sont aussi des indicateurs, tels qu’une mauvaise concentration, baisse des résultats scolaires, du rendement scolaire, absentéisme, hyperactivité ou extrême lenteur, désintérêt général, attrait pour les sujets de la mort, changement de l’apparence, consommation excessive d’alcool et/ou de drogue.

Autant ce processus est nettement perceptible en ce qui concerne le père, autant rien n’est immédiatement discernable dans le comportement de Roy.

J'ai donc songé une troisième possibilité -invraisemblable me direz-vous?!- selon laquelle c'est bien le père qui se suicide et Roy, dans un processus d'identification, inverse les rôles dans un mécanisme de défense en prenant la place de son père. Cette hypothèse, sans doute absurde, m'est venue à l'esprit en raison de l'absence de signes précurseurs chez ce jeune adolescent tandis qu'ils sont très explicites pour le père d'une part et parce que les actes qui suivent la mort sont particulièrement illogiques et déraisonnables dans une telle situation concernant un adulte pensant d'autre part. Je fais référence ici à la radio cassée dans un geste de colère, radio qui est le seul lien vers l'extérieur. Je pense aussi au premier enterrement et évidemment à la suite du récit, au départ sur l'autre ile avec si peu de réserves et de préparation. Bien sûr, il y a urgence, panique et dans ce type de situation on ne pense pas à tout. Le transport du corps n'est pas un obstacle à cette hypothèse puisqu'on sait que Roy est capable de porter un cerf sur son dos. L'errance sur la seconde ile et l'abandon du corps dans la maison. Toute cette partie du récit dénote une personnalité irresponsable, puérile. Roy est pris entre la culpabilité qui le pousse à rester seul pour ne pas avoir à s'exprimer sur cet événement qu'il ne comprend pas ou, au contraire qu'il comprend trop bien puisqu'il avait identifié plusieurs signes d'alerte sans n'être jamais vraiment intervenu, sans jamais en avoir ouvertement parlé avec son père et pris dans des pulsions de vie qui l'amènent à faire le tour de l'ile pour trouver quelqu’un, à trouver au quotidien des moyens de survie et finalement, de retour à la maison, à mettre le feu sur l'ile et ainsi à se signaler.

Certes, le dénouement de l'histoire ne permet pas d'étayer cette hypothèse car un adolescent ne se retrouverait pas seul dans une chambre d'hôtel après avoir payé sa caution ! Il irait encore moins à la banque retirer toutes ses économies pour fuir. Mais il m'a semblé que la fin du récit était bien rapide et ressemblait à une pirouette, un moyen très efficace pour l'auteur de se sortir d'un mauvais pas. Ce dénouement n'intéressait sans doute pas l'auteur car là n'était pas le sujet ?

Quelque soit la réalité des intentions de l'auteur et partant du principe que c'est bien Roy qui se suicide, j'ai beaucoup de mal à lire certaines critiques qui font du père un monstre épouvantable. Dans ces articles, il est question de la responsabilité absolue du père. Or, pour ma part, je considère que toute communication/relation est duelle. De fait, les responsabilités sont partagées. Il appartient à chacun, dans une relation, de rendre les propos de l'autre et ses agissements explicites pour soi-même afin de lever toutes les ambigüités, d'éviter les non dits etc, …en communiquant. De la même manière, si l'on veut être compris, il est incontournable d'en donner les moyens à l'autre en étant clair, précis, cohérent dans ses gestes et dans son discours. Or, dans ce roman, les relations père/fils sont tout sauf limpides et simples :

Dès les premières pages, Roy ne montre pas sa tristesse.. Il ne montre pas que sa mère et sa sœur lui manquent. Il se tait et sèche ses larmes face à son père sans donner la chance à ce dernier de le rassurer. (p 15)

Roy a peur de s’ennuyer et se demande à quoi ils passeraient leur temps.  (p 18)

Il est effrayé à l’idée que son père n’est pas prévu de bois sec. Il pense que ce dernier improvise. (p19)

Roy est inquiet car ils sont partis sans fusil dans les bois. (p23) Etc …

Pourquoi Roy ne partage pas ses inquiétudes avec son père ? N’est-il pas en droit, à 13 ans, de poser plein de questions sur ce qui va se passer et sur la manière de résoudre les problèmes concrets auxquels ils sont confrontés ? Pourquoi s’interdit-il de dialoguer avec son père autrement que par des réponses très courtes monosyllabiques ? Parce qu’il a la tête farcie des discours de sa mère selon laquelle « les prédictions du père se sont souvent révélées fausses » ? (p24) Parce qu’il ne sait tout simplement pas quoi dire à ce père qu’il ne connait pratiquement pas ?

Ignorant l’anxiété de son fils, Jim n’a aucune chance d’y répondre. Dans le même temps et toujours page 23, Jim dit n’avoir jamais trouvé de place nulle part. Ces propos inquiètent Roy qui ne les comprend pas. Ces paroles renforcent l’incapacité de Roy à entrer en communication avec son père. Le tout couronné par ce père qui sanglote presque systématiquement toutes les nuits dès la première et qui laisse Roy dans l’interrogation. Il ne sait quelle attitude adoptée. On peut le comprendre. Un père est généralement fort, stable, rassurant et Roy a perdu l’innocence de l’enfance qui lui aurait permis, plus jeune de demander spontanément à son père : « dis Papa ? Pourquoi tu pleures ? » Mais voilà, il a 13 ans, est lui-même très fragile et malhabile dans ses relations et la situation s’envenime, chacun des protagonistes se murant peu à peu dans son silence.

Et puis, il me semble qu'il est facile de faire porter le chapeau à ce père qui a le mérite de tenter une aventure humaine, entre autre, pour se rapprocher de son fils qu'il connaît mal lui aussi. Je pense que le père est en effet responsable en partie, de même que Roy, mais il y a une autre responsable dont on ne parle pas parce qu'elle est absente : la mère

La mère qui aurait dû écouter son fils lorsque très spontanément il dit non à l'aventure. La mère qui dit ouvertement de son ex-mari qu'il rate tout ce qu'il entreprend. La mère qui sait à quel point il est difficile de vivre en Alaska, elle qui est partie sous un climat plus clément en Californie. La mère qui aurait pu faire une addition très simple de ces deux éléments dans sa tête et ne même pas proposer à son fils de partir, encore moins d'y réfléchir deux fois par lui même, le précipitant ainsi dans un choix impossible.

  

A SUIVRE… "La route" de Cormack McCarthy...

 

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