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Arthur Rimbaud en 1872

On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.
- Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
- On va sous les tilleuls verts de la promenade.

 

Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !
L'air est parfois si doux, qu'on ferme la paupière ;
Le vent chargé de bruits - la ville n'est pas loin -
A des parfums de vigne et des parfums de bière....

 

- Voilà qu'on aperçoit un tout petit chiffon
D'azur sombre, encadré d'une petite branche,
Piqué d'une mauvaise étoile, qui se fond
Avec de doux frissons, petite et toute blanche...

 

Nuit de juin ! Dix-sept ans ! - On se laisse griser.
La sève est du champagne et vous monte à la tête...
On divague ; on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite là, comme une petite bête....

 

Le cœur fou Robinsonne à travers les romans,
Lorsque, dans la clarté d'un pâle réverbère,
Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
Sous l'ombre du faux col effrayant de son père...

 

Et, comme elle vous trouve immensément naïf,
Tout en faisant trotter ses petites bottines,
Elle se tourne, alerte et d'un mouvement vif....
- Sur vos lèvres alors meurent les cavatines...

 

Vous êtes amoureux. Loué jusqu'au mois d'août.
Vous êtes amoureux. - Vos sonnets La font rire.
Tous vos amis s'en vont, vous êtes mauvais goût.
- Puis l'adorée, un soir, a daigné vous écrire...!

 

- Ce soir-là,... - vous rentrez aux cafés éclatants,
Vous demandez des bocks ou de la limonade..
- On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans
Et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade.

 

( 29 sept. 70 )

 

 

On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans. Juin 80. Bachotage distrait. Je surligne, j’annote, je rature le Lagarde & Michard - sans commentaire ! – tandis que des bûcherons ahanent et glissent sur la terre battue. Jeu de fond de cours. La balle résonne sur le tamis des raquettes comme sur une peau de tambour. J’efface d’un revers mes anti-sèches, renvoie mes révisions aux calendes grecques et je fais l’impassing shot sur quelques plumitifs. De toute façon je suis hermétique à l’écriture métronomique et à la musicalité des vers. Je préfère encore faire l’équilibriste sur le Vertige de Montaigne.

 Henri Fantin-Latour

On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans. On vit dans l’immédiat et on n’imagine pas - comme des copains d’avant - se retrouver plus tard autour d’un vers. « Le cœur fou Robinsonne à travers les romans ». Je te dirai bien que tu l’utilises de façon équivoque. Il m’évoque un art de vivre – à la manière de … - solitaire et insulaire ; tandis que toi, il t’inspire le vagabondage, de romans en romans, d’île en île, sur ton bateau livre. Tu sais, ça glose pas mal à ton sujet. On passe tes lectures au peigne fin. Des exégètes ont même déniché dans la liste de tes prix « Les Robinsons français ou la Nouvelle Calédonie » de Joseph Morlent, « Le Robinson de jeunesse » de Céline Fallet et « L’habitation du désert » de Mayne Reid. Tu vois, on a des points communs finalement ! Les plus finauds débusquent dans ces récits d’aventures et de voyages – et d’autres encore à l’instar de Gabriel Ferry et d’Amédée Achard - le vocabulaire dont tu t’es imprégné pour traduire tes intuitions, tes rêveries. T’es à poil mec ! Le faisceau des correspondances est une toile serrée qui perce à jour toutes tes références depuis tes lectures scolaires, la bibliothèque de Georges Izambard que tu as pillé, tes idoles et tes caricatures. Pour l’heure, Roman, compilé dans « Les cahiers de Douai » est un poème du printemps. La voyance n’a pas encore fait son oeuvre. Il s’agit d’un tableau plus que d’une scénette. Il est frais, intelligible. Il révèle sans nul doute toute la perplexité d’un jeune mâle en rut sur la séduction et la sexualité.

 

rimbaud 1  rimbaud 3 rimbaud 2 

On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans. C’est le temps des amours et des grands tremblements. Des transports romantiques et des pulsions érotiques. On se fait du cinoche. « On connaît la chanson » : « J’aime regarder les filles… ». Les poètes font chavirer les cœurs par leur éloquence et les comiques par leur bagout. Mais si la mignonne, la coquette, se laisse conter fleurette, elle ne se laisse pas déflorer pour autant. Papounet veille sur l’hymen de sa fifille « car chez ces gens là monsieur… », on badine, on s’encanaille, mais pas de mésalliance ! Peut être t’y es-tu pris comme un manche. Dans « Première soirée » la petite bébête est montée, montée, les petons, les paupières, les tétons. Elle, elle voulait ! Mais toi, ceinture ! Allé, c’est pas un drame, tu connais la chanson «  Une gonzesse de perdue c’est dix copains qui reviennent ». C’est pas un peu cliché tout ça ? Non, c’est universel.

 

On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans. Demain est un autre jour. Autre jour, autre béguin, comme le suggère ce Roman qui tourne en boucle comme un jour sans fin. On cherche aventure mais amour ne rime pas nécessairement avec toujours ! Encore faudrait-il pécho ! Nous les affreux, on soupire. Les minettes sont aveugles à notre beauté cachée. Ô lady laid ! Mais toi, es-tu bien sûr de ton orientation sexuelle ? La femme est une muse mais tes « petites amoureuses » sont des gourgandines et ta « Vénus anadyomène » affiche un ulcère à l’anus ! Beurk ! Est-ce que l’image de ta mégère de mère t’a définitivement brouillée avec le désir d’un tendron ? On spécule sur tes conquêtes homosexuelles et on soupçonne un mariage abyssin. Après tout, on ne sait rien.

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On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans. Juin 81. Une fin d’après-midi sous la voûte d’une contre allée de l’avenue de Paris. Les présidentielles ont secoué le bahut mais la ville reste sourde à la cohue et aux clameurs de la Bastille. Versailles c’est déjà la province ! Dernier jour de lycée avant le bachot. Les poings serrés dans les poches, je te poursuis de mes assiduités. Un pas en avant, deux pas en arrière. Tu trottines et je m’étrangle avec mes « je t’aime ». Encore quelques pas et nos chemins se séparent. Tu files gare Chantier. Je te glisse mon billet. Quelle hardiesse ! Quelques vers pour te dire que je suis ton féal. Ô Sylvie !

 

On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans. Trop immature. Notre amour n’aura duré qu’un été ! Je t’ai largué pour une fille plus délurée. J’ai perdu la foi pour l’ombre. Il me faudra vingt ans pour rejoindre ma Pénélope. Allé Arthur, viens te taper la cloche, au Kilt ou à la Marine. Je te présenterai une assemblée de Vilains Bonshommes. Francs Parnassiens, Surréalistes et rimailleurs, plasticiens et barbouilleurs, photographes, régisseurs, gratteux, percussionnistes et autres insignifiants qui font banquette. Tu vas faire fureur rue Saint Médéric. Tous voyants ! Extra lucides ! Dépravés volontaires ! Champion du dérèglement des sens ! Pochtrons, oui, frustrés, névrosés, de la graine de poètes maudits perdus dans le cercle des Illuminations. Une longue traversée du désert. Amochés mais miraculés.

 

 

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On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans. On se sent incompris, rejeté. Le climat oedipien attise la rébellion. On renie père et mère. « la daromphe », « la mère Rimbe », « maman fléau », « la mother », « la bouche d’ombre »… On la dit bigote, revêche, étouffante, castratrice, la Folcoche ! Mais après tout n’est-elle pas plus à plaindre qu’autre chose ? Après le décès prématuré de sa mère, elle est reléguée au rôle de domestique dans la ferme de Roche dans les Ardennes. C’est le lot des sœurs aînées, mais c’est que du désagrément ! Quant au grand amour, le beau capitaine d’infanterie n’a pas tenu ses promesses. Cinq gosses dans le tiroir entre deux permissions et s’en retourne en garnison avant sa retraite à Dijon. Alors plutôt que de jouer les femmes blessées, les femmes bafouées, elle préfère encore se dire veuve. Sûrement pas facile à vivre dans le climat étouffant de la bourgeoisie de province. Mais bien sûr toi, t’y comprends rien. Tu souffres, tu manques d’attention et de tendresse et pourtant tu l’appelles encore et toujours au secours ! Alors elle s’accroche bec et ongle à sa respectabilité et vous drive d’une poigne de fer. Et si par malheur ta caboche lui rappelle celle de ton père, alors… Est-ce que tu as vu « La tête en friche » de Jean Becker ?

  écoliers charleville

On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans. On n’a pas idée d’excuser l’autre. Les blessures sont viscérales. Il faut exorciser la colère. Bon élève, on obéit mais on n’en pense pas moins ! « Et la Mère, fermant le livre du devoir, s’en allait satisfaite et très fière, sans voir, dans les yeux bleus et sous le front plein d’éminences, l’âme de son enfant livrée aux répugnances. Tout le jour il suait d’obéissance ; très intelligent ; pourtant des tics noirs, quelques traits semblaient prouver en lui d’âcres hypocrisies. Dans l’ombre des couloirs aux tentures moisies, en passant il tirait la langue, les deux poings à l’aine, et dans ses yeux fermés voyait des points. » On a raflé, en vrac, les nominations, les accessits, les prix d’excellence en versions grecque et latine, thèmes, grammaire, orthographe, lecture, récitation, langue allemande, histoire, géographie, instruction morale et religieuse, jusqu’au concours académique ! Puis la fac, Nanterre, histoire médiévale et archéologie. Maman peut être fier. C’est une belle revanche sur le voisinage. Mais il est temps d’exister enfin pour soi, d’envoyer tout valdinguer, se libérer, s’encrapuler, transgresser. Mais à en faire des caisses, à s’entêter dans l’insolence, la provocation et le scandale on se parasite soi même ! Tu vois où ça nous a mené ? A faire le vide autour de nous, vingt huit ans, deux mois et dix neufs jours.

 

bataille de sedan  PRISON de MAZAS 4

On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans. 29 août 70. On est plein d’espoir et on rêve de gloire. Grandes manœuvres franco-prussiennes sur le front de l’est. Dans deux jours c’est la défaite de Sedan – en deuxième division c’est une habitude, nan ? – la chute du Second Empire et la proclamation de la Troisième République. Tu t’es fait plaquer - peut être par Nina ? - et t’en profites pour mettre les voiles et monter à la capitale. Vivre l’histoire aux premières loges ? Faire la tournée des éditeurs ? On sait, on sait, tu seras Parnassien ou rien. La fugue est un petit air de liberté, de liberté libre. C’est ton credo ! T’as la bougeotte. Tu sillonneras d’ailleurs l’Europe en long en large et en travers ! Tra-vers de…porc, ajouterai mon gamin, c’est un primaire, excusez-le ! Mais on est déjà hors des sentiers battus. Finie la flânerie de « Sensation » au diapason de la muse nature ; et les vagabondages du poète marginal de « Ma bohême ». Pas de quoi pavoiser ! Terminus Gare du Nord. Défaut de billet. Incarcération à la Maison d’arrêt de Mazas. Ton Roman d’aventure n’est plus une fiction « sur la vie du grand désert, où luit la liberté ravie, forêts, soleils, rios, savanes ! », c’est un contretemps sordide. Appel à caution. Retour à Charlestown via Douai où tu commences à recopier tes premières poésies chez Izambard et ses tantines que tu gonfles menu avec tes exigences de papier d’écolier. Ces feuillets sont destinés à Paul Demeny, un poète proche qui s’est auto-édité, pour faire court, et que tu brosses dans le sens du poil ! Ce con les oublie dix-sept ans au fond d’un tiroir ! Au moins ils sont parvenus jusqu’à nous.

 

 

kiosque Charleville

 les dames de la meuse
 4 fils aymont  givet

On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans. Entre le 2 et le 7 octobre 70. Nouvelle fugue. Tu t’ennuies à Charleville. Tu te « décompose dans la platitude, dans la mauvaiseté, dans la grisaille. » Tu vomis les bourgeois et leur patrouillotisme. Il est impérieux de t’arracher. Tu files en Belgique par la pointe des Ardennes sur laquelle plane les légendes des Dames de la Meuse et des Quatre fils Aymon : Fumay, Vireux, Givet puis Charleroi et Bruxelles. Ton ailleurs est sur le pas de la porte. Aujourd’hui encore les ardennais traversent la frontière pour y faire la Fiesta. Ta route est bien balisée. De retour à Douai tu squattes chez les sœurs Gindre et poursuis la mise au propre des textes pour l’imprimerie. Tu ne tardera pas à renier ces poèmes de jeunesse en écrivant à Paul Demeny : « Brûlez, je le veux, et je crois que vous respecterez ma volonté comme celle d’un mort, brûlez tous les vers que je fus assez sot pour vous donner lors de mon séjour à Douai. » Arthur s’est fait voyant. Il vise l’excellence !

 

 rimbaud à harar  photo retrouvée seule  rimbaud en abyssinie
 harrar marché central  Delahaye rimbaud roi negre  harrar caravane
 Aden caravanne 2  Aden Kamel market  aden vue du port

On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans. Juin 2011. Unité de soins intensifs. On n’imagine pas qu’on est périssable, putrescible. Je suis appareillé comme dans une série tv : oxygène, perfusion, scope. Des blouses blanches gesticulent autour du brancard comme des derviches tourneurs. Il est loin le gaillard ardennais. Ta belle santé s’est dégradée au cours d’une vie de licences et de voyages exotiques. Pourtant en Abyssinie t’as vécu l’ascèse d’un Père du désert. Mais ce pays t’horripile. Jamais on ne saura vraiment si t’as appliqué ton « Je est un autre ». T’es-tu glissé dans la négritude ou es-tu devenu ce roi nègre que ton pote Delahaye brocarde goguenard ? C’est le crabe qui t’a assassiné Arthur. Moi c’est l’ostéonécrose et l’artériosclérose. Deux souvenirs des bamboulas. Rapatriement sanitaire. Hôpital de la Conception, Marseille. Mais c’est déjà trop tard. Amputation. Généralisation. Inhumation. Panthéon. A ton corps défendant. Beau processus de starification. On n’épiloguera jamais assez sur les rebondissements du Roman de ta vie. L’abandon de l’écriture ? Un mystère ? Non, un mythe inépuisable qui a inspiré déjà plusieurs générations d’écrivains. Rimbaud l’aventurier, le trafiquant, l’explorateur ! Surtout ceux qui ont fait le chemin en sens inverse, de l’aventure à l’écriture tels que les Monfreid, Conrad, Kessel, Cendrars et consorts. Ah si, j’oubliais Hugo Pratt ! Les éthiopiques. Moi, ça me contrarie un peu. Ça colle pas avec ma vision de l’artiste : habité, intarissable ! T’as visiblement rien lâché, toi, mon Riquet ?

 

Hôpital René Dubos – Pontoise - Juin 2011

 

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