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teysson robinsonnade 

Une « alerte » Google vient de tomber : « Qu’est-ce qu’une robinsonnade ? » signé Sylvain Tesson. Pas folle la guêpe, c’est un vrai sujet d’actualité en libraire avec les parutions de :

ü « Ce qu'il advint du sauvage blanc » de François Garde,

ü « Le Gouverneur d'Antipodia » de Jean-Luc Coatalem,

ü « L’empreinte à Crusoé » de Patrick Chamoiseau

ü « Robinson Crusoé » une traduction dépoussiérée de Françoise du Sorbier, préfacée par Michel Déon

Sans oublier – charité bien ordonné, en l’occurrence, ne commence pas par soi-même - notre trop discret expert, Sylvain Tesson himself, fraîchement auréolé d’un prestigieux Prix Médicis essai pour « Dans les forêts de Sibérie ».

Tous ces ouvrages mis bout à bout éclairent différents aspects de la solitude. « L’homme est un animal politique » disait Aristote. Certes ! Mais sans être asocial, il n’en déteste pas moins prendre ses distances avec ses congénères pour respirer, se ressourcer, méditer, créer.

Pourtant, les drames de la solitude qui font les manchettes des journaux témoignent d’un individualisme forcené et de l’effilochage des liens sociaux. La lutte contre la solitude, érigée en cause nationale, est un vaste chantier qui révèle une diversité de problématiques, économiques, sociales, familiales, professionnelles, scolaires, psychologiques...qui conduisent parfois à des extrémités tragiques telles que le suicide.

Il faut bien reconnaître que nous ne sommes pas tous égaux face à la solitude. Le solitaire est une personnalité, construite, indépendante, avide de liberté, équilibrée. Sa solitude est un choix de vie, pas une épreuve, pas une souffrance. Encore une fois, le solitaire n’est pas un asocial.

D’ailleurs que serions-nous sans les autres ? L’homme sans éducation, sans culture est un monstre ! C’est ce que rappelle le destin des enfants sauvages. Ah, y’a de beaux sujets de dissertation en perspective. Je vous en sers quelques uns empruntés à wikipédia, c’est ma façon de botter en touche et de ne pas finasser. Ça sonne creux ? Hé bien tant pis :

ü Peut-on aimer sans s'aimer soi-même?

ü L'amitié est-elle une forme privilégiée de la connaissance d'autrui?

ü Peut-on se mettre à la place d'autrui?

ü Les consciences peuvent-elles communiquer les unes avec les autres?

ü La conscience de soi doit-elle quelque chose à la présence d'autrui?

ü Suis-je le mieux placé pour savoir ce que je suis?

ü Autrui n'est-il qu'un moyen ou un obstacle?

ü Autrui est-il un autre moi-même ?

ü Pouvons-nous penser autrui autrement qu’à partir de nous-mêmes ?

ü Que peut-on savoir d’autrui ?

ü Peut-on exister sans les autres?

ü Dire d'autrui qu'il est mon semblable, est-ce dire qu'il me ressemble ?

ü Sommes-nous toujours prisonniers du regard des autres ?

ü Faut-il se méfier d'autrui ?

ü Autrui me connait-il mieux que moi même?

ü La présence d'autrui nous évite-t-elle la solitude?

ü Qui dit "je" ?

Vous avez trois heures et des corrigés en ligne à gogo !

Paradoxalement, si l’Autre est si important à la construction de mon identité, quelle est la limite à notre porosité. Parce que, parole de philosophe, l’enfer, c’est les autres ! Les stratégies d’organisation et de communication permettent souvent d’assurer les relations sociales et la cohésion de groupe. Mais les ambitions personnelles, les incompréhensions, les répulsions viennent vite à bout du vivre ensemble.

Voilà toute l’étendue des questions soulevées par ces robinsonnades, commençons avec Sylvain Tesson…

dans les forets de sibérieJe me suis beaucoup ennuyé dans son isba sur les bords du lac Baïkal ! Est-ce le revers de la solitude ? C’est soporifique. Une page ou deux chaque soir pour s’endormir, c’est mieux que des cach’tons, non ?

Résumer l’expédition à 6 mois de soulerie et de gueule de bois serait franchement déplacé. Encore que… Cet enfermement volontaire, tellement désiré, pouvait être un temps pour soi. Terminées les aventures débridées à pied, à vélo, à cheval, en canot ou en side-car aux 4 coins de la Russie. Je me prépare à un voyage immobile. Je pose mes valoches et mon tombereau de lectures en retard. Loin de l’agitation du monde qui me détourne, me disperse, me contraint. Je cherche le bonheur dans la paix intérieur.

Un vrai acte de dissidence ! J’applaudis des quatre mains ! « Six mois seul en Sibérie pour ne pas devenir un valet de la vie sociale. Il ne veut pas être un homme moderne sommé de se soumettre aux ordres et contre-ordres, de répondre aux appels téléphoniques, de se trouver une cause pour pouvoir s’indigner. »

La solitude devient un acte de sécession avec une société normative qui nie l’originalité et vise l’uniformisation. Fini la comédie ! Etre authentique oblige à se singulariser et se marginaliser.

Mais qu’est-ce qu’on peut bien revendiquer de l’érémitisme et de la méditation quand on ne s’enferme pas tout le jour, seul, dans un poêle, pour entretenir ses pensées ? Moi j’me sens un peu floué. Les pages s’égrènent et il ne se passe rien. Rien ou si peu. Rien dehors, de l’autre côté de la vitre. Et rien d’intime à l’exception de quelques saillies, pas même des fulgurances ! Pas de vie intérieure. C’est un peu excessif. C’est à la mesure de la déception ! Pourtant il a été primé, faudrait peut être le relire, un comble, j’lai déjà pas fini !

La solitude est devenue un argument marketing. L’écrivain voyageur fignole son come back, rédige son journal de bord, tourne et au retour c’est la ronde des interviews, des conférences, des projections, des plateaux télé i tutti quanti. Le dur exercice de l’humilité et de la sagesse…

o-solitude,M57611Heureusement, je me consolais un temps en lisant « Ô solitude » de Catherine Millot. L’auteure y peint le portrait d’une solitaire, une personnalité et son mode de vie. Un essai sous forme d’introspection en trois volets. Pour le coup, y’a du contenu, de la densité, des révélations, de l’émotion. Mais point trop n’en faut !

D’abord l’enfance ballotée de pays en pays, instruite par une préceptrice. Les amitiés brisées par les déménagements. Puis l’adolescence, l’amour et l’abandon. Le vertige du coup de foudre et le maelstrom de la dépression. La perte de confiance dans l’autre. L’enfermement dans les salles obscures et la lecture. Deux façons de multiplier les expériences, d’explorer la complexité des relations humaines avant de revenir en société.

Le récit est émaillé de rencontre avec des œuvres, des personnalités, des artistes, des intellectuels qui chacun à leur manière construisent le discours sur la solitude. Une solitude désirée. Une solitude qui construit. Un espace temps riche, fertile, créatif.

La dernière partie est hermétique. J’ai dû lâcher prise entre Lacan, Je, l’avant Moi, Moi, le désêtre. Bref, encore un livre que je ne finirai pas, désolé ! C’est le drame du lecteur solitaire. Sans commentaires. Si celui de Taky Varsö qui semble plus à l’aise que moa :

« L'expérience du « désêtre ». Avec Abîmes ordinaires, La vie Parfaite et Ô solitude, Catherine Millot montre que le « désêtre » a une dimension extatique, proprement féminine (que l'on soit homme ou femme, cas des mystiques masculins par exemple). Il consiste pour un sujet à faire l'expérience du vide, de l'abandon et de l'inexistence. Toutes choses que les femmes connaissent bien, en particulier quand l'amour se transforme en ravage.

Tous les sujets ne sont pas susceptibles de cette espèce de bonheur paradoxal qui fait préférer sa propre compagnie à celle des autres, non pas par peur ou rejet des autres, ou encore par une sorte de repli narcissique, mais par inclination pour l'abandonnement et le dénuement, conditions préalables à la rêverie, la création et la réflexion. Ces expériences pour être extrêmes n'en sont pas moins communes, - des « abîmes ordinaires »- . L'auteur les déplie une à une, dans un style sobre, marqué d'un imperceptible trait d'humour et imprégné d'une subjectivité, d'autant plus authentique qu'elle est le fruit d'un détachement, lentement mûri. »

david vann desolationsAutre cabane, autre lac. Le lac Skilak dans la péninsule de Kenai en Alaska. David Vann m’avait scotché avec « Sukkwan Island ». « Caribou Island » rebaptisé « Désolations » prendra le chemin des oubliettes.

Le roman est marqué au fer rouge du déjà vu. Destins croisés de paumés dans un paysage viril. Viril et désenchanté. Moche. On attend vivement que l’hiver cache sous son tapis blanc les décombres de la civilisation matérielle. Comme en Sibérie d’ailleurs on a le sentiment qu’esprit pionnier et entretien du paysage ne vont pas de pair. Du grand genfoutisme !

Le cœur du sujet : Garry vit de regrets éternels. Irène est prête à toutes les concessions pour le garder auprès d’elle. Tout plutôt que d’être abandonnée comme sa mère qui s’est pendue sous ses yeux lorsqu’elle était gamine.

Mais le ménage vit ses dernières heures à moins que le projet fou de Gary de passer l’hiver dans une cabane qu’il aura construite de ses propres mains ne ressoude le couple. Cette cabane c’est son chef d’œuvre. Une façon de prouver qu’il n’est pas qu’un looser et de renouer avec ses rêves d’universitaire brillant. Rêves abandonnés pour construire une famille malgré lui.

Mais l’hiver est précoce. Les conditions du chantier, déplorables. Comme d’habitude Gary improvise. Ça sent la débâcle. Irène va au bout de ses forces. S’épuise jusqu’à se rendre malade. Des migraines incurables. Elle ne supporte plus l’incompétence de son mari et le lui reproche sans cesse. Elle sait que la cabane n’est qu’une illusion et que Gary la quittera tôt ou tard. Elle préfère l’assassiner et se suicider plutôt que de le voir partir.

Et lui ? Qu’espérait-il réellement ? Cela reste confus. Cristallisé autour d’une réminiscence du Seafarer, un hymne à la mer datant du 8ème siècle qu’il étudiait à l’université : un vieux matelot fait le bilan de son existence et invite le terrien à plus de modestie et au détachement des biens matériels et à prendre la mer vers l’au-delà, l’infini céleste.

« Un désir vieux de mille an, l’attente d’atol ytha gewealc, le terrible déferlement des vagues et Gary le comprenait enfin. Il ne l’avait pas compris à l’université parce qu’il était trop jeune alors, trop conventionnel, il pensait que le poème traitait de religion. Il n’avait pas encore imaginé sa vie ratée, n’avait pas encore compris ce désir intense qui s’apparentait à un anéantissement total. La volonté de voir ce que le monde était capable de faire, de voir ce que l’on était capable d’endurer, de voir – enfin – de quoi l’on était fait à l’instant même où l’on était déchiqueté. Une sorte de félicité dans l’anéantissement, à l’idée d’être effacé. Mais toujours, il désire, celui qui s’apprête à prendre la mer, et ce désir est celui de faire face au pire, l’espoir délicat d’une vague plus haute. »

Comme quoi la cabane et le recours à la forêt n’est pas une panacée universelle.

le gouverneur d'antipodiaMieux vaut être seul que mal accompagné dit-on… Et deux c’est déjà un de trop. C’est toute la subtilité de faire société ! Tout nous rapproche et tout nous éloigne à la fois. Je ne peux pas être sans l’Autre et l’Autre est un empêcheur de tourner en rond.

François Lejodic, dit «Jodic» et Albert Paulmier de Franville, dit «Gouv» forment le duo savoureux du roman de Jean Luc Coatalem, « Le gouverneur d’Antipodia ». Un duo absurdus profundicum à la Samuel Beckett de « En attendant Godot » ou à la Obaldia de « Poivre de Cayenne ».

 Tous deux sont affectés à la base météo d’Antipodia, une île australe du bout du monde. Le premier est chargé de la maintenance des équipements. L’autre de diffuser les bulletins. Un planning léger qui laisse beaucoup de liberté. Mais pour quoi faire ?

Jodic s’inflige des hivernages pour purger une peine de cœur. Il met son pécule de côté comme les ouvriers des plates formes pétrolières, avec le fol espoir de revenir au pays, souffler sa nénette à son rival et mettre les bouts dans un cabriolet.

C’est un rêve insensé qu’il entretient à grande rasade de reva-reva, un puissant narcotique qui le coupe de plus en plus de la réalité. Le voilà qui court cul nul à travers l’île, cueillant des épinards et des choux des Kerguelen, un arc en bandoulière comme un indien, rêvassant, caché à l’abri d’une cahute.

Gouv est au placard. Haut fonctionnaire – attaché culturel ? – et néanmoins touriste sexuel. Il a été surpris la bitte à la main en pleine partie fine et gentiment extradé. Il espère se faire oublier quelques temps en acceptant ce poste dérisoire avant de reprendre sa carrière. Souffreteux, handicapé par des bobos à répétition, il est le garant d’une entreprise qui se délite un peu plus chaque jour. Lui-même yoyotte de la touffe.

Jodic est de plus en plus indépendant, reporte ses travaux d’entretien, répugne aux soirées scrabble ou fléchettes. Alors comment rester irréprochable dans de telles conditions ? La hantise de Gouv c'est que Jodic s’attaque au maigre troupeau de chèvres sauvages destinées à nourrir d’éventuels naufragés. Au moment de réaffirmer son autorité un imprévu met fin en queue de poisson à cette situation absurde et délirante.

ce quil advint du sauvage blanc« Ce qu’il advint du sauvage blanc » est construit sur le ressort de la différence et de la solitude. Il y a dans le ton - et le titre est significatif à cet égard – beaucoup de similitudes avec « L’enfant sauvage » ou plus précisément avec le texte de Jean Itard.

L’auteur décrit - à la manière du 19ème siècle - un double mouvement de régression et de re-civilisation en croisant le récit des mésaventures (authentiques) de Narcisse Pelletier, un matelot de St Gilles croix de Vie abandonné au cours d’un ravitaillement sur les côtes australiennes et recueilli par les aborigènes pendant 17 ans et les (prétendus) courriers que son mentor Octave de Vallombrun adresse à la société d’Anthropologie de Paris.

D’abord un peu gêné de convoyer ce « sauvage » - plus personne ne reconnait l’européen derrière ses comportements abracadabrantesques - Octave de Vallombrun tente de collecter son témoignage sur les us et coutumes des aborigènes. Il pense ainsi faire l’économie d’une enquête ethnologique et conquérir l’auditoire des sociétés savantes.

Encore faut-il lui réapprendre à s’exprimer. Ce n’est pas un processus d’apprentissage ordinaire mais une véritable rééducation. Notre Pygmalion s’investit avec beaucoup d’enthousiasme, d’intuitions pédagogiques et de précautions scientifiques. Il fait part de ses réflexions au fur et à mesure dans ses courriers.

La thèse en vogue à l’époque est celle du sauvagisme. Livré à lui-même l’individu régresserait. En réalité il s’agit plutôt ici d’un phénomène d’adaptation qui se décline en intégration, assimilation ou acculturation, c’est selon.

Mais dans le cas présent, on constate que l’idée sous jacente c’est qu’à fréquenter les dits sauvages, Narcisse s’est lui-même ensauvagé, tiré vers le bas. De Vallombrun lui-même se fait l’écho du mépris que les colons ont porté aux aborigènes et à leur culture.

 

Un ethnocentrisme surdimensionné sème un peu plus de malentendus sur le cas de Narcisse Pelletier. Y’avait déjà quelque chose de même nature, je crois, dans « La prisonnière du désert », le western de John Ford avec John Wayne et Nathalie Wood.

Malgré ses progrès le matelot reste extrêmement discret sur les aborigènes. Octave de Vallombrun doit se contenter de veiller sur lui et le rendre aux siens, de corriger son maintien, de le briefer sur les convenances… Narcisse glisse du statut de rustre à celui d’innocent avec un grand İ. Cela lui vaut d’ailleurs de beaux succès auprès des femmes. Mais Narcisse lui n’est jamais à l’aise en société. Pas plus qu’il ne l’était d’ailleurs au sein de la tribu aborigène. C’est un éternel étranger dans l’une et l’autre des civilisations. Il est seul au milieu de la foule. Un solitaire qui trouve un exutoire dans le travail. En l’occurrence dans un phare !

 

A suivre, « L’empreinte à Crusoé »….

l'empreine crusoe

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