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primal 4

« Sans vêtements, sans abris, sans espoir d’être secourus: comment ont-ils survécu au versant obscur du paradis ?

Un groupe de survivants nus et hagards est retrouvé un an après avoir disparu lors d’une expédition sur une île déserte du Pacifique. Toutes les femmes, sauf une, sont tombées enceintes et trois membres du groupe, dont le chef de l’expédition, sont présumés morts. Sous les feux des médias du monde entier, chacun des rescapés s’en tient à la même version, peu convaincante, des événements.

Grâce à l’enquête de l’auteur, ce qui s’est véritablement passé sur l’île est enfin révélée – un scénario à la Sa Majesté des mouchesimpressionnant de régression, de tribalisme et de meurtre. Mais peut-on pour autant en déduire que des forces plus monstrueuses sont à l’œuvre, qui confirment la théorie du chef de l’expédition, selon laquelle l’homme est le plus sauvage des animaux ? »

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Voilà un résumé bien alléchant. Mais attention, il en va des 4ème de couverture comme des bandes annonces : il-faut-s’en-mé-fier ! Ce qui aurait pu être un remarquable thriller – tous les ingrédients sont là - c’est navrant - n’est en vérité qu’un navet filandreux. Cousu de fil blanc. Mal fagoté. L’enquête est laborieuse. Sans rebondissement ni suspens. On languit !

Autopsie ! Tout démarre avec une annonce sentencieuse : « Si vous voulez voir ce que valent les être humains, rendez-les à l'état sauvage. Forcez-les à vivre nus parmi les singes. Ce que vous verrez ne vous plaira pas, mais peut-être comprendrez-vous alors que la société moderne n'est qu'une façon de nous dissimuler à nous-mêmes notre véritable nature. Vous verrez à quel point il s'agit d'une construction fragile. »

D’abord, on imagine le meilleur du pire. Du lourd. Du gore. Quelle est donc cette fameuse nature humaine ? Qui donc se cache derrière le masque grimaçant de ses frustrations ? Qui est cet homme libéré des chaînes d’une société pernicieuse ? Hulk ? Hannibal Lecter ? Yes, ça va saigner !

Et puis on revient à la raison. On respire profondément. Posture du lotus. La nature n’est-elle pas source d’harmonie ? N’enfantera-t-elle pas d’un homme pacifié. Serein. En accord avec l’univers. Un homme qui du sommet de sa pyramide alimentaire surplombant son écosystème sweet écosystème méditera sur des millénaires d’évolution. « Ôooommmm…. ».

Non, soyons réaliste, Robin Baker est un scientifique – oh, rien de très significatif à son sujet dans les « pages en français » de Google - spécialiste en zoologie et biologie sexuelle mais néanmoins l’auteur à succès - confie-t-on - de « Sperms war, le secret de nos comportements amoureux ». Pô-pô-pô, ça sent le formol !

Ça n’exclue pas le talent – Tient, prenez Bernard Weber ! Son « Fourmis » est un succès indiscutable. Malheureusement, Primal devient vite un laboratoire virtuel d’éthologie. Tu parles d’une éthique ! Bon, Jules Verne revendiquait déjà de s’amuser à mettre ses héros à l’épreuve sur leurs îles désertes. Mais là, l’écrivain n’est pas au rendez-vous. Je me suis senti moins lecteur que spectateur. Et finalement de plus en plus désenchanté au fil des pages. Avec cette sensation désagréable que le roman voulait étayer une thèse que le scientifique n’était pas en mesure de démontrer de façon expérimentale.

9782738110831 aux origines de l'humanite 

 

Perso, je préfère encore me tourner vers de bons ouvrages de vulgarisation, de sciencérature (j’ai trouvé le mot sympa). A ce sujet, j’ai pris plus de plaisir à feuilleter quelques chapitres de la « Biologie des Passions » de Jean Didier Vincent. L’auteur y consacre quelques pages aux thèmes de l’amour et du pouvoir qu’il décrypte justement à l’aune de la logique du vivant. Pour le coup, c’est réellement passionnant. Nous ne serions pas maître de nous-mêmes. Nos émotions et nos comportements seraient pilotés par notre activité biologique. Mais nous ne sommes pas pour autant des mécaniques. D’abord parce que nous sommes soumis à une perpétuelle adaptation à notre environnement, ensuite parce que nous atteignons un niveau de conscience qui nous laisse une certaine marge de manœuvre. Pour parodier Gil Grissom je dirai que la biologie explique Ce Que nous sommes mais pas Qui nous sommes. Chapeau les Experts !

Revenons à Robin Baker. Des étudiants anglais de l’université de Manchester et leur professeur Raúl Lopez-Turner débarquent sur une île déserte pour un séjour d’étude. L’ambiance est d’abord plutôt à la cool et les soirées chargées : drogue et alcool. Entre blagues et dragues, Ysan découvre dans la jungle un étonnant verger qui abrite une colonie de singes. Ils ont fait l’objet d’une transplantation clandestine et d’une expérience condamnable mais passionnante.

Ysan c’est un peu la Diane Fossey de l’expédition. Elle est sous le charme du ténébreux Raúl. Elle se rapproche de lui - sous prétexte de préparer une thèse de zoologie - tant et si bien qu’ils couchent ensemble, au grand damne de Danny, déconfit, largué pour cause de vœu de chasteté et d’Abi la prétendante délurée.

Lors d’une soirée arrosée sur la plage, le camp de base part en flamme et le bateau piloté par le professeur disparait en mer. Les jeunots sont désappointés. Ils imaginent être bientôt secourus mais comprennent qu’il n’en sera rien. Nus comme des vers, dépouillé de tout, ils survivent grâce aux savoir-faire d’Antonio Navarro-Diaz - l’ami de Raúl – et au produit du verger qu’ils partagent désormais avec des singes parfois virulents à leur égard. Les jeunes seront même amenés à les combattre.

Cette soudaine captivité a des répercussions sur la discipline du groupe. L’équilibre dominants/dominés est remis en question sous l’effet des pulsions sexuelles. Toutes les femmes ne sont pas accessibles. Parmi les encadrants, Antonio couche avec Clarabel et Sledge – le maître assistant – avec Rose ; Ysan est enceinte et mortifiée par la disparition de son bien aimé - même si elle émet rapidement des doutes –, Maisie devient une sauvageonne ingérable.

Le refoulement est à son comble. L’état psychologique de certain se dégrade et frise la psychose. Les pratiques sexuelles de substitutions, masturbation et sodomie homosexuelle, atteignent leurs limites. Clarabel tente bien de s’offrir aux garçons pour calmer les tensions mais Danny mène finalement un putsch violent et désespéré. Les adultes sont molestés et les filles violées. Les hommes réagissent forcément férocement et « Dingo » trouve la mort.

On comprend qu’au retour l’ambiance soit plombée par la culpabilité. L’omerta sur les circonstances de la robinsonnades s’explique par la situation peu banale. L’auteur cherche des éclaircissements en interviewant les protagonistes, en décryptant l’énorme liasse des dessins de Clarabel et les journaux intimes des unes et des autres.

Ce qu’il découvre est inexcusable. Les étudiants ont été manipulés depuis le début par Raúl Lopez-Turner. Archétype du savant fou, il a sciemment mis en scène cette expérience comme il l’avait fait autrefois avec les primates introduits sur l’île.

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Présenté comme ça, on se farfouille les méninges pour trouver la thèse ! Pourtant l’astuce est toute bête. Il s’agit d’une mise en abyme : on observe la sociabilité d’humains qui observent la sociabilité des primates. Le lecteur est tenu à distance. Spectateur. Observateur. Voyeur même. Spectateur parce que le dispositif rappelle celui d’un Koh Lanta et d’une Île de la tentation. Observateur parce que les circonstances rappellent les études de psychologie expérimentale. Voyeur parce qu’on exhibe des hommes et des femmes à poil qui copulent, se masturbent ou violent.

La mise en abyme devient alors un raccourci pratique pour affirmer que la culture n’est qu’un vernis. Chassez le naturel, le primate revient au galop. La voilà notre fameuse nature profonde : le singe ! On admet généralement comme une évidence les relations qu’entretiennent sexualité, rapports sociaux et forme de pouvoir. Robin Baker témoigne dans son roman que la compétition sexuelle est une réponse archaïque inconsciente qui structure la communauté dans une logique de reproduction. A savoir maintenant de quel côté penche-t-on ?

00001543 Z bonobos faites l'amour

« Orang-outang : solitaire. Pas de structure sociale constituée. Les mâles sont solitaires. Les femelles vivent avec leur petit mais ne se regroupent pas entre elles.

Gorille : structure sociale en harem (unimâle/multifemelles). Le groupe comprend plusieurs femelles et leurs petits ainsi qu’un mâle dominant reproducteur.

Chimpanzé : polygynie mulimâle. Les groupes sont formés de mâles, leurs femelles et leurs petits. Ces groupes se rassemblent parfois en communautés de plusieurs dizaines de mâles. »

La mise en abyme est un peu réductrice. Bien sûr, il y a du singe en nous. Nous partageons avec les bonobos près de 95% de notre patrimoine génétique. Ceci dit plusieurs milliers, non, plusieurs millions d’années d’évolution nous séparent. Et dans l’hypothétique scénario d’un nouveau départ, j’imagine mal un « reset ». Nous pouvons compter sur des acquis qui conjureraient un brutal retour aux âges farouches. C’est en tout cas ce que prétendent globalement les robinsonnades qui parient sur le « génie » humain.

Ça n’enlève rien au fait que la sexualité déchaîne les passions. On sait depuis l’invention de la psychanalyse que nous sommes gouvernés par notre libido, entre pulsion, frustration et perversion. Qu’on y pense environ toutes les 90 minutes. Autant qu’à la nourriture. Dire si c’est un besoin primaire ! « Babouineries partout ! » s’exclamait Albert Cohen dans Belle du Seigneur. Jamais une robinsonnade ne nous avait encore conduit dans cette direction.

tableau de l'evolution

Mais nous ne sommes pas au bout de nos peines car une théorie peut en cacher une autre ! Ça ne saute pas immédiatement aux yeux.  Pourtant c’est é-NOooor-meuh. Robin Baker est un scientifique : zoologiste et biologiste. On l’a dit. Sa mise en scène façon Douanier Rousseau : île, verger, hommes et femmes culs nuls, animaux sauvages contribue à peindre un tableau du paradis originel. Son récit de re-création est un camouflet aux rigoristes du Créationnisme. Nous ne sortons pas de la cuisse de Jupiter. Adam & Eve c’est un mythe. L’homme est un primate. Des scientifiques comme Yves Coppens retracent, preuves à l’appui, sa généalogie et son évolution. Je vous invite instamment à lire « Aux origines de l’humanité ».

naturisme2  paradis retrouvé

C’est l’insistance sur la nature, le naturisme et la nudité qui a eu raison de mon aveuglement. Les pudibonderies des critiques sur les forums à propos des comportements sexuels des protagonistes aussi. Tous à poil comme aux plus belles heures de la révolution sexuelle. Nos figurants – sans honte ni tabous – découvrent une sexualité libre, violente parfois, sans pour autant sombrer dans la partouze. Et ce que certain qualifient de sexualité débridée est en réalité conditionnée par la logique de la reproduction et de la pérennité de l’espèce.

naturisme

Dévêtir les personnages est significatif. Le vêtement est une invention culturelle destinée à rompre avec notre animalité. Mais il ne s’agit pas ici d’une nudité innocente mais d’une nudité où l’exhibition du sexe provoque visiblement le désir et l’excitation. C’est la condition sine qua non de l’expérience menée par Robin Baker. Or cette convoitise, cette concupiscence sont aux antipodes des valeurs des naturistes qui vivent en harmonie avec la nature dans le plus grand respect de soi et des autres. Aïe-aïe-aïe professeur Robin Baker y-aurait-il du mou dans l’expérience ? Because on est capable de vivre à poil sans se sauter les uns sur les autres tout de même !

hippies 4 hippies 2  hippies-summer-of-love  more le film

Le parallèle avec le naturisme et le « Summer of love » n’est pas une toquade. Le professeur Raúl Lopez-Turner est naturiste. Ysan le surprend à se balader nu dans la jungle au milieu des singes. Il lui confie que ses parents l’ont élevé dans un cadre très libertaire. Peut être avec des valeurs hippies telles que la recherche de l’hédonisme et du plaisir des sens sans entrave ; une sexualité naturelle, saine, spontanée et ludique – qui autorise une bloggeuse à faire le rapprochement avec les mœurs des bonobos - Tiens donc ! - ; un retour à la nature par refus de la société de consommation et souci d’écologie. Alors ? La révolution hippie était-elle dictée par le singe qui sommeille en nous ?

adam & eve retour au paradis   lagon-bleu    Adam & Eve  Adam & Eve intitulé nu et sans honte 

Aussi mal ficelé soit-il, le roman fusionne un ensemble de clichés polémiques : couple biblique et paradis terrestre, naturistes, hippies et primates auxquels on pourrait ajouter sans trop trahir le sujet des australopithèques et des « primitifs » dont l’évolution semble suspendue.

vie naturelle

Toutes ces images retouchent notre point de vue sur l’origine de l’humanité. Une humanité qui se distingue dans le règne animal sans bien savoir en quoi réside son originalité et trouve dans l’expression mythique une façon d’exorciser ses angoisses existentielles. Les chapelets de découvertes scientifiques bousculent la vérité révélée sans pour autant épuiser les questionnements sur le sens de l’évolution. Le mystère reste entier !

bonobo2 australopitheque portrait 3 bonobo portrait australopithèque portrait 4

Les robinsonnades relèvent donc bien d’un mythe fondateur universel : celui des origines. Ou du moins, selon Gilles Deleuze, d’un mythe secondaire de re-création. Dans une formule concise Michel Tournier évoquait un mythe de l’évolution, du long chemin parcouru depuis l’aube de l’humanité. On pourrait couronner le tout en affirmant qu’il s’agit aussi d’un mythe de la transmission de cette culture capitalisée depuis des générations. L’homme est un géant aux pieds d’argile. On lui prédit moult occasions de courir à sa ruine et de rebondir néanmoins. Même complètement à poil il mobilise des ressources léguées par ses ancêtres. Si l’on devait refaire l’histoire du moins pourrait-on la refaire à pas de géant.

Les origines de l’Homme et son identité sont au cœur des préoccupations des robinsonnades. L’Autre, fantasmé, à la fois semblable et tellement différent, sert de miroir à notre autocritique. La surprise ici c’est que cet Autre n’est plus le sauvage de l'époque des Grandes Découvertes et de la Colonisation, mais le singe. Robin Baker a déplacé le curseur sur l’échelle de l’évolution en nous renvoyant face au primate. Il nous rappelle que nous entretenons avec lui une grande intimité qui nous laisse souvent indifférent et nous répugne parfois, comme une tare. Et pourtant…

Il est peut être temps de rendre à ces primates la place qui leur revient de droit au sein de notre famille élargie. L’approche anthropologique militait pour une reconnaissance de l’Autre et l’abolition des préjugés raciaux. Hé bien la zoologie qui a brouillé les frontières entre l’humain et l’animal devrait conduire à une reconnaissance de droits fondamentaux à ces primates non-humains.

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adam & eve plage australopitheque trace de paaaaas

 

naturisme & robinsonnade

 

le lagon bleu

 

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