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« Deux ans de vacances » - Préface

Bien des Robinsons ont déjà tenu en éveil la curiosité de nos jeunes lecteurs. Daniel de Foë, dans son immortel Robinson Crusoé, a mis en scène l’homme seul ; Wyss, dans son Robinson suisse, la famille ; Cooper, dans Le Cratère, la société avec ses éléments multiples. Dans L’Île mystérieuse, j’ai mis des savants aux prises avec les nécessités de cette situation. On a imaginé encore le Robinson de douze ans, le Robinson des glaces, le Robinson des jeunes filles, etc. Malgré le nombre infini des romans qui composent le cycle des Robinsons, il m’a paru que, pour le parfaire, il restait à montrer une troupe d’enfants de huit à treize ans, abandonnés dans une île, luttant pour la vie au milieu des passions entretenues par les différences de nationalité, – en un mot, un pensionnat de Robinsons.

D’autre part, dans le Capitaine de quinze ans, j’avais entrepris de montrer ce que peuvent la bravoure et l’intelligence d’un enfant aux prises avec les périls et les difficultés d’une responsabilité au-dessus de son âge. Or, j’ai pensé que si l’enseignement contenu dans ce livre pouvait être profitable à tous, il devait être complété.

C’est dans ce double but qu’a été fait ce nouvel ouvrage.

Jules VERNE.

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« Seconde patrie » - préface

 

Pourquoi j’ai écrit seconde patrie

Les Robinsons ont été les livres de mon enfance, et j’en ai gardé un impérissable souvenir. Les fréquentes lectures que j’en ai faites n’ont pu que l’affermir dans mon esprit. Et même je n’ai jamais retrouvé plus tard, dans d’autres lectures modernes, l’impression de mon premier âge. Que mon goût pour ce genre d’aventures m’ait instinctivement engagé sur la voie que je devais suivre un jour, cela n’est point douteux. C’est ce qui m’a porté à écrire l’École des Robinsons, l’Ile mystérieuse, Deux Ans de vacances, dont les héros sont proches parents des héros de de Foë et de Wyss. Aussi personne ne sera-t-il surpris que je me sois voué tout entier à cette œuvre des Voyages Extraordinaires.

Les titres des ouvrages que je lisais avec tant d’avidité me reviennent à la mémoire: c’étaient le Robinson de douze ans, de Mme Mollar de Beaulieu, le Robinson des sables du désert, de Mme de Mirval. C’étaient aussi dans le même ordre d’idées les Aventures de Robert Robert de Louis Desnoyers que publiait le Journal des Enfants avec tant d’autres histoires que je ne saurais oublier. Puis vint le Robinson Crusoë, ce chef-d’œuvre qui n’est pourtant qu’un épisode dans le long et fastidieux récit de Daniel de Foë. Enfin, le Cratère de Fenimore Cooper ne put qu’accroître ma passion pour ces héros des îles inconnues de l’Atlantique ou du Pacifique.

Mais la géniale imagination de Daniel de Foë n’avait créé que l’homme seul abandonné sur une terre déserte, capable de se suffire grâce à son intelligence, son ingéniosité, son savoir, grâce également à sa confiance en Dieu si persistante, et qui lui inspirait parfois quelque magnifique invocation.

Or, après l’être humain isolé dans ces conditions, est-ce qu’il n’y avait pas la famille à faire, la famille jetée sur une côte après naufrage, la famille étroitement unie, la famille ne désespérant pas de la Providence? Oui, et telle a été l’œuvre de Wyss, non moins durable que celle de Daniel de Foë.

Rudolph Wyss, né à Berne en 1781, mort en 1850, était professeur à l’Université. On a de lui plusieurs ouvrages sur son pays d’origine, indépendamment du Robinson Suisse, qui fut publié en 1812 à Zurich.

Dès l’année suivante, il en parut une première traduction française. Elle était due à Mme Isabelle de Bottens, baronne de Montolieu, née à Lausanne en 1751, morte à Bussigny en 1832, qui avait fait ses débuts dans la littérature avec le roman en deux volumes intitulé Caroline de Lichsfield (1781).

Peut-être y a-t-il des raisons de croire que Rudolph Wyss ne fut pas seul l’auteur du célèbre roman, lequel aurait été fait en collaboration avec son fils. C’est à tous deux, en effet, que Mme de Montolieu dédia la suite de ce roman, parue en 1824 à Paris sous ce titre: le Robinson Suisse ou Journal d’un père de famille naufragé avec ses enfants.

Ainsi donc, la traductrice avait eu l’idée de continuer l’ouvrage qu’elle avait traduit et j’ai été devancé par elle et bien probablement par d’autres, et je ne puis m’étonner que la pensée de le faire soit venue à plusieurs.

En effet, ce roman n’est pas terminé avec l’arrivée de la corvette la Licorne, et voici ce que disait déjà Mme de Montolieu dans la préface de sa traduction:

«Quatre éditions consécutives ont prouvé combien le public français a su apprécier cette production qui fait le bonheur des enfants et par conséquent de leurs parents. Mais il leur manquait une suite et une fin. Tous voulaient savoir si cette famille qui les intéressait restait dans cette île où tous les jeunes garçons désiraient aller. J’ai reçu à ce sujet une infinité de lettres, soit des enfants eux-mêmes, soit de mon libraire pour me solliciter de donner cette suite et de satisfaire leur curiosité.»

Il convient de noter que d’autres traductions de l’ouvrage de Rudolph Wyss furent faites après celle de Mme de Montolieu, entre autres celle de Pierre Blanchard en 1837. Il en résulte donc que si Mme de Montolieu n’a pas été seule à traduire le Robinson Suisse, elle n’aura pas été seule à en donner la suite, puisque j’ai tâché de le faire, sous le titre de Seconde Patrie.

Au surplus, en 1864, la maison Hetzel a publié une traduction nouvelle de cette histoire due au concours de P.-J. Stahl et E. Muller qui la revirent et lui donnèrent une allure plus moderne de composition et de style. A proprement parler, c’est même à cette édition, revue aussi au point de vue de la science, que succède la Seconde Patrie, offerte aux lecteurs du Magasin d’Éducation et de Récréation.

Et en réalité n‘était-il pas intéressant de prolonger le récit de Rudolph Wyss, de retrouver cette famille dans les conditions nouvelles qui lui étaient faites, et ces quatre garçons si bien posés, Fritz entreprenant et brave, Ernest un peu égoïste mais studieux, Jack l’espiègle et le petit François, d’observer les modifications que l’âge apporterait à leur caractère, après douze ans passés sur cette île?… Après la découverte de la Roche-Fumante, est-ce que l’introduction de Jenny Montrose dans ce petit monde ne devait pas en modifier l’existence?… Est-ce que l’arrivée de M. Wolston et des siens à bord de la Licorne, leur installation sur l’île n’imposaient pas une suite à cette histoire?… Est-ce qu’il n’y avait pas à la parcourir tout entière, cette île fortunée dont on ne connaissait que la partie septentrionale?… Est-ce que le départ de Fritz, de François et de Jenny Montrose pour l’Europe ne rendait pas indispensable la narration de leurs aventures jusqu’au retour dans la Nouvelle-Suisse?…

Aussi n’ai-je pas résisté au désir de continuer l’enivre de Wyss, de lui donner le dénouement définitif, qui, d’ailleurs, serait imaginé un jour ou l’autre.

Et alors, à force d’y songer, à force de m’enfoncer dans mon projet, de vivre côte à côte avec mes héros, il s’est produit un phénomène: c’est que j’en suis venu à croire qu’elle existe réellement, cette Nouvelle-Suisse, que c’est bien une île située dans le nord-est de l’océan Indien, dont j’ai fini par voir le gisement sur ma carte, que les familles Zermatt et Wolston ne sont point imaginaires, qu’elles habitent cette très prospère colonie, dont elles ont fait leur «seconde patrie»!… Et je n’ai qu’un regret, c’est que l’âge m’interdise de les y rejoindre!…

Enfin, voilà pourquoi j’ai cru qu’il fallait continuer leur histoire jusqu’au bout, voilà pourquoi j’ai fait la suite du Robinson Suisse.

 

Jules Verne

Tag(s) : #EXTRAITS

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