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le jardin clos

J’ai construit ma première cabane dans la salle à manger. Six coussins ergonomiques, côtelés, imbriqués les uns dans les autres pour faire une allée couverte, un tumulus, un fourreau dans lequel me glisser. A l’abri. Caparaçonné. Etouffant. Suffoquant. Ô Freud de quoi pouvais-je bien me protéger ?

Puis il y a eu les cabanes en forêt, les campements itinérants, avec le patronage, sur les routes des Causses Méjean et des Gorges du Verdon, les habitats dépersonnalisés : chambres de d’hôtel, chambres de bonnes, appartements sommaires, équipés pour la dînette et les longues nuits d’ivresse et de vagabondages, à dormir là où tu tombes !

Dans ces moments d’égarement j’ai songé à tout plaquer. Sur le champ. Trop lâche pour me suicider j’ai rêvé d’ailleurs - meilleurs ? - J’ai habité l’espace d’un regard.

Photo0193  Ce taudis insalubre digne de « Terminal Crusoé » !

Photo0189  Ce patio au cœur du parking qui m’évoque « L’île de béton » de J.G Ballard !  Photo0186

Et ce square 3 : cabanon caché derrière les canisses, gogues, aires de jeux, antiquités, massifs, arbres exotiques et tout un personnel d’entretien !

 

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Le jardin clos. Hortus Conclusus. Un îlot de verdure au milieu de l’agitation urbaine. Une reproduction du Paradis dans une société mouvementée. Un lieu de communion avec le sacré, le divin. Et l’aura de la fiancée du Cantique des Cantiques…

 

les amoureux - peynet 3  amoureux peynet 2

« Le jardin clos » de Régine Detambel renvoie à l’imagerie de Peynet. Ses amoureux transis. Sur un banc public. Enveloppés d’une volée de colombes et de cupidons. Avec en arrière plan le kiosque de Valence. Scènes idylliques d’une grande naïveté qui inonderont les pages de Marie France, Elle, Paris Match. L’auteure démystifie cette mièvrerie et propulse ses personnages dans une réalité brutale et sauvage. Celle de la convoitise, de la concupiscence et de la violence originelle, de la violence mimétique.

Deux amoureux se sont donnés rendez-vous dans un square. Comme d’hab. Elsa se fait accoster, importuner, chahuter, violenter par des loubards sous les yeux de son bien aimé. Tétanisé, il laisse l’agression se dérouler sans réagir. Personne n’intervient d’ailleurs, pas même les badauds qui entourent désormais la victime de leur obséquiosité. Elsa est choquée. Le narrateur aussi. Il reste figé. Tout à fait conscient qu’il abandonne Elsa à sa douleur et à sa solitude. « C’est ainsi que j’ai perdu mon nom et ma direction. » dit-il.

Il reste là, cloîtré, dans le jardin et dans sa culpabilité. Un jardin qui n’est autre qu’une métaphore de l’île. Dans lequel il mène, au milieu des clochards, Sandrine et Patrick, une vie rudimentaire et ascétique, une vie centrée sur le foyer qu’il entretien, sur son désenchantement, sa mélancolie, ses fantômes. Il s’apitoie sur lui-même plus qu’il ne ressent de compassion pour Elsa.

Pourtant elle souffre. Pour effacer toute trace d’impureté, elle se coupe les cheveux, ne mange plus, efface les attributs de sa féminité avant de changer de look, se donner une chance de reprendre le cours de son existence.

Le jeune homme se clochardise. Son laisser-aller est une façon de se meurtrir, de flageller son corps, de porter les stigmates de sa lâcheté. C’est aussi une manière de couper toute communication avec le reste du monde. Les passants le croisent, lui accordent un regard écœuré sans jamais lui adresser la parole.

Petit à petit il se fond dans le paysage. C’est une personnalité du quartier qui fait parler de lui. Il sait qui laissera longtemps son emprunte dans les consciences.

« Les enfants qui m’approchaient, me flairaient et me jetaient exprès de petits cailloux pour que je les regarde, je pensais qu’ils grandiraient et se souviendraient d’un jardin et d’un clochard sculpteur à qui leur mère avait donné un croissant. J’étais parvenu ainsi à la distinction la plus haute. J’entrais de plain-pied sur le territoire des légendes. »

Il s’éclipse devant ses parents qui tentent de le raisonner mais finissent abdiquer, puis devant les émissaires qu’ils lui envoient comme pour libérer un chaton coincé sur sa branche. Une famille étouffante qui l’a choyé, certes, mais infantilisé. Une éducation policée qui a fait de lui une chiffe mole. « Je vous en veux de ne pas m’avoir appris à me battre ».

En y réfléchissant bien il y avait déjà un ver dans la pomme.

« Vous n’avez pas pris la peine de soulever ma tête pour me regarder dans le blanc des yeux, quand je laissais tomber mes mains après de longues ballades en plein air. Vous mettiez cela sur le compte de la fatigue, la croissance, mes jambes trop longues qui me faisaient mal. Moi non plus, je n’avais rien pressenti, bien sûr, et je vous croyais. Mais j’étais déjà lépreux et sans facultés, pourri par le monde et le malheur des temps. »

« Quatre ans, huit mois, vingt et un jours se sont écoulés depuis ma première nuit dans le jardin public. » Un décompte qui le rapproche de sa libération. Qui sait ? Souhaitons lui de trouver le chemin de la sortie plus vite que Robinson Crusoé : « C’est ainsi que j’abandonnai mon île […] après un séjour de vingt-huit ans, deux mois et dix-neuf […]. »

Le jardin clos n’est pas une île vierge. C’est un espace structuré sur lequel le jeune homme impose sa souveraineté. Tous les jours il fait le tour du propriétaire et aménage un squat au milieu d’un décor d’arbres, de massifs et d’agréments : bassin et naïades de bronze, bancs gravés, caches secrètes…

C’est un univers peuplés de joggeurs, de dragueurs, de petits vieux, de mamans avec leurs poussettes, d’une marmaille de gosses, de chiens et de chats errants… Lui, au milieu de tout cela, a l’air d’un épouvantail hirsute. Il voudrait jouir de sa solitude mais il est constamment enquiquiné par ce fourmillement.

Les grilles et les murs ne sont pas gage de sécurité. Certaines nuits il se fait racketter par des toxicos ou bastonner par des fachos. Le jardin devient tout à la fois un sanctuaire, un lazaret, un pénitencier. Un lieu intime. Lieu de mémoire. Lieu de frustration. Lieu de conversion.

Dans sa reconquête de l’estime de soi le jeune homme achoppe encore et toujours sur le même épisode traumatisant, le deux novembre, sans jamais retrouver la sérénité. L’image d’Elsa, le bonheur compromis, leur amour devenu impossible. Le temps n’efface ni le souvenir troublant, entêtant, ni la douleur de l’indignité. Il rumine son immobilisme, sa lâcheté, l’humiliation qui en découle. Et cela tourne en boucle, comme un disque rayé. Une honte jamais digéré. Mais au fond, il le dit lui-même, il regrette de ne pas avoir culbuté Elsa aussi.

« […] j’avais envie de me joindre à ceux qui t’ont prise dans leurs mains cécailleuses et cornées parce que ton chemisier déchiré et ta peau rouge et noire me faisaient bander. J’étais partagé entre deux forces antagonistes et si puissantes (essayer de te secourir ou bien jouir de toi) […] »

Le jardin devient un lieu de re-création, d’apprentissage et d’initiation ou du moins d’autodidaxie. C’est la marque des Robinsons ! Un lieu d’observation du cycle de la vie et du cycle des saisons. Il plante les fleurs de son bouquet pour en faire un parterre. Un lieu d’observation du ciel, des étoiles et de la course du soleil. Un travail d’astronome-architecte qui lui permettra de se consacrer à la réplique miniature du temple d’Abu Simbel. Et il n’est pas peu fier d’avoir tout refait de mémoire. Tout repris à zéro ou presque. Sur la base de quelques bribes d’une culture.

« Je suis maintenant un personnage anecdotique et pittoresque qui a appris tout seul la marche du soleil. J’en imposerai aux chasseurs, pour les traces que je connais, aux horticulteurs pour les miracles que j’ai accomplis, aux astronomes pour les éphémérides que j’ai moi-même calculées, aux mathématiciens. J’en remontrerais aux zoologues pour mes observations, même aux apiculteurs. Je suis un vieux sage qui a la patience de suivre le soleil avec la pointe du pied. »

Le jardin clos devient un lieu central, comme le jardin d’Eden est au centre de la cosmogonie chrétienne.

« J’ai l’impression, vraiment, que la terre tourne autour du jardin […] que je reste là, moi seul, sans tourner, quand les autres sont emportés par la même force centrifuge. »

Seule sa passion pour l’Egypte des pharaons et plus précisément les mystères d’Abu Simbel mobilisent sa force vitale. Abu Simbel est un ensemble monumental consacré au culte de la personnalité et du soleil. D’un côté le temple de Ramsès II. De l’autre celui de Néfertari, sa femme, autrefois dédié à la déesse Hathor.

La reconstitution par le jeune homme du temple de Ramsès en miniature est au cœur d’une symbolique solaire. Une plongée dans des rituels de ressourcement et de régénération.

« Ces jours là (les jour d’équinoxe), je suis beau. J’ai de la force, je suis léger et j’aspire, moi aussi, à me hisser tout en haut de la falaise pour accomplir quelque chose de grand. Alors mon corps est à nouveau jeune et nu. Mes jambes sont droites, mes os durs, mes dents fortes. Je pense à la constance du soleil. »

Il se souvient des livres d’art qu’il feuilletait passionnément avec Elsa sur les bancs de la fac ou d’une école d’architecture. Il en réalise une réplique minutieuse à partir de produits et d’objets de récupération. Il se fait astronome pour filtrer les rayons du soleil jusque dans le saint des saints.

« Le vingt octobre et le vingt février, ici, au jardin, les premiers rayon du soleil levant entre par la grille du portail, survole la crinière du cheval, passe par-dessus le jet de la fontaine, balaie la première allée, saute la pièce d’eau, traverse la seconde allée, glisse sur le large dos du banc w et passe entre les genoux de Mes Femmes reluisantes (les genoux musclés de mes nymphes) avant de désigner, à la base du mur, une pierre qui bouge. Même si le chemin parcouru est moins majestueux qu’à Abû Simbel […] je suis heureux de pouvoir le suivre, ce rayon, parce qu’il est aujourd’hui mon seul guide et la chose la plus haute que je connaisse et la seule valable pour laquelle je vis. »

« […] Je suis heureux de pouvoir le suivre, ce rayon, parce qu’il est aujourd’hui mon seul guide et la chose la plus haute que je connaisse et la seule valable pour laquelle je vis. »

AbuSimbel

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800px-Abu Simbel - Allerheiligstes

Le temple ouvre vers l'est, et Rê-Harakhty, une manifestation du dieu solaire, est représenté dans la niche qui surmonte l'entrée. L'orientation du temple est conçue de manière que, deux fois l'an, les rayons du soleil parviennent au sanctuaire le plus reculé et illuminent les statues d'Amon-Rê, de Ramsès II et de Rê-Harakhty. Les rayons solaires devaient réanimer les statues divines pour qu’elles puissent poursuivre leur rôle sacré. Seul Ptah, dieu chtonien, reste dans l’obscurité lors de cet évènement. La façade est surmontée d’une frise de statues cynocéphales dans l’attitude d’adoration du soleil. Le temple comporte une grande salle dont le plafond repose sur huit piliers colossaux en forme de statues du roi, une salle plus petite avec des piliers simples, un vestibule et un sanctuaire. Les murs des salles sont décorés de reliefs sur lesquels Ramsès II est représenté de différentes manières, mais toujours en lutte contre ses ennemis. […] Non loin de là se trouve le petit temple consacré à la déesse Hathor en mémoire de Néfertari, la femme du pharaon.

Cette miniature devient une sorte de reliquaire qui conserve et magnifie l’amour pur et ingénu. C’est aussi un rituel de purification et de régénération. Une métamorphose, une transmutation, une renaissance qui avorte puisque son calendrier interne reste figé au deux novembre date de la blessure initiale.

Est-ce une résurgence de la métamorphose de Robinsons chez Michel Tournier ? Vendredi ou les limbes du Pacifique est vu comme un conte philosophique, un récit initiatique de mort et de renaissance symbolique au travers d’étapes réglées.

"[Robinson] devait oublier le connu et apprendre à supporter le vide, l'inconnu. C'est alors qu'il commença à percevoir une autre île, un autre Vendredi et un autre lui-même. Ce Robinson extérieur cachait un autre Robinson, un Double. Ce qui autrefois lui donnait un semblant aléatoire d'énergie devint une force retardataire ou un écran cachant les véritables forces énergétiques. La lumière, l'énergie solaire commencèrent à travailler cet homme trop enténébré par les voiles de ses mémoires."

Enfin, Elsa réapparaît. Fragile encore. Au bras d’un nouvel aimant. Il s’effraie. Prie pour qu’elle déguerpisse. Tellement sa présence lui est odieuse. Et comme dans un jeu de cache-cache, il l’évite, l’observe de loin, ose franchir l’enceinte en sautant d’une branche sur la toiture d’une maison voisine. De son perchoir il observe les alentours et s’attache aux pas de la convalescente. Son chien en laisse, tente de saillir Hathor, la petite chienne. Le jeune homme jaillit alors de nulle part, comme un sauvage et roue la bête de coups.

Ce qui aurait pu être une réconciliation est un nouveau traumatisme pour Elsa.

« J’ai bourré ce chien aux yeux bleu clair de tous les coups que je n’avais pas donnés. Ceux qui auraient sauvé Elsa […] »

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