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Le chemin. Road book en main. Comme s’il s’agissait de suivre des signes de piste. «Le Petit» n’a pas l’âme d’un boy scout. Il rechigne à crapahuter. Si ce n’est une figurine à la main qu’il fait virevolter comme un avion. Le paysage ne l’inspire pas. Il préfère certainement les dessins animés. Tout à son jeu de super héros il rate immanquablement le passage furtif des chevreuils, des faisans et des garennes. A sa décharge, il n’est guère plus grand que les herbes hautes qui lui coupent la vue en bordure des champs.

 

Nous suivons le fléchage jusqu’à ce que tout s’emberlificote : chemin de grande randonnée, sentier de pays et autres signes cabalistiques. Et cette flèche verte ? Bientôt pour sortir en promenade il faudra faire un stage de balisage ! Je ne suis pas Bear Grylls. Ce n’est pas l’Alaska non plus.

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Peut être a-t-on bifurqué trop tôt. Ce charmant petit chemin sentait la noisette. Nous n’y avons pas résisté. «Le Petit» a ramassé une plume d’abord. Il l’a lâché pour une badine qu’il défouraille à la Cocardasse et Passepoil. Flamberge au vent, il joue les bretteurs, fouette l’air à grands moulinets, rosse des adversaires invisibles. Lorsque la fatigue se fait sentir, il empoigne un bâton. Une crosse de pèlerin. Que dis-je ? Une hallebarde ! Un épieu ! La fatigue ralentit ce trotte-menu. Il rétrograde, s’appuie sur sa béquille, se voûte.

 

«Le Petit» sait-il au moins que l’écologie c’est le défi de sa génération ? On a bien vécu. On a bien gaspillé. Va falloir régler la note. Réparer. Sauver ce qui peut l’être encore. Se serrer la ceinture. Combien d’espèces disparaissent encore chaque jour ? «Le Petit» sait-il que ses dinosaures en plastoc ont réellement peuplé la planète ? Pas sûr. Ce ne sont que des figurines fantastiques. Au même titre que ses dragons, ses Power Rangers, ses Spider Man…

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Et s’il regarde des programmes télé, c’est pour ses séries préférées. A-t-il entendu parler du trou de la couche d’ozone ? De la pollution ? De la fonte des glaces ? Des naufragés climatiques ? Ça oui ! Il l’a vu. Juste à l’entrée du chemin. Une carcasse de bagnole, nickelle, polishée, débitée à la scie circulaire. Un enjoliveur quelques mètres plus loin. Des gravas. Puis une canette. Un vieil aérosol. C’est tout pour aujourd’hui. La fin du monde est pour demain…

 

Regarde un peu autour de toi ! C’est joli non ? Hein ! Respire, profite un peu du bon air ! C’est quand qu’on rentre à la maison ? J’ai mal aux jambes. Ooooh t’es chiant, tu me fatigues ! Marche !

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La forêt s’est épaissie. Nous avons suivi des traces qui ne sont, en réalité, que les ornières creusées par des engins forestiers. Une remorque chargée de bois de chauffage. Et c’est le cul de sac ! Pas la peine de m’esquinter les yeux à chercher un itinéraire sur la carte. Je n’ai plus de rePère. Le silence est pesant. «Le Petit» ne perçoit pas mon inquiétude. Il est fatigué. Il en a marre. Il chougne. Chuuuut ! Écoute ! Quoi ? Ce silence ! Ben quoi ? Il ne s’est rendu compte de rien. Avec tous ses bruits parasites. Ses petits bruits énervants. Ses bruits de jeux. Ses bruits d’enfant. Nous n’avons plus croisé personne depuis longtemps sur le chemin. Ni joggeur. Ni vtt. Ni chasseurs à bord de leur 4x4. Ni moto cross. On est perdu. Rien de bien méchant. C’est le coup de ¾ d’heure, une heure à tourniquer en rond encore. Qu’est-ce qui est le plus angoissant : être seul ou croiser quelqu’un ?

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J’entrevois enfin une antenne relais au travers des frondaisons. Sauvé ! Sur le chemin du retour. Oh, mais c’est ma plume de tout à l’heure ça ! Bah ouais, t’as pas vu qu’on avait rebroussé chemin ? Je sors de ma besace un club sandwich et des chips avant de reprendre … « La route »…

 

moa3 … un récit poignant. Et pourtant ! J’ai eu bien du mal à y pénétrer. J’ai piétiné quelque soirée sur son seuil. Le regard vague, embrumé, zigzagant entre les lignes, patinant sur une purée de phrases, ripant d’une scène à l’autre. Un surplace décourageant. Désespérant. Le sommeil toujours plus irrésistible. Il m’aura fallu quelques tasses d’un café corsé et une nuit d’insomnie pour en boucler la lecture. Littéralement fasciné par le faisceau des correspondances avec Sukkwan Island et par la consanguinité entre les Robinsonnades et les récits de Fin du Monde.

« La route ». « Sukkwan Island ». Un vrai jeu de Cluedo : le Père, le Fils, la nature vigoureuse ou mortifère, la ville, sa répulsion ou ses ruines, la solitude, l’immobilisme ou l’errance, la survie et…le revolver.

 

A nouveau, la mort est au bout de l’aventure. Un épisode d’une rare intensité mélodramatique. Mais cette fois-ci c’est le Père qui tire sa révérence au terme d’une brève agonie. Il s’efface et libère son Fils. Un passage de témoin, plus dans l’ordre des choses, peut être !

 

Par curiosité, j’ai feuilleté quelques pages Internet sur le sujet. Quelles déceptions. Des critiques laconiques. Lacunaires. Des copier-coller de quatrième de couverture ou de boîtier vidéo. On parle, en effet, plus du film de John Hillcoat que du livre de Cormac McCarthy.

 

Et puis au milieu de ce fatras, deux articles intéressants [1] [2]. Vraiment. Redondants parce qu’ils expriment la même thèse. J’envoie les liens à Didier, par curiosité. Il me répond que je lui coupe l’herbe sous le pied. Qu’il va devoir trouver un autre angle d’attaque. Il est de toute façon trop talentueux (flagornerie ?) pour se satisfaire de marcher sur les brisées d’un autre.

 

Grosso modo, l’idée c’est que «La route» est un récit messianique. Quelle belle trinité que celle du Père, du Fils et de la Lumière. Ce fol espoir, alors même que l’humanité s’éteint lentement, qu’un homme, un seul – un élu ? - puisse encore ré-ensemencer les consciences, sauver l’humanité des décombres, de l’obscurité dans laquelle elle s’enfonce inexorablement. Un éternel recommencement qui puiserait l’essence de sa symbolique dans les grands textes sacrés de la religion chrétienne.

 

Nos critiques mènent une véritable exégèse du roman de McCarthy. Cela dit, c’est formidable. Mais je n’avais pas le sentiment qu’il s’agissait d’un roman à ce point ésotérique ! Depuis le Da Vinci Code, des experts volent au secours des Nuls et décryptent les références cabalistiques dont certains petits poucets émaillent leurs textes. Ah, il y a de quoi gloser sur le sujet ! C’est certainement ce sens caché dont on a l’intuition, évidemment, qui vivifie le récit.

 

Mais je me dis qu’au point où ils en étaient de leur analyse nos compères auraient pu pousser plus loin leur Lectio Divina ! Parce que c’est bien de cela qu’il s’agit après tout. Les Ecritures Saintes peuvent s’interpréter selon différentes modalités. C’est ce qu’on appelle les quatre sens de l’écriture.

 

Je ne vais pas vous bidonner. Je maîtrise mal le sujet. C’est ce qui rend les acrobaties intellectuelles casse-gueule, cocasses et croustillantes. Pour commencer, une citation. J’espère au moins qu’elle est authentique : « Dans tous les livres de l’Ecriture sainte, on saisit, outre le sens littéral, celui qu’expriment les mots mêmes du texte, un triple sens spirituel : l’allégorique nous enseigne ce qu’il faut croire de la divinité et de l’humanité du Seigneur, le moral nous enseigne comment vivre, l’anagogique comment nous attacher à Dieu. Le premier concerne la foi, le second la conduite, le troisième leur fin commune. » (St Bonaventure – 1274).

 

Je dois l’admettre, ça n’est pas un concept facile à manier, je vais faire la tambouille à ma sauce …

 

A une époque plus que jamais ébranlée par les polémiques sur le devenir de la planète, l’avenir de l’humanité semble bien compromis si l’on en croit nos Cassandres.

 

L’Apocalypse est pour demain. C’est certain. Les auteurs de Science Fiction ont déjà exploré l’avenir ! En prévision ? Catastrophes naturelles, cosmiques, stellaire, pollution, surpopulation, famine, épidémies, invasion extra-terrestre, guerre nucléaire…N’en jetez plus ! L’humanité n’a qu’à bien se tenir !

 

Cormac McCarthy, lui, ne s’encombre pas d’explications. Décrire le processus de délitement de notre civilisation n’est pas son ambition. A quoi bon ? D’autres l’ont fait avant lui. D’ailleurs les robinsonnades zappent les prémices de l’aventure. Les récits tissent leur intrigue à partir du naufrage, ou de la catastrophe initiale, quelque qu’en soit la nature. «La route» est un après.

 

On est projeté dans une représentation altérée de notre orgueilleuse civilisation. L’atmosphère y est particulièrement lugubre. Un Père et son gosse traversent une contrée, une solitude, ruinée, ravagée, balayée par la pluie, la neige, les scories, les cendres d’un gigantesque incendie. Les forêts ont été dévorées. Le macadam a fondu. La terre est devenue stérile. Les animaux ont disparus. Subsistent quelques vestiges qu’ils fouillent, désespérément, pour y glaner encore des produits consommables, des conserves, de l’épicerie et puis des fringues, des chaussures, des outils, des ustensiles, d’un jerrycan d’essence, d’une bouteille de gaz…

 

Ils poussent devant eux un précieux caddie chargé de leurs maigres trouvailles. A peine quelques jours d’une survie bien aléatoire. Ils sillonnent le pays, carte en main, pour rejoindre la mer. Comme des nomades. Toujours en mouvement. Toujours inquiets. Toujours aux aguets. Ils ne bivouaquent jamais longtemps au même endroit. Toujours à l’écart, à l’abri des regards. Rivés à un maigre foyer pour ne pas attirer l’attention. Ils ne mangent pas tous les jours à leur faim. L’enfant est carencé.

 

Le Père et le Fils vivent en symbiose. Le Père, ultra protecteur, à peine traversé de quelques souvenirs qui s’amenuisent et qu’il efface en déchirant leur dernière photo de famille. Du temps du bonheur…

 

Depuis quand sillonnent-ils ainsi les routes ? La peur au ventre. Un rétroviseur vissé sur la poignée du caddie. Un revolver à la main pour faire fuir les quelques survivants fantomatiques : brigands, snipper, mendiants, cannibales, ogres ; ou pour se suicider plutôt que de tomber vivant entre les mains d’anthropophages et d’être dévorés comme du vulgaire bétail. Lorsqu’on en arrive à s’entredévorer, à dévorer sa propre progéniture c’est que les derniers tabous sont tombés.

 

Qu’y a t il au bout de « La Route » ? Le secret espoir d’un Paradis ? Ou n’est-ce qu’une simple virée au bord de la mer. « Tout sort de la mer et tout y retourne : lieu des naissances, des transformations et des renaissances ». Immensité ensorcelante. Fantasmatique. Ailleurs plein de promesses. Mais au terme du voyage pas d’embarquement pour Cythère ! Tout juste une vieille coque démâtée que le Père visite, fouille à la recherche de sempiternelles conserves, de couverture, d’une voile, d’un ciré, d’une trousse de premier secours, d’un pistolet d’alarme. Sur la plage, autour d’un feu de camp, ils tirent une fusée lumineuse. Un signal à destination du Très Haut ! Et au retour d’une longue promenade, des traces de pas dans le sable. La toile de tente a disparu. Le caddie aussi. C’est la course poursuite pour braquer le braqueur. Une robinsonnade dans la robinsonnade.

 

Dieu semble avoir abandonné l’humanité. Mais leur survie n’est-elle pas providentielle ? Un signe qui laisse augurer que tout peut recommencer. A condition de recouvrer la foi dans l’Autre. Malgré les horreurs qu’il peut voir, l’enfant a compris que la violence ambiante n’est que le symptôme d’une peur viscérale. Il sait qu’il n’y a pas de fatalité. Il essaie d’en convaincre son Père mais celui-ci ne peut se résoudre à prendre de tels risques. Il est en mission. Il doit préserver l’enfant coûte que coûte. Rejoindre d’hypothétiques Gentils. Même si sa foi en l’homme est très ébranlée. Pourtant, au seuil de sa mort, il devra faire le pari que l’enfant livré à lui-même trouvera le ressort pour poursuivre Sa route. Le pari d’une rencontre bienveillante. Miser sur la Providence. Il est habité par l’idée que le Petit porte en lui une lueur d’espoir dans les ténèbres de cette fin du monde, la lumière d’une nouvelle conscience.

 

Leurs relations sont fusionnelles - Pourrait-il en être autrement ? - empruntent d’une grande tendresse. De ménagement. De retenue. Jamais un mot plus haut que l’autre. Pas de reproches acerbes malgré les étourderies et l’imminence du danger. Le Petit, est un candide, un feu follet tiraillé entre une obéissance aveugle à son Père et la révolte aux injonctions. Et lorsque le Petit se mure dans le mutisme c’est pour témoigner de son désaccord. Il faut cesser de faire parler les armes. La violence n’est pas une solution. Il faut s’ouvrir. Rassurer. Cesser de vivre en égoïste. Le monde peut renaître de ses cendres. Le Père rengorge alors sa cruauté. Tente maladroitement de partager ses maigres ressources. Il n’est pas convaincu.

 

En attendant le Père et le Fils sont des figures de l’errance, dans une géographie hallucinante, en quête d’un refuge, en quête d’eux-mêmes. Comme des vagabonds, ils s’installent dans des lieux cachés. Et pourtant, pas de nostalgie, pas d’introspection sauvage. La parole circule mal. Lapidaire. Et pourtant les personnages ne semblent exister vraiment que lorsqu’ils dialoguent. Qui sont-ils d’ailleurs ? Ils n’ont pas d’identité. Leur passé est obscur et leur avenir incertain. Plein de contradictions.

 

On parle de récit de la transmission. Moi je parle de récit de la libération. Le Père devient étouffant. Tellement obsédé par la survie. Invariablement dans les mêmes postures stéréotypées : méfiance, violence, repli sur soi. Les silences de l’enfant sont parlants. La mort libère l’enfant. Il pourrait enfin tester de nouvelles expériences mais l’auteur brise son envol, d’une certaine façon, car le premier venu est un Gentil... « La route » prend fin.

 

Moi, j’en vois une autre de Trinité. Côté pile, celle du Père, du Fils et du Caddie de la ménagère. Symbole éclatant de la civilisation matérielle et de la société de consommation. Une société euphorique, insolente, aveugle, irresponsable qui s’obstine sur la voie du progrès et de la croissance malgré les alertes à propos de la fracture entre croissance et préservation de l’environnement. L’humanité exerce une pression intraitable sur la planète. L’effet de serre, la pollution, l’épuisement des ressources fossiles… sont alarmants. Quel avenir pour les générations à venir ?

 

Côté face, le caddie c’est le spectacle malheureux, honteux, scandaleux des laisser pour compte de la croissance. Ces naufragés qui déambulent dans nos villes. Hagards. Crasseux. Isolés. Dénigrés. Rejetés. Ils vivent en fouillant les poubelles, les monstres... Le caddie qu’ils poussent regorge de nos déchets, de nos rebuts, de nos ordures. Tout est recyclé. Réutilisé. Détourné. C’est devenu leur précieuse richesse…

 

Ils ne sont pas les seuls à vivre ainsi. Dans la rue. Dans les cartons. Sous des tentes. Dans des cahutes. Des bidonvilles… Jésus, déjà, vivait ainsi, dans la plus grande pauvreté. Les ordres mendiants lui ont emboîté le pas. Il y a quelques années encore, c’est du tiers monde : Le Caire, Djakarta, Calcutta…que provenaient les images exotiques des populations qui fouillaient des montagnes de déchets fumants pour collecter et recycler les matières première. Un maigre revenu pour survivre avec un peu de dignité. Pauvres parmi les pauvres, des figures saintes ont émergé de ces tas d’ordures : Mère Teresa, Sœur Emmanuelle. Plus proche de nous l’abbé Pierre et ses chiffonniers d’Emmaüs. Personnalité préférée des français.

 

Malgré ses appels, c’est désormais dans notre quart monde que sévit la pauvreté. Aux Etats-Unis, les freegans font la démonstration du gâchis de la société de consommation en faisant leur marché dans les poubelles et les containers des magasins d’alimentation et en se nourrissant de produits déclassés, dits périmés. Ils font figure de bobos. « Les naufragés » de Patrick Declerck sont, eux, des clochards purs jus, désocialisés. L’ont-ils jamais été ? C’est sans parler des personnes précarisées : retraités, parents isolés, travailleurs pauvres… toujours plus nombreux, qui fréquentent les épiceries sociales, les distributions de colis humanitaires, les soupes populaires ou qui de plus en plus fouillent eux aussi les poubelles.

 

Le Père, le Fils et le Caddie. Le dénuement. Les privations. Un long chemin pour se débarrasser des derniers oripeaux d’une société injuste, pervers. La purification va de paire avec la rédemption. Est-ce que le retour drastique à la pauvreté, au dénuement ouvre la voie d’une perception de la vérité ? L’auteur est peu locace. Toutes les interprétations sont possibles !

 

« La route » nous interpelle sur la condition humaine et la spiritualité. Le monde dépeuplé, au propre, avec l’extinction de l’espèce, comme au figuré, avec l’abandon de Dieu révèle une immense solitude. L’Homme est seul. Seul face à ses responsabilités. Seul face à lui même. Il y a bien encore cette Providence - dont les robinsonnades nous rebattent d’ailleurs les oreilles – qui couve nos héros, les soutient dans la détresse. Il reste peut être encore un zeste d’espoir… Comme le jardinier qui espère voir refleurir son jardin, le Père imagine que leur honnêteté, leur loyauté, leurs vertus peuvent rétablir la sagesse. L’enfant annonce le renouveau.

 

«La route» laisse donc le sentiment d’un grand vide existentiel. Un sentiment d’absurde. A quoi sert de vivre lorsque tout s’est écroulé ? Quand plus rien n’a de sens ? Comment trouver encore du désir pour poursuivre cette route. Pourquoi s’entêter en l’absence de lendemain ? D’autres ont abandonné, déjà. La mère, visiblement. Mourir plutôt que souffrir. C’est l’ultime alternative…

 

L’Homme, frappé de stupeur par l’envergure de la catastrophe, l’effondrement de la civilisation, la disparition de ses repères est littéralement interloqué. Comment croire encore en Dieu lorsque la terre a été condamnée à une indescriptible horreur, à la destruction et à la mort ?

 

L’humanité renvoyée au néant, au nihilisme, privée de l’Alliance avec le divin qui l’a tenue debout, fière, résolue malgré toutes les tentatives d’affranchissement, cette humanité est ravalée à l’animalité. A une sauvagerie justifiée par l’instinct de conservation. Mais rien n’est jamais définitif. L’histoire nous mènerait en droite ligne de la Genèse à l’Apocalypse. Mais s’agit-il vraiment d’une fin du monde ou d’un éternel recommencement ?

 

Et pourtant, devant une telle monstruosité, on est condamné au mysticisme, à redonner du sens à la vie, à recoller les divinités, à rempiler dans les croyances, conscient qu’une force vitale travaille en nous, qu’elle nous guide vers un but, comme une force abstraite qui échappe à l’analyse, qui échappe aux mots. Alors, devant l’indicible, seules les références à la Bible, digérées depuis des générations, semblent encore significatives, opérantes. C’est un raccourci facile pour ne pas rester sans réponses.

 

L’Homme, seul, privé de Dieu se retrouve malgré lui dans un univers altéré, décalé, irréel…absurde. L’Homme abandonné doit-il se satisfaire de l’instant ? De vivre dans un univers indéterminé ? Indéfini ? Le Père ne peut s’y résoudre, ne peut renoncer. Il poursuit sa route. Pas complètement perdu. Mais jamais là où il croit. Le temps est comme aboli. Plus rien que le présent n’existe. Demain ? C’est un éternel recommencement ! Un jour sans fin. L’Homme sans Dieu est comme un égaré, un exilé, un apatride. Poussé après la chute à marcher sans trêve vers un ailleurs, un au-delà, vers la mer. Il lui faudra le sursaut de la foi pour repeupler l’univers.

 

J’ai beaucoup aimé La route. J’avais déjà lu d’autres bouquins de McCarthy, dont le superbe Suttree, mais je méfiais un peu du battage médiatique autour de La route. À tort. J’ai été captivé par ce roman, puissant et sensible, dépouillé et poétique, dont les échos résonnent encore en moi. Didier

 

La route, Sukkwan Island et Into the Wild, ces trois histoires évoquent la relation père-fils. L’amour filial, un thème récurrent dans la littérature…Affection démesurée, quasi irrationnelle, source d’équilibre ou d’aliénation, clef de voûte des valeurs familiales, objet de scandale lorsqu’elle est bafouée ou simplement déniée… L’enfant roi et l’enfant mal aimé, le papa poule et le père indigne, des sujets de société régulièrement à la une des éditoriaux.

 

Le fils de Sukkwan Island est un ado,celui d’Into the Wild un tout jeune homme. Dans La route, il s’agit d’un petit enfant. Sa fragilité nous le rend précieux, on craint à chaque instant pour sa vie. L’amour qui l’unit à son père est sublimé par la ruine alentour et la menace omniprésente. Cet amour apparaît comme un trésor à sauvegarder coûte que coûte : « Nous portons le feu » dit le gosse. Une mission sacrée ! Oui, mais… Le père sait qu’il lui faudra tuer l’enfant dès lors qu’il ne sera plus en mesure d’assurer sa protection, afin de lui épargner une agonie atroce. Il s’efforce de retarder l’échéance, mais il se sait lui-même condamné par la maladie… Un compte à rebours !

 

Nul espoir ? Pas si sûr… Penchons-nous sur la spécificité de cet enfant, qui pousse sur une terre ravagée, mais qui pousse malgré tout. Contrairement à son père, il n’a rien connu d’autre que ce chaos, il n’a ni souvenir ni regret. Son esprit presque vierge n’est accaparé que par le présent, et l’angoisse. Il apprend vite, d’une part parce que l’environnement est pauvre et le même partout, et d’autre part parce que ses sens sont toujours en alerte. La vigilance devient une attitude naturelle pour lui, de même que la marche à pied dans les intempéries. La route est son milieu familier, il y a ses repères et rechigne à s’en éloigner. Il est toujours le premier, malgré son jeune âge, à déceler les indices de la route, il développe même à cet effet une sorte d’intuition. En fait, il s’adapte. La vie, inexpugnable, trouve toujours son chemin. Le père est condamné, son monde ravagé, son espoir anéanti. Le fils survit au jour le jour, et son monde est à construire… À partir des cendres du précédent.

 

L’enfant incarne l’avenir. Son innocence et sa candeur garantissent la pérennité de valeurs positives comme la bonté, l’altruisme, et la conscience du bien et du mal. Il porte en lui le germe d’un renouveau : Il est vital !

 

Le choix de McCarthy de donner pour cadre à son histoire une Nature carbonisée n’est pas anodin. Certains organismes primaires survivent dans les pires conditions, dans la glace polaire ou les abysses sous-marines… Certaines graines végètent pendant des siècles en attendant les conditions optimales à leur développement… Une terre brûlée finit par reverdir pourvu qu’il y ait de l’eau et de la lumière… L’origine et la destinée de la Vie sont un mystère. Issue du néant pour n’y jamais retourner, semble t’il… Alors, il y a sans doute en chaque enfant une part d’éternité.

 

Oui… Tout comme Gilles, chaque père s’interroge sur ce que le futur réserve à son fils. L’Avenir Radieux semble avoir du plomb dans l’aile, et cette bonne vieille civilisation occidentale « Blanche et Chrétienne » vacille un brin sur son socle. Il n’est pas rare de nos jours de voir les jeunes gens demeurer chez leurs parents bien après avoir atteint l’âge de la majorité. (Alors que ceux de mon époque ne pensaient qu’à se tirer vite fait…) Incertitude, crainte, nonchalance, que sais-je ? Le monde change, de nouvelles puissances émergent, un rééquilibrage s’amorce…Et puis il y a le Global Warming, et la Nature qui se rappelle à notre bon souvenir : « Qui sème le vent… »

 

Tout ce que l’on croyait acquis ne l’est plus vraiment. Et tout comme Gilles on en vient à se poser des questions : Sur Dieu, la croyance en une bonté inhérente à l’Homme comme énergie motrice vers un idéal, un accomplissement… (L’enfer est pavé de bonnes intentions…) Sur la solitude, ne vit-on que par rapport aux autres, ou pour quelqu un ? En l’occurrence un fils. Jusqu’où irait-on pour lui ? Mourir, ou bien le tuer ? Nous avons vu la réaction de Jim au suicide de Roy dans Sukkwan Island, comment réagirions-nous à sa place ? À la place du père dans La route ? Ou d’Abraham à qui Dieu demande de sacrifier son enfant…

 

« À quoi bon vivre lorsque tout s’est écroulé ? » demande Gilles. Mais nos vies sont-elles si belles ? Pourquoi se lève t’on chaque matin pour se coucher déprimé chaque soir ? L’espoir de mieux, l’orgueil, le désir… 

 

En ce qui me concerne, j’aurais tendance à considérer ma vie comme une chose plus ou moins éphémère, voyez-vous, alors que je trouve à la mort (dans l’état actuel de mes connaissances) un aspect définitif un peu rebutant. Autant vivre, pour le temps que ça dure… Non ? Mais je digresse, je digresse…

 

Observons le fils de Gilles qui se ballade en forêt, pourquoi ne s’intéresse t’il pas plus que ça à ce qui l’entoure ? Est-il imperméable ? Que nenni, bien au contraire… Il capte tout, mais sans pour cela avoir besoin de recourir à l’analyse ou au raisonnement, ça passe directement par les sens, par sympathie. À l’issue de la promenade il est fatigué par la marche, mais il est également repu de toutes les sensations qu’il a éprouvé. Mon propre fils m’a un jour fait cette confidence : « Quand tu seras mort je referai toutes nos ballades… » Comme quoi il avait bien saisi, sous l’apparente légèreté du truc, la réelle valeur de ces escapades. Une autre illustration de ce propos : Les dessins, par lesquels les enfants expriment leur ressenti, leurs angoisses, voire leurs traumatismes. Ils assimilent les choses, plus qu’on le croit. S’ils sont capables parfois d’encaisser du lourd, je pense qu’ils peuvent aussi déceler des manifestations très subtiles et furtives qui échappent à notre acuité d’adultes, une poésie qui nous demeure étrangère, à laquelle nous n’avons plus accès. Peut-être l’enfant est-il un  petit chaman…

 

Quant au caddie, accessoire emblématique de nos supermarchés, il devient, hors le contexte du centre commercial, le symbole du dénuement et de l’errance, thème déjà abordé par McCarthy dans Suttree, qui relate les tribulations de quelques « laissés pour compte » de l’Amérique des années 50. L’on pense également aux Raisins de la colère de Steinbeck, et plus généralement à tous ces migrants jetés sur les routes par la misère ou la guerre, la quête de lendemains meilleurs… Same old story !

 

« La route », quel titre ! Tout un programme.

 

La route, c’est quoi, c’est où ? Un lieu qui n’en est pas vraiment un, un lieu de « passage ». Un outil permettant de relier le point A au point B, mais aussi un obstacle soulignant la distance entre ces deux points, en même temps qu’une succession de points X entre A et B. À la fois contrainte et liberté. Quête ou bien fuite, chaque pas qui m’éloigne de quelque part me rapproche d’un ailleurs. Ainsi, la route me construit en même temps qu’elle me défait, elle me transforme. Celui qui revient n’est plus tout à fait celui qui est parti. C’est l’histoire de Martin Guerre…

 

Qu’y a t’il après ce virage, derrière cette colline ? Je veux savoir ! Découvrir, progresser, évoluer. Et Cro-Magnon dépasse Néandertal…

 

Le bout de la route ? C’est la mort du voyageur, quoi d’autre ? Un autre viendra, messie ou pas…La route n’a pas de fin. Dans un univers infini en perpétuelle expansion, elle est le symbole de l’Humanité en marche vers l’Inconnu, vaille que vaille, et qui n’a pas d’autre choix qu’avancer.

L’apocalypse, dîtes-vous… Je n’y crois guère. La fin de notre monde, oui, inéluctablement. Mais la fin du monde, de tous les mondes, ça n’existe pas.

 

A suivre ... INTO THE WILD...

 

 

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