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Koh-Lanta s’est clôturé sur la victoire de Christina au terme de 40 jours d’épreuves Après l’île de Koh Rok (Thaïlande), la péninsule de Nicoya (Costa Rica), l’archipel de Bocas del Toro (Panama), l’archipel de las Perlas (Panama), l’île des Pins (Nouvelle Calédonie), les Vanuatu, l’île de Palawan (Philippines) et l’archipel de Caramoan, c’est l’archipel de Palau (Philippines) qui servait de toile de fond paradisiaque à cette robinsonnade. Aucun doute à ce sujet, Koh-Lanta est un jeu d’Aventure grandeur nature qui s’inspire de cet univers romanesque qualifié de mythe littéraire.

 

Les candidats ont bien du mal à évoquer leurs motivations et leurs ambitions en participant à ce retour aux sources de l’humanité. Survivre dans des conditions extrêmes ? Affronter l’inconnu ? Relever des défis inédits ? Tester et repousser ses limites ? S’affirmer ? Être reconnu dans le cercle de la famille et des proches ? Il y a dans cette émission une dimension initiatique indéniable. Les candidats sont dans une logique de développement personnel pas dans une recherche de notoriété.

 

Le principe du jeu se résume à une formule lapidaire « survivre aux éléments et surtout survivre aux autres ». C’est un jeu d’Aventure ponctué d’épreuves ludiques, c’est aussi une expérience de vie en société dans des conditions extrêmes d’isolement et d’autarcie. Le jeu oscille entre des phases de coopétition, de coopération, de compétition et d’élimination. C’est un jeu subtil dont Robinson est souvent lui-même éliminé à mi parcours pour des raisons stratégiques. A la fin, il n’en restera qu’un !

 

Or, si pour les candidats, Koh-Lanta est un jeu bien réel, pour les téléspectateurs c’est un feuilleton. Evidemment je suis un fan de la première heure – comme de la télé réalité en général d’ailleurs – c’est un observatoire pittoresque du genre humain – à la fois instructif et jubilatoire – mais je comprends les réticences devant ces programmes construits comme des expériences de psychologie clinique à mille milles des divertissements classiques.

 

J’ai d’abord été stupéfait par le dispositif : des naufragés jetés à l’eau accostent une île à la nage avec juste un sac à dos fourré d’un peu de linge ; organisent un bivouac à la va comme je te pousse ; battent la jungle à la recherche d’un abri, d’un point d’eau ; scrutent les frondaisons des arbres, le sol, la grève pour y dénicher des fruits, des tubercules, des racines, des coquillages, des crustacés ; s’escriment maladroitement à faire un peu de braise par frottement de bois sec – avec ou sans archer – mais peine perdue, le retour au paléolithique est une douche froide.

 

Les candidats se réveillent avec la gueule de bois : déboussolés, rincés, déconfits, perclus, affamés…Mais c’est déjà l’heure des grandes décisions. Comment gérer la situation ? Qu’un leader un tantinet directif pointe le nez et ça grince, ça couine, ça déraille. Au menu : agacement, friction, altercation, empoignade. A part défaillance majeure le premier sacrifié est tout désigné. L’autogestion ? C’est un leurre. L’absence de concertation sème la confusion. D’échecs en échecs aux épreuves de confort et d’immunité et l’équipe est Ko. Et ce n’est que le début ! « L’Aventure commence » exulterait Giuseppe Bergman !

 

« L’aventure commence enfin. […] Je vais enfin être le seul à décider de ce que je ferai ou ne ferai pas ! Je me réveillerai tous les matins complètement liiiibre ! Plus de loyer, plus de péage, plus d’impôts à payer rien que pour avoir le droit d’exister sur cette planète dégueulasse ! Je n’aurai plus à vendre ma tête, mes bras, mes jambes pour pouvoir tout juste survivre ! Ma vie n’appartient qu’à moi !! Et je ne laisserai pas les premiers imbéciles venus, bourrés de fric, me forcer à la vivre selon leurs projets à la con ! Je n’en peux plus d’être obligé de suivre des règles absurdes, inhumaines, artificielles ! Maintenant, ça suffit ! »

 

Pas sûr que les motivations de nos Robinson soient si manifestes. C’est pourtant bien de cela qu’il s’agit. « HP – lire Hugo Pratt – et Giuseppe Bergman » de Milo Manara est un manifeste si l’on en croit son préfaceur :

 

« Manara a enfin décidé d’écrire ses propres histoires. Dans son premier roman en bande dessinée, il lance Giuseppe Bergman dans l’Aventure avec un grand A. Voilà l’occasion pour l’auteur de pourfendre les intellectualoïdes qui veulent la reléguer dans le ghetto de la sous-culture, les tour-operators pour qui elle n’est qu’évasion, les réducteurs qui distinguent l’aventure de l’engagement, les démagogues qui s’en servent pour faire avaler mythes et modèles en toc. Pour Manara, l’Aventure est avant tout révolutionnaire car elle est le seul moyen de s’autodéterminer. Elle refuse la soumission à l’évènement et permet de s’extraire du nivellement et de la planification du destin. Elle est pour lui synonyme d’absolue liberté. »

 

Voilà une belle envolée mais la question reste entière. Qu’est ce qui pousse 25 000 et quelques personnes à remplir un bulletin de participation ? La compétition ? La notoriété ? Le dépassement de soi ?...Et qu’est-ce qui pousse 6 millions et quelques téléspectateurs à s’agglutiner devant leurs écrans ? L’évasion ? Le voyeurisme ? Le sadisme ?...Un rituel ? Mythes et rites cheminent de concert. C’est une scénographie d’un récit des origines.

 

Koh-Lanta, c’est le retour au romanesque, aux sources des grands classiques de l’Aventure : Defoe, Stevenson, Verne…Alors, la motivation ? Le Bovarysme ? Un bien heureux refuge dans un monde de brutes ? On comprend mieux alors le désappointement du spectateur face à la disparition prématurée de héros tels que Raphaël, Grégoire, Freddy…Problème de casting ? Non, problème de distribution ! Difficile en effet de se projeter avec plaisir cette année par exemple dans des personnages tels que Patrick, Isabelle ou bien même Christina !

 

Parlons-en justement du casting. 25 à 30 000 personnes posent désormais leurs candidatures. Certains réitèrent parfois d’une année sur l’autre. D’autres redoublent d’imagination en glissant leur lettre dans une bouteille ou dans un coffret de bambou. D’autres encore, à bout d’arguments invectivent ou menacent la Production.

 

Les producteurs sont réticents à dévoiler les recettes de leur casting – peut être pourrait-il faire partie intégrante du programme comme dans certain télé-crochet ! – mais force est de constater que chaque année ce sont les mêmes personnalités qui sont recrutées : « la naïade, le senior, la grande gueule, l’intrépide, la mère de famille, le boute-en-train. » Au final, des personnages récurrents, un échantillon de la société respectant une mixité d’âge, de sexes, de statut social de façon à ce que chacun puisse s’identifier à tel ou tel autre joueur.

 

« Le casting serait-il soumis à une charte ? « Pas du tout », assure Isabelle Gambotti, directrice de casting depuis Koh-Lanta 3, « nous ne définissons pas de profils de personnages, nous assemblons ceux qui iraient ensemble. Mais ce sont toujours les mêmes genres de candidats qui se présentent, d’où une impression de déjà vu. J’adorerais recruter des personnalités atypiques comme ces Asiatiques complètements déjantés que l’on voit dans les jeux japonais. » Au fond, la production a tout intérêt à ne pas changer une équipe qui gagne. Plus que les épreuves et les plages de sable blanc, ce sont les participants qui assurent le succès du programme : des aventuriers attachants auxquels on va s’identifier, et des originaux qui vont pimenter l’affaire. Finalement, sur Tf1, après Dolmen et Zodiaque, le feuilleton de l’été, c’est bien Koh-Lanta ! » - Anne Charlotte Bonnet – Télé 7 Jours.

 

En même temps, Koh-Lanta est un jeu qui nivelle les différences et met tout le monde sur un même pied d’égalité. C’est ce que rappelle Marine à Freddy. Qu’on soit ingénieur ou en échec scolaire chacun relève les défis fort de sa motivation, de ses qualités, de ses capacités et de ses savoirs faire.

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Malgré toute l’attention portée à la sélection des candidats, la Production n’est pas à l’abri de passer à côté d’une personnalité. C’est ce que  un chroniquer ou une chroniqueuse dans le Parisien « On a peine à le croire : trois fois de suite, les responsables de casting de Koh-Lanta avaient négligé la candidature de Raphaël. A sa quatrième tentative, l’hiver dernier, au bord des larmes à l’idée de passer une fois encore à côté, ce mécanicien-tourneur de 41 ans leur a lancé : « Je pense que j’irai jamais à Koh-Lanta parce que vous ne prenez que des incapables. » Aujourd’hui, le candidat Raphaël laisse tout le monde sans voix. Par sa débrouillardise, il ruine l’un des ressorts du jeu qui veut que les candidats s’affaiblissent progressivement faute de se nourrir correctement. Non content d’avoir posé des pièges dans la forêt pour attraper du gibier – en l’occurrence, de gros lézards – qu’il partage de bon gré, il sait pêcher en apnée. Un jour, croyant lui accorder une faveur suite à une épreuve de confort, la Production lui avait adjoint un pêcheur panaméen afin que celui-ci lui prodigue quelques conseils. L’autochtone est remonté bredouille. Pas Raphaël. »

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Raphaël restera longtemps l’exemple même du parfait Robinson à ceci prêt que sa débrouillardise justement suscite la comparaison avec Mac Gyver, un autre héro populaire réputé pour son self-control, sa capacité à improviser dans les situations critiques, à inventer, détourner, fabriquer des objets et des outils. Sa pêche au requin est inoubliable. Io ne pourra s’empêcher de taquiner Tony le héro de la saison précédente. Un héro toutefois sans panache faute d’humilité.

 

Mais attention, cette position de leader devient une malédiction dans un jeu d’élimination remarque Eva Roque dans Télé 7 Jours. « Etre leader, c’est naturel pour moi. [explique Freddy] Dès le premier jour, pour la construction du radeau, j’ai dû prendre les choses en main. Etonné par l’absence de propositions de la part des autres candidats, je me suis retrouvé dans la position de leader ! D’autant qu’il n’y avait pas de caractères bien trempés, contrairement à ce qu’on avait pu voir au cours des saisons précédentes ! J’ai fait des études d’ingénieurs où on nous apprend à être entreprenants. C’est naturel pour moi, tout comme l’esprit de compétition. Pourtant, je n’ai pas gagné. Je ne crois pas que ma position de leader m’ait handicapé. Les autres participants ont vu en moi un candidat fort, donc à éliminer ! ». C’est la dure loi de Koh-Lanta !

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Koh-Lanta est un jeu de rôle grandeur nature pimenté d’épreuves et d’éliminations pour soutenir l’intérêt – des joueurs ou des téléspectateurs ? - pendant plusieurs semaines. C’est une immersion totale dans l’univers légendaire de l’île paradisiaque et des mises en situation réalistes et notoires : le naufrage, la survie, les privations, les épreuves, les solidarités, les conspirations…Les joueurs incarnent littéralement leurs personnages de Robinson. Denis Brogniart anime et régule la partie. Les épreuves de confort et d’immunités stimulent la compétition. C’est aussi un rappel du parcours initiatique des robinsonnades. Au terme du jeu il ne restera qu’un survivant : le vainqueur.

 

Or, le survivant appartient à un autre genre littéraire, celui de l’anticipation et des fins probables de l’humanité. On déroge là un peu aux scénarii traditionnels. Les robinsonnades sont en effet des récits de conquête et les Robinsons des pionniers, des colons. Leur objectif : la re-création d’une société. La variante des Naufragés, diffusée sur la Tnt est plus dans l’esprit d’une robinsonnade me semble-t-il :

 

« Ici on n’élimine pas, on recrute ! Les naufragés : combat des deux îles s’inscrit à rebours de la télé-réalité. Ce format anglais de 20x52 mn démarre avec 10 candidats pour finir à 29. Le principe : deux équipes de cinq participants investissent chacune un ilot désert de l’archipel des îles Cook dans le Pacifique sud. A leur disposition, le minimum de vivres et de matériel. Chaque semaine, un Robinson supplémentaire débarque et teste trois jours durant une tribu puis l’autre. Le dimanche, il choisit son groupe en fonction de ses affinités. Au bout de cinq mois, l’île la plus peuplée est déclarée gagnante et ses habitants se partagent 93 000 euros. Pour l’édition 2006 qui s’achève le 12 mars sur Virgin 17, les vainqueurs étaient au nombre de quinze. A l’inverse des émissions habituelles de télé-réalité, cette robinsonnade sous les tropiques met en avant l’esprit d’équipe, et non l’individualisme. En effet, les deux clans doivent tout faire pour séduire au maximum le naufragé de la semaine. Dans cette édition-là, les « tigers » (tigres) sont bosseurs, organisés. Ils n’ont de cesse d’améliorer et de rendre accueillant leur campement de fortune. En revanche, les « sharks » (requins) se la coulent douce. Ils préfèrent s’amuser et se draguer. Tant pis si la chute reste inconfortable ! Bien sûr, ce programme n’échappe pas aux clichés du genre : candidats jeunes et télégéniques, images de carte postale, flirts, psychodrames, coups de théâtre. » - Emmanuelle Ducasse – Télé 7 Jours.

 

Les épreuves mettent d’abord en valeur la stratégie, la solidarité, les qualités physiques (parcours du combattant, parcours aquatiques…) mais pas seulement (jeux d’équilibre, goût, orientation…). Elles donnent en tout cas l’occasion de se surpasser. C’est ce que ne semblaient pas avoir intégré les Kanawas en menaçant d’abandonner la partie : « [les Kanawas] ont très mal vécu leur première nuit de pluie tropicale. Frigorifiés et épuisés par manque de sommeil, Christine, Véronique, Thierry et Pierre ont craqué, envisageant même d’enfreindre le règlement en réclamant une bâche pour se protéger. A Koh-Lanta, c’est l’apprentissage de la survie, les moins aguerris doivent renoncer à l’aventure ». Koh-Lanta est un jeu de survie en toute autonomie, la Production n’est pas une nounou, commente-t-on !

 

Comme tout jeu, Koh-Lanta est soumis à des règles. Or si les règles des jeux de confort ou d’immunité sont clairement énoncées, celles qui régissent la vie quotidienne sont spontanées et tacites. On est parfois surpris par des décisions inattendues telles que le bannissement de Mohamed qui voulait abattre une biquette pleine ou le rachat d’Alexandre malheureusement éliminé suite aux négociations de réunification. Pas la peine de se demander si la Production aménage le règlement pour instaurer une autorité morale et réorienter le scénario, mine de rien ! Si les candidats n’étaient pas tenus par des clauses de confidentialité, très certainement serions-nous submergés par une avalanche de révélations croustillantes et compromettantes sur les petits arrangements de la Production. Mais les candidats se font rares sur les plateaux télé et dans les rubriques people des magazines. Seule Clémence semble avoir surfé sur sa toute fraîche notoriété pour faire des photos de mode et animer des émissions. Le retour des héros aura montré par contre des concurrents déterminés, des compétiteurs, plus que des aventuriers, qui cèdent aux enfantillages, au mauvais esprit, au calcul pour empocher la cagnotte. Pitoyable !

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La survie est au centre du dispositif et qui plus est l’obsession alimentaire. Anne Charlotte Bonnet interviewait François Robin, réalisateur vie quotidienne de la saison 6 :

« Vous ne leur donnez jamais de nourriture ?

- Jamais, ils se débrouillent pour pêcher ou trouver des tubercules, ignames, taros et patates douces. Ils ont droit à 50g de riz chacun par jour. Au début, ils avalaient tout d’un coup en espérant qu’on leur en redonne, mais en vain. Après, ils deviennent économes, presque trop.

- Et si leur santé en dépend ?

- Dans ce cas, nous changeons le gain d’un jeu. Il est arrivé qu’une équipe gagne de la nourriture et non des oreillers.

- On dit que certains auraient aussi reçu des boissons énergétiques…

- On leur donne parfois des boissons à base de cola parce qu’elles atténuent les dysfonctionnements gastriques, mais uniquement sur prescription du médecin.

- Parfois, ils se rabattent sur des plantes ou des fruits. Comment savent-ils qu’ils sont comestibles ?

- Ils ont un briefing juste avant d’être naufragés. Dès le début, ils savent ce qu’ils ne doivent pas toucher. »

 

Dans un entrefilet, Dominique Lany, médecin du sport, spécialiste des expéditions extrêmes, membre de l’association Doc Trotter complétait, plus tard :

 

« Il n’y a pas de danger pour la santé, sauf en cas d’anorexie. Comme le corps prend sur la réserve musculaire avant de s’attaquer aux graisses, les cas de faiblesse se concentrent au début du jeu. Le cerveau, en hypoglycémie constante, provoque manque d’entrain et irritabilité. Mais l’organisme s’adapte peu à peu. Les noix de coco et le poisson fournissent un apport en protéines et en vitamines suffisants. »

 

En tout cas, l’épreuve du miroir est particulièrement troublante : perte de poids, traits tirés, joues creusées, ventre plat…certains estime avoir pris un coup de vieux, d’autres avoir rajeuni !

 

Etonnement, pas d’améliorations d’une saison à l’autre. Toujours la même incapacité à reconnaître son environnement, cueillir, glaner, piéger, chasser, pêcher…Pourtant de plus en plus de candidats se préparent pour l’Aventure ! Alors ? Alors, c’est l’éternel émerveillement lorsque les autochtones font découvrir les richesses de leur terroir, les traditions, la gastronomie locale, la convivialité bon enfant, les rires, la fête…On n’en a pas fini avec notre complexe de civilisation !

 

S’il y a bien un volet du jeu qui échappe au registre du jeu structuré, c’est celui de la vie quotidienne et de la sociabilité. C’est pourtant le chaudron où se cuisinent les amitiés, les rancœurs, les cabales, les solidarités, les stratégies. C’est une soupe à la Loft ou la Secret story, La ferme célébrité, Première compagnie et consort. Un dispositif d’isolement, de confinement qui fait monter en mayonnaise tous le stress, les frustrations, les névroses et les antagonismes. Les personnages fragilisés, déstabilisés par la promiscuité, la concurrence, les privations nous abreuvent de scènes croustillantes. Pas besoin de beaucoup les titiller pour créer une ambiance délétère.

 

L’Aventure est un catalyseur, c’est dans l’adversité qu’on apprécie la profondeur des personnages. Le montage en flash back des portraits qui tournent en boucle contribue à mesurer le chemin parcouru. Ce montage rappelle étrangement le montage de Lost dont la première saison coïncide d’ailleurs avec le lancement de Koh-Lanta. L’île offre une occasion de s’amender, de montrer son meilleur profil ! Or le portrait idéalisé résiste mal à la réalité des faits. Cette année par exemple, derrière leurs façades de jeunes femmes modernes pleine d’assurance et de confiance en soi, Kaouther et Marine révèlent vite leurs fragilités, leurs faiblesses, leurs défaillances, leurs inadaptations aux conditions du jeu. On vient sur Koh-Lanta pour faire ses preuves par pour régler des comptes.

 

Mais soyons lucide, le piège de l’émission c’est justement ce montage. Les kilomètres de tournage sont scénarisés. L’émission n’est qu’une interprétation du réel et tous les acteurs de la télé réalité se plaignent après diffusion du costard qu’on leur a taillé. Isabelle en fait l’amer expérience : « Isabelle fulmine. Interrogée par le magazine Télé Loisirs, la candidate indique ne plus très bien supporter les effets de la médiatisation. « Je suis pressée que tout cela se termine. Je suis cataloguée comme la traîtresse de Koh-Lanta. C’est dur. Le regard des gens a changé » explique-t-elle. Cette commerçante d’Ile de France, mère de deux enfants, fait aujourd’hui (avec Patrick, son allié) l’objet d’un déluge de critiques notamment sur Internet. » Et pourtant, il n’y a pas de fumée sans feu, dit-on. Louis-Laurent avoue chez Morandini que la grande leçon qu’il tire de l’Aventure c’est qu’en cas de difficulté, c’est chacun pour soi quitte à écraser les autres. Quant à Rodolphe c’est par politesse qu’il passe l’éponge sur les combines de ses adversaires. Son « après tout, ça n’est qu’un jeu » sonne faux.

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En d’autres temps une concurrente avait déjà connu de tels déboires. Je me souviens d’une scène cocasse à Charleville Mézières où Raphaël et Amélie étaient venus faire une séance de dédicaces. Je venais juste d’acheter une édition de La vie sexuelle de Robinson Crusoé lorsqu’en traversant la place Ducale j’aperçus une curieuse file d’attente devant un magasin de prêt-à-porter et quelques garnements enragés qui gueulaient des insultes. L’objet de leur colère ? Hé bien, dans son portrait Amélie disait qu’elle n’aimait pas cette ville ! Elle dut répondre par voix de presse : « Je ne déteste pas Charleville. D’emblée, Amélie tient à faire une mise au point par rapport à sa déclaration télévisée où elle indiquait détester Charleville-Mézières. « La fin de l’entretien a été coupée au montage par la production. J’expliquais que j’y avais eu des déboires sentimentaux et que la ville me rappelait ce très mauvais souvenir. Je l’affirme : j’aime cette ville ! », déclare Amélie déterminée. » Personnellement j’ai profité de l’effet de surprise pour fendre la file d’attente, jouer des coudes pour m’approcher de Raphaël qui me dédicaça mon ouvrage d’un air rigolard.

 

L’Aventure est stimulante. Elle révèle les personnalités. C’est l’occasion de puiser dans des ressources souvent insoupçonnées, de faire tomber les freins, de dépasser ses limites à telle enseigne que Christina se présente en finale foncièrement transfigurée : nouvelle vie, nouveau job, nouveau petit copain. Pourvu qu’ça dure !

 

Je ne suis pas surpris. J’ai participé à des séjours de redynamisation fondés sur la pédagogie expérientielle. Sous prétexte d’activités de plein air : canoë, escalade, course d’orientation, accrobranche, équitation…on proposait à des jeunes en insertion d’expérimenter de la réussite en adoptant au fil des défis des postures d’ouverture au changement, d’autonomie, de communication et de coopération, de réflexion sur les stratégies…pour en déduire à force de débriefings et d’encouragements comment transposer ces réussites à la vie sociale et professionnelle. Il n’était pas rare que ces jeunes en galère décrochent une formation ou un emploi au retour.

 

Enfin, on a le sentiment que le jeu véhicule des valeurs morales qui agissent sur l’inconscient des candidats et des téléspectateurs. A commencer par la notion de mérite. Une notion floue, subjective, qui amalgame des valeurs de travail et de solidarité, d’entrain et de fairplay, de résistance et de force mais aussi de respect de la parole donnée… Bertrand confie : « Notre force, c’est notre cohésion. Chacun est utile au groupe. Un pour tous, tous pour un. Frédéric a construit la cabane et il préparait le poisson que pêchait Christopher, excellent nageur. Christophe, force de la nature, coupait du bois pour nourrir le feu. Les filles étaient chargées de la cueillette. » Le leadership de Bertrand sera toutefois vivement critiqué par le Ch’ti qui lui reproche de verrouiller le jeu au nom de cette méritocratie.

 

Autre critique du système de Bertrand : le machisme. « Rien ne va plus à Koh-Lanta ! En principe, le jeu oppose deux équipes, les Rouges et les Jaunes. Mais cette année, la compétition était bel et bien entre les filles et les garçons. La position de ces messieurs est simple : sans force physique, à Koh-Lanta, impossible de réussir. Que ce soit pendant les épreuves ou sur le campement. » Belle preuve de mérite ! Heureusement, Christelle leur clouera le bec !

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La finale de Koh-Lanta – le retour des héros – offre un nouvel éclairage sur cette morale sous-jacente – l’honnêteté - avec la victoire de Romuald face  à Jade. Résumé d’Aude Dassonville dans Le Parisien : « Qu’est-ce qui lui a pris de désigner Romuald comme finaliste ? En faisant du dernier garçon en lice son ultime adversaire, Jade a précipité sa défaite. Avant la terrible épreuve des poteaux […] la battante assurait la main sur le cœur, qu’elle emmènerait son amie Filomène en finale, si celle-ci et le Normand bodybuildé tombaient dans l’eau avant elle. […] Mais Filomène est arrivée au feu de campp final, débordante d’amertume. « Jade a fait ce que font tous les gagnants de Koh-Lanta, elle a préféré la stratégie à l’amitié », l’a-t-elle exécutée d’emblée. L’issue du procès de la frêle demoiselle ne faisait guère de doute, et les votes glissés outre-Atlantique dans l’urne en bois se sont révélés, hier soir, favorables à Romuald. »

 

Les exemples sont nombreux. Cette année encore, Fabienne résiste aux avances d’Isabelle et préfèrerait se sacrifier sur l’autel de la réunification plutôt que désigner un coéquipier qui mériterait d’aller plus loin dans l’Aventure. Aussi finaude qu’elle soit Isabelle cède pour sauver sa place. Elle vient de gagner ses galons de garce ! Qui plus est, la Production repêche Alexandre, le dindon de la farce, au terme d’une épreuve bidon et le réintègre dans la partie. C’est vraiment le fait du Prince !

 

A croire que toute stratégie est exclue de Koh-Lanta ! Du moins est-elle connotée négativement et on lui associe dans les chroniques des termes ou des expressions aussi peu aimables que : trahison, engueulade, complots, dissension, manipulation, tension, hypocrisie, égoïsme, mesquinerie, conflits, clans, alliance, tactique, passer des ententes, se liguer, siège éjectable, bidouiller, pousser dans ses retranchements, ambiance délétère, coup bas, confrontation, mauvaise volonté, jalousie…En conclusion je suis bien obligé de me ranger aux côtés de l’auteur de l’Encyclopédie Universalis qui écrivait : « Le jeu possède des aspects moraux et abstraits qui font partie intégrante de l’éthique et de la philosophie. » En l’occurrence, l’embarras serait ici la victoire du vice sur la vertu. Pire peut être, la victoire d’une triste réalité sur l’idéal romanesque.

 

Le vice d’abord ! Le récit classique d’Aventure met en scène des héros vertueux et exemplaires qui transmettent des valeurs souveraines. Et sans remonter si loin, la chanson d’Akhenaton pour le générique de Foot de Rue milite pour le partage, l’amitié, le fair-play, le respect. Une fois les Robinson éliminés : Freddy, Louis-Laurent et Rodolphe, il ne reste que les faire-valoir. L’histoire traîne en longueur, s’embourbe dans la médiocrité et se termine sur les rotules. On n’a qu’une seule envie : refermer le livre. Les rebelles grognent sur les forums.

 

Le romanesque ! Que diantre, tout est question d’écriture ! En me penchant sur des commentaires d’expériences d’isolement je suis tombé – fort à propos – sur un article intitulé « Séjours polaires et santé mentale » qui met l’accent sur l’évolution des récits d’hivernages depuis les pionniers de la conquête des pôles jusqu’aux expéditions contemporaines. L’évolution est éclairante :

 

« La période héroïque des explorations polaires a vraiment commencé au début du XIXe siècle ; une histoire pleine de récits de bravoure, de sacrifice de soi et de conquêtes, mais également d’épreuves, de souffrances, de maladie et de mort. Cependant, ces récits, jusqu’au début du XXe siècle, ont rarement mentionné des faits de désordres psychiatriques ou de conflits interpersonnels. L’image de force et de résistance attribuée aux explorateurs aurait alors été mise à mal. »

 

Plus loin, à propos des séjours dans les stations de recherche polaire :

 

« En fonction du lieu et de la période de l’année, les expéditions polaires sont le plus souvent isolées du monde extérieur. L’obscurité et les conditions climatiques exercent de sévères restrictions que les participants peuvent mal vivre sur le plan émotionnel. De plus, l’absence d’intimité et les ragots sont fréquents, et ont un effet délétère sur les relations sociales, tout spécialement entre hommes et femmes.

 

Les principaux symptômes psychologiques qui découlent de ces expéditions sont des perturbations du sommeil, des troubles cognitifs (altérations de la mémoire, difficultés de concentration, vigilance réduite...), une humeur dépressive, de l’angoisse, de l’irritabilité. Les tensions et conflits interpersonnels sont courants. »

 

Bonjour l’évasion ! C’est bien le complexe de Koh-Lanta. On démarre avec un jeu d’évasion et on termine avec une expérience de psychologie clinique ! Ce n’est pas l’Aventure rêvée ! Désolé !

 

Au fur et à mesure que je me suis aventuré sur les pistes des mythes et des rites, où je me suis emmêlé les pinceaux entre ethnologie, sociologie, philosophie, psychologie, j’ai croisé dans les colonnes des encyclopédies des tribus exotiques telles que Pomo, Washo, Mono, Yokut, Hidatsas, Mandran, Votiak, Kirghiz, canella, Gé, Kamaka, tarairyu…qui m’en ont rappelé d’autres : Boro et Machiga, Jacare et Tupan, Guntao et Batang, Mingaos et Tanaks, Taana et Mosso, Kanawa et Kumo, Mogo et Chapera.

 

Cela m’a conforté dans l’idée que Koh-Lanta repose sur la nostalgie de la vie primitive. Une époque fantasmée, idéalisée. Un paradis originel ! Cela en dit long sur le regard que l’on porte sur notre civilisation ! La société capitaliste est critiquée de toute part. Elle est perçue comme une jungle d’égoïsme, régie par une compétition impitoyable, les brutalités politiques, les stratégies économiques et que sais-je encore. Nous sommes tous des victimes de l’évolution et on comprend mieux que le cadre du jeu ne satisfasse personne.

 

Le microcosme de Koh-Lanta devrait être nécessairement plus juste. La réalité quotidienne ne devrait pas contaminer la fiction. Or le jeu dévoile « une société dans ce qu’elle a de plus détestable » écrit françois Jost, sociologue des médias et « encourage le sadisme » du téléspectateur. Alors comment préserver l’héroïsme mythique et ses vertus si ce n’est en instaurant une chape morale ? De la même façon qu’il faudrait moraliser l’économie, moraliser la politique, il faudrait moraliser Koh-Lanta. Si Koh-Lanta est un rite ne peut pas dénaturer ainsi le mythe.

 

Enfin, la boucle est bouclée. Le jeu est né du récit et il retourne au récit. Le téléspectateur n’a pas réellement conscience de regarder un feuilleton lorsqu’il est devant l’émission. La scénarisation essaie de respecter les codes du roman d’Aventure mais le téléspectateur décroche dès que le héro est éliminé et retourne son fiel contre les scélérats qui ont manigancé sa perte. Et comme tout le monde confond le jeu et la réalité ce sont les candidats eux même qui subissent le déchaînement de violence après diffusion. En tout cas, l’honneur est sauf. Patrick a perdu. Christina est un peu transparente mais l’Aventure l’a certainement métamorphosée.

Tag(s) : #DECRYPTAGE

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