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memoire de jeunesse 2 

Log Book. Configuration idéale. L’écran est comme un miroir. 15,6 pouces. Résolution 1366x768 pixels. Processeur ADM Thurion. Connexion haut débit. Navigation fluide. Pas de perturbations sur la bande passante.
 
Désœuvré, je dérive d’un clic languide de site en site. Je laisse derrière moi quelques balises dans mes favoris. J’y reviendrai caboter plus tard…
 
« Cubique » tourne en boucle. Les vocalises de Jeanne Added sonnent comme un chant de sirène. Un appel du large. Cesser de louvoyer, lofer, voguer vers de nouvelles destinations…
 
D’un glissement de souris je surfe sur le flux. De liens en liens j’accoste enfin « Aux confins de l’utopie ». A peine une occurrence sur la toile. Etonnant que je n’ai pas abordé plus tôt cet Archipel Jules Verne !

 

Jules Verne, maître d’aventure, ténor de l’évasion et de l’exotisme. Aventures géographiques, cardinales – sous toutes les latitudes et toutes les longitudes, aux quatre coins du globe - et axiale – d’abysses en abîmes, du centre de la terre au cosmos. On se laisse transporter : en radeau, en train, à dos de chameaux, d’éléphant, à bord de nacelle, de chaloupe, de voiliers, de steamer, de sous marin, de fusé…

 

Et quoi d’autre encore ?… Visionnaire ? Positiviste ? Vulgarisateur ? Collectionneur de mots ? Enchanteur ? On a tellement glosé sur ces sujets que je n’y rajouterai pas mon grain de sel, ou si peu…

 

Les récits de Jules Verne sont d’un romanesque endiablé. L’action y prime sur la profondeur psychologique. Qui écrivait « Hetzel se lamentait, il est vrai, de voir son auteur ne pas exploiter les magnifiques personnages qu’il avait créés, en les analysant avec plus de soin, et en ne laissant pas dans l’ombre leurs réactions émotives. » ? Qu’importe, c’est criant en tout cas, lorsqu’on rapproche, par exemple, « Deux ans de vacances » de « Sa majesté des mouches ». Les affinités entre le roman de Jules Verne et celui de William Golding sont indéniables. Rien à voir dans le traitement.

 

Jules Verne, écrivain pour la jeunesse ? J’y reviens, fidèle à l’enfant que j’étais. Je ne suis visiblement pas le seul. « On le lit presque toujours deux fois au cours d’une vie : jeune d’abord, ébloui par l’aventure, les voyages, l’exotisme ; puis on le relit vingt ou trente ans après. On découvre alors sur la trame de souvenirs enchantés toute la profondeur, le sérieux, la philosophie, l’humour aussi, véritables composantes de l’œuvre vernienne. » disait Charles-Noël Martin.

  

Log Book. L’aventure ! Je l’appelle de mes vœux. Mais quelle aventure ? Voyageur solitaire, immobile. Engourdi dans mon conap. Siège ergonomique. Je passe de fenêtre en fenêtre, sans effraction. Voyage sans escarre. Les images défilent sur l’autoroute de l’information. Je m’autorise quelques détours. Sites pittoresques. Sites de caractères. Nationale sept. On chante. On fête. Libre. Libre de me laisser porter par le hasard et les circonstances. Sur la toile, inextricable, j’ai l’impression d’exister, de m’affranchir de la banalité, de me musarder sur des chemins chaque fois renouvelés. A trop scruter l’écran, je frise l’épilepsie, la paranoïa, la schizophrénie. La vie par procuration est une illusion. « Illusion… tout n’est qu’illusion » (Gabriel Marpa).

 

Aventures extraordinaires, géographiques, certes mais pas seulement. Jules Verne voue une passion, car c’est bien de ça qu’il s’agit, pour les Robinsonnades. Il n’en écrira pas moins de sept. Naviguons ensemble de l’une à l’autre :

 

1861 - « L’oncle Robinson » - une œuvre de jeunesse publiée à titre posthume en 1991

1874/75 - « L’île mystérieuse » - parue en trois tomes (lire / voir)

1882 -  « L’école des Robinsons » (lire / voir)

1888 - « Deux ans de vacance » (lire / voir)

1891 - « En Magellanie » édité à titre posthume en 1999 mais remanié et publié en …

1909 - sous le titre « Les naufragés du Jonathan » par son fils Michel (voir)

1900 - « Seconde patrie » (hommage et suite du Robinson Suisse) (lire / voir)

1910 - « L’éternel Adam » - une nouvelle.

 

Sa passion pour les Robinson prend racine dans ses lectures d’enfance (Daniel Defoe, Johann David Wyss, Fenimore Cooper) préludes aux rêveries héroïques. Témoignages :

 

« Faute de pouvoir naviguer, mon frère et moi, nous voguions en pleine campagne, à travers les prairies et les bois. N’ayant pas de mâture où grimper nous passions nos journées à la cime ses arbres […]. Les branches, agitées par la brise, donnaient l’illusion du tangage et du roulis. »

 

«  Que d’années j’ai passé sur leur île ! Avec quelle ardeur je me suis associé à leurs découvertes ! Combien j’ai envié leur sort ! »

 

Une heureuse mésaventure le convoque dans le réel. Jules Verne a une dizaine d’année. Il est en vacances à Chantenay, dans la banlieue de Nantes. Il loue une barcasse qui finit par sombrer et se réfugie in extremis sur un îlot de la Loire.

 

« A deux lieues en aval de Chantenay, un bordage cède, une voie d’eau se déclare ! Impossible de l’aveugler. Me voici en détresse. La yole coule à pic, et je n’ai que le temps de me jeter sur un îlot […] Sur mon îlot, ce n’étaient pas les héros de Wyss, c’était le héros de Daniel de Foe qui s’incarnait en ma personne. Déjà je songeais à construire une cabane de branchages. […] Et tout d’abord il convenait d’apaiser ma faim. […] Enfin je connaissais les affres de l’abandon, les horreurs du dénuement sur une île déserte. […] Dès que la mer fut basse, je n’eus plus qu’à traverser avec de l’eau à la cheville pour gagner ce que j’appelais le continent, c'est-à-dire la rive droite de la Loire. »

 

Cet épisode ouvre en quelque sorte « Les aventures du jeune Jules Verne » (Glénat), une bande dessinée de Jorge Garcia et Pedro Rodriguez.

 

bd jules verne 2

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bd jules verne

 

L’île déserte devient clairement un laboratoire d’anthropologie. Jules Verne y met à l’épreuve ses personnages. L’homme seul, livré à lui-même, ne l’intéresse pas. Il met à l’épreuve une famille, des collégiens, des fugitifs, des pionniers, un professeur et son élève. Bref, Il s’amuse à produire ainsi des combinaisons et des configurations détonantes. Chaque roman est l’occasion d’une nouvelle expérience humaine dont il espère qu’elle rivalisera avec celles de ses grands prédécesseurs. Il le revendique dans ses introductions à « Deux ans de vacances » et « Seconde patrie ». Un tableau synthétique, extrait d’une étude de Daniel Compère « Approche de l’île chez Jules Verne » (Editions Minar – Collection « thèmes et mythes » - 1977) permet de distinguer de quelle façon Jules Verne mixe ses aventures à partir de ce qu’il appelle les codes adamique, édénique, social, heuristique et herméneutique.

 

tableau Daniel Compère 

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Log Book. Ce n’est pas parce que la plage est vide qu’on est forcément sur une île déserte. Les pieds dans l’eau, la tête dans les nuages, je goûte le sel de cette solitude. Religieusement. Derniers instants avant le retour de la marée….humaine. J’écoute la musique trance du flux et reflux des vagues. Une harmonie millénaire. Le paysage littoral m’inspire. Lâcher prise. Communier avec l’univers. Cette plage vide est la promesse d’un retour aux sources. Mais le troupeau aveugle piétine déjà le sable. Robinson y perdrait son anglais.

 

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Tandis que les uns se poilent au soleil : rose, rouge, bleu, à point. D’autres, équipés de seaux, d’épuisettes, de râteaux, visitent les rochers, fouillent le moindre trou, les interstices, les mares, retournent les pierres, fouissent le sable pour cueillir quelques fruits de mer, remplir leurs paniers de coquillages et crustacés : moules, huîtres creuses, bigorneaux, bernique, bulots, coques, palourdes, ormeaux, couteaux, crevettes, étrilles…Or ce qui n’est apparemment qu’un loisir est un geste ancestral. Les hommes préhistoriques pratiquaient déjà cette même pêche à pied. Mais pas seulement eux… « Deux ans de vacances », souvenez vous…

 

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Le Sloughi dérive malgré les manœuvres de Briant et Moko. Pris dans une tempête, il est jeté sur des brisants. Une lame de fond soulève le voilier et le met à l’abri du récif. Les collégiens à son bord sont épargnés et le navire évite la dislocation. La côte semble déserte mais il ne s’agit peut être pas d’une île pour autant. Briant tente l’escalade d’un promontoire pour s’en assurer. Et en attendant de pénétrer à l’intérieur des terres, Gordon suggère de faire l’inventaire du navire : denrées, armes, outils, instruments, ustensiles, vêtements…Pour tromper l’ennui et préserver les conserves :

 

              peche a pied

 peche 2

 

« Jenkins, Dole, Costar, Iverson partirent donc sous la conduite de Moko, et remontèrent le long des récifs que la mer venait de laisser à sec. Peut-être, dans les interstices des roches, pourraient-ils récolter une bonne provision de mollusques, moules, clovisses, huîtres même, et, crus ou cuits, ces coquillages apporteraient un appoint sérieux au déjeuner du matin. Ils s’en allaient en gambadant, voyant dans cette excursion moins l’utilité que le plaisir. C’était bien de leur âge, et c’est à peine s’il leur restait le souvenir des épreuves par lesquelles ils venaient de passer, ni le souci des dangers dont les menaçait l’avenir. »

 

Scène identique, à quelques choses près, dans « L’île mystérieuse » :

 

peche a pied ile mysterieuse 

« Cependant, Harbert, qui s’était porté un peu plus sur la gauche, signala bientôt quelques rochers tapissés d’algues, que la haute mer devait recouvrir quelques heures plus tard. Sur ces roches, au milieu des varechs glissants, pullulaient des coquillages à double valve, que ne pouvaient dédaigner des gens affamés. Harbert appela donc Pencroff, qui se hâta d’accourir.

 

« Eh ! ce sont des moules ! s’écria le marin. Voilà de quoi remplacer les œufs qui nous manquent !

— Ce ne sont point des moules, répondit le jeune Harbert, qui examinait avec attention les mollusques attachés aux roches, ce sont des lithodomes.

— Et cela se mange ? demanda Pencroff.

— Parfaitement.

— Alors, mangeons des lithodomes. »

 

Le marin pouvait s’en rapporter à Harbert. Le jeune garçon était très-fort en histoire naturelle et avait toujours eu une véritable passion pour cette science. Son père l’avait poussé dans cette voie, en lui faisant suivre les cours des meilleurs professeurs de Boston, qui affectionnaient cet enfant, intelligent et travailleur. Aussi ses instincts de naturaliste devaient-ils être plus d’une fois utilisés par la suite, et, pour son début, il ne se trompa pas.

 

Ces lithodomes étaient des coquillages oblongs, attachés par grappes et très-adhérents aux roches. Ils appartenaient à cette espèce de mollusques perforateurs qui creusent des trous dans les pierres les plus dures, et leur coquille s’arrondissait à ses deux bouts, disposition qui ne se remarque pas dans la moule ordinaire.

 

Pencroff et Harbert firent une bonne consommation de ces lithodomes, qui s’entre-bâillaient alors au soleil. Ils les mangèrent comme des huîtres, et ils leur trouvèrent une saveur fortement poivrée, ce qui leur ôta tout regret de n’avoir ni poivre, ni condiments d’aucune sorte.

Leur faim fut donc momentanément apaisée, mais non leur soif, qui s’accrut après l’absorption de ces mollusques naturellement épicés. »

 

De nombreuses pêches à pied permettent à d’autres Robinson de remplir leur assiette. Les naufragés fouillent la grève, les rochers pour y dénicher leur pitance. Pour en revenir à « Deux ans de vacances » justement, cette pêche est l’occasion de la capture joyeuse d’une tortue de mer.

 

peche tortue
article ile myaterieuse
Log Book. Ma passion pour Robinson vire parfois à la psychose. J’en vois surgir partout. Hier encore, aux infos du soir ! Un îlot (éphémère ?) né de la mer, au milieu de l’estuaire de la Gironde, à quelques encablures du phare de Cordouan, près de Royan. Un îlot né de l’ouragan Klauss et déplacé d’une 50aine de mètres au passage de Xynthia.
Une langue de sable colonisée d’abord par les cakiliers maritimes et les goélands. Malheureusement quelques touristes parasites y posent désormais comme des champignons sous leurs parasols et des teufeurs nyctalopes y débarquent du gros son le temps d’une party. Les journalistes estampillent l’info d’un malicieux Robinson. Mouuuuais !
 
Maxppp pour le JDD  photo dr paru dans sud ouest

 

Cet été, le chantier Jules Verne est en cale sèche. Les volumes s’empilent au pied du lit. C’est un Everest de guingois ! J’en ai l’inspiration en berne. Allez, courage, souquez ferme !
Château Guibert. Vendée. Une escale dans un charmant meublé. Je survole les rayons d’une maigre bibliothèque. Oh, surprise ! « Vendredi ou les limbes du Pacifique » et quelques volumes plus loin « Deux ans de vacances » ! Hasard ou fatalité ? C’est toute l’histoire de ma vie.
 
 robinson 3  robinson 1  robinson 2
Et s’il fallait encore s’en convaincre. Quel malicieux Petit Poucet sème ses Robinson sur mon chemin ? Tenez, voici le livret distribué aux enfants au cours de la visite de Tiffauges, le château de Gilles de Ray…

illustration 

« Deux ans de vacances ». En quelques mots. La croisière de fin d’année d’une 15aine d’écoliers Néo-Zélandais de la pension Chairman tourne au cauchemar. Au petit matin leur goélette dérive mystérieusement sur l’océan sans aucun membre d’équipage à bord. Il s’avèrera par la suite que c’est une farce qui a mal tourné. Briant et Moko, le mousse, ont une petite expérience de la navigation, mais pas suffisante pour ramener le navire à bon port ni esquiver la tempête. Le « Sloughi » est chahuté et échoue sur un récif. Une lame de fond le soulève et le met à l’abri des assauts des vagues et d’une probable dislocation.

 

Ile ou continent ? Briant tente de répondre à cette question primordiale en escaladant un promontoire, tandis que Doniphan, un jeune aristocrate, pérore et que Gordon, un jeune américain, gère l’urgence, rassure et distribue les rôles. Tout le monde participe à l’inventaire du navire et à son démantèlement. Tout sépare Doniphan et Briant : la nationalité – Briant est français – la classe sociale et le tempérament. Leurs face-à-face sont explosifs. Doniphan est prétentieux et jaloux du respect qu’inspire Briant. Après une brève exploration des parages, les jeunes gens se résolvent à déplacer leur campement à French Den, la grotte même où vécut et mourut un naufragé français qui les a précédé, à proximité d’un lac, le Family lake. La grotte est aménagée pour accueillir le plus confortablement le « pensionnat de Robinsons ». Les jeunes colons désignent Gordon pour présider à leur destinée. Il a le sens de la gestion – trop sévère peut être – d’autant qu’il faut prévoir un long hiver en perspective. Les journées s’écoulent entre explorations, chasses, cueillettes, bricolages, bûcheronnage…Doniphan fait preuve de mauvais esprit et l’équilibre de la colonie est précaire.

 

Le mandat de Gordon arrivant à expiration, Doniphan espère être coopté par ses camarades. Ils lui préfèrent Briant, plus altruiste. Doniphan se renferme un peu plus sur sa petite bande de chasseurs et décide au printemps de fausser compagnie au reste du groupe pour vivre à son gré et sans autorité tutélaire. C’est ainsi qu’il part à l’aventure avec Wilcox, Webb et Cross. Une nuit de tempête, de l’autre côté de l’île ils aperçoivent une chaloupe retournée et des corps qui gisent sur la grève. Effrayés ils se mettent à l’abri et le lendemain, sur la plage déserte, ils imaginent que les corps ont étés emportés par la mer. En réalité, Kate, l’une des survivantes a fui dans la forêt pour échapper à ses tortionnaires. La chaloupe transportait en effet de dangereux mutins.

 

Kate est recueillie à French Den et alerte les colons du danger. Briant fabrique un immense cerf volant pour survoler l’île et repérer le campement des pirates et celui de Doniphan. Avec Moko, il traverse Family Lake pour prévenir ses camarades. Il arrive juste à temps pour sauver Doniphan des griffes d’un fauve. Dès lors c’est l’union sacrée. A French Den, les jeunes colons vivent cachés en priant pour que les pirates déguerpissent. L’irruption brutale d’Evans, leur second otage, présage malheureusement un danger imminent. Walston et sa bande menacent de faire une razzia sur leurs ressources. Toute négociation est écartée, ce sont des criminels sans parole. La colonie doit se résoudre à se défendre par les armes. Les fourberies des pirates sont éventées. C’est une échauffourée éclair. Les pirates font diversion. Ils attirent les grands en forêt. En même temps assaillent French Den. Les tirs de Doniphan font mouche mais il est grièvement blessé. Tandis que Jacques et Moko repoussent l’assaut et canonnent la barque sur laquelle les pirates tentaient de s’enfuir. Le danger est écarté. Sous la conduite d’Evans, les jeunes gens radoubent et gréent la chaloupe des mutins, sillonnent l’archipel Magellanique et croisent un steamer qui les reconduit en Nouvelle Zélande. Happy end.

 

Je vous livre la morale in extenso :

 

« Et, comme conclusion morale, voici ce qu’il convient de retenir de ce récit, qui justifie, semble-t-il, son titre de Deux ans de vacances :

 

Jamais, sans doute, les élèves d’un pensionnat ne seront exposés à passer leurs vacances dans de pareilles conditions. Mais – que tous les enfants le sachent bien – avec de l’ordre, du zèle, du courage, il n’est pas de situations, si périlleuses soient-elles, dont on ne puisse se tirer. Surtout, qu’ils n’oublient pas, en songeant aux jeunes naufragés du Sloughi, mûris par les épreuves et faits au dur apprentissage de l’existence, qu’à leur retour, les petits étaient presque des grands, les grands presque des hommes. »

 

Premier commentaire, une mise au point en ce qui concerne l’annonce de Jules Verne dans sa préface :

 

« Malgré le nombre infini des romans qui composent le cycle des Robinsons, il m’a paru que, pour le parfaire, il restait à montrer une troupe d’enfants de huit à treize ans, abandonnés dans une île, luttant pour la vie au milieu des passions entretenues par les différences de nationalité, – en un mot, un pensionnat de Robinsons. »

 

En réalité, il n’est pas le premier à mettre en scène une telle aventure. Ortaire Fournier a déjà fait paraître en 1842 « Les jeunes insulaires ou les nouveaux Robinsons ». Qui plus est c’est un récit « imité » de l’anglais. Il existe donc déjà un roman en amont ! Ortaire Fournier est journaliste, traducteur et auteur pour la jeunesse. On lui doit les mémorables (smile) « L’orphelin ou pauvreté, probité, fortune », « L’histoire de Gil Blas de Santillane raconté à la jeunesse » et… « Le paradis terrestre ou la famille exilée », une nouvelle robinsonnade datée de 1856 dans la veine du « Robinson Suisse » de Johann David Wyss.

 

« Les jeunes insulaires » est un récit tragique, une longue cascade de désillusions. L’auteur est moins optimiste que jules Verne sur le genre humain et ses capacités à rebondir. En deux mots. Pour se venger d’avoir été renvoyé de son établissement scolaire, un élève joue un mauvais tour à ses anciens camarades, monte un traquenard, les enferme à fond de cale dans un bateau et largue les amarres. Le navire à la dérive est abordé par des pirates qui abandonnent finalement les garçons dans une île lointaine et déserte. Traumatisés, incapables de se débrouiller pour survivre, beaucoup meurent de faim, de souffrances, ou perdent l’esprit. La découverte d’une grotte et de la cargaison – vestige d’un précédent naufrage - qu’elle abrite leur permet de s’outiller, s’équiper, se vêtir, bref d’améliorer leur vie quotidienne en créant désormais un véritable baraquement. Mais certains se désolidarisent pour vivre de façon marginale. Ils finissent par vivre comme des bêtes et être confondus avec des singes et abattus accidentellement. D’autres tentent leur chance auprès d’indigènes débarqués pour réaliser des rituels. Un seul rentre au pays à la fin de sa vie.

 

Cette perspective pessimiste préfigure bien ce que sera la vision de William Golding dans « Sa majesté des mouches ». En attendant, « Deux ans de vacances » est un roman assez original dans la bibliographie de Jules Verne. Il s’ouvre sur une préface où l’auteur expose ses intentions et se clôture sur une morale. C’est plus que jamais un récit d’initiation destiné à l’édification de la jeunesse ! Les valeurs et les vertus des héros peuvent être réinvesties dans la vie quotidienne de tout un chacun.

 

Jules Verne met donc en exergue les qualités et les capacités mises en œuvre par les collégiens de la pension Chairman pour traverser les épreuves. Il en oublie toutefois qu’il a mis en scène une aventure collective. La notion nous est peut être plus familière qu’à l’époque. La sociologie des organisations est passée par là. Koh Lanta et la télé réalité aussi. Le voyeurisme nous invite à décortiquer les scènes et les interactions entre les personnages. C’est toujours ça de pris !

 

Or c’est parce que ses collégiens préservent coûte que coûte la cohésion de groupe qu’ils sortent indemnes, voir grandis, de l’aventure. Les choristes de William Golding ne peuvent pas en dire autant.

 

Pourtant, les couples Briant / Doniphan et Ralph / Jack entretiennent une étonnante parenté ! Impossible que Golding ne se soit pas inspiré de Jules Verne ! La relation avec « L’île de corail » de Robert Michael Ballantyne n’est pas si flagrante à l’exception des noms d’emprunt et d’une citation. Bref, les deux têtes brûlées ont un statut de chasseurs et revendiquent la même souveraineté sur leurs camarades. Or l’union sacrée chez l’un tourne à la chasse aux sorcières chez l’autre. Que s’est-il passé d’un récit à l’autre ?

 

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Chez Jules Verne, la division du travail prévaut sur le laxisme et les loisirs contre lesquels s’insurgent justement Ralph et Piggy. L’unité, c’est l’autre versant de cette division du travail. Qu’un seul manque à l’appel et c’est toute l’équipe qui est en danger. Gordon devient un médiateur attentif, lucide et critique qui défend la solidarité contre la sécession.

Doniphan s’arroge mieux qu’une activité, un loisir : la chasse. C’est une chasse aristocratique, très ancien régime, qui se distingue du braconnage (réservé aux roturiers) de Wilkox, spécialiste en pièges et attrapes : fosses, trappes, filets, collets, enfumage des terriers…Et plus encore plus de Baxter, expert en maniement des bolas, l’arme de jet des gauchos, très pratique pour capturer les animaux en leur entravant les pattes. La chasse au fusil est un privilège qu’il étend à sa bande. Les autres garçons ne seront armés qu’à l’occasion, pour abattre les prédateurs qui rôdent autour des enclos.

Doniphan tue tout ce qui bouge. C’est d’ailleurs assez fréquent dans les robinsonnades. Feuilletez donc « Le paradis terrestre ou la famille exilée » ! Bref, cela donne une belle brochette d’animaux aux noms tout droit sortis d’un catalogue de Buffon : martinettes, pigeons des bois, oies antartiques, tucutucos, maras, pichis, pécaris, perdrix, guaçulis, bécassines, canards, pilets, sarcelles, tinamous, outardes, tortue, bernicles, cormorans, goélands, mouettes, grèbes, pigeons de roches, grives, grouses, nandûs, vanneaux, râles, foulques, agoutis. Ratissez encore un peu le texte et je suis sûr que vous en retrouverez d’autres. Service et Moko passent tout ce beau monde à la broche et aux fourneaux.

Ce n’est pas réellement la chasse qui divise les collégiens. C’est la prétention de Doniphan à exercer son emprise sur le groupe. Malheureusement, ses trophées n’impressionnent personne. Il ne sera jamais plus populaire que lorsqu’il rentrera dans le rang.

     

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Log Book. Le Pays né de la mer. La Venise verte. Maillezais. L’embarcadère est baptisé « Le petit port sauvage ». La barque fend le tapis dense des lentilles d’eau. Silence. Contemplation. Un ragondin se faufile à l’abri des berges fragiles. Un héron gracile s’envole d’une haie d’arbres têtards. Des charolaises languides nous boudent d’une rumination hollywoodienne. Le marais mouillé. Ballade au bout du monde. Etonnant comme ce labyrinthe verdoyant modelé au cours des siècles par les bénédictins d’abord puis les hollandais, ait désormais de telles allures de paysage originel. Un sanctuaire.
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Sur le chemin du retour, c’est la surprise ! Le marais desséché et ses « isles » : Porte de l’île, l’île de Charrouin, l’île d’Elle, l’île de la Dive…La toponymie de ce sud Vendée a conservé la mémoire de ce qui fût autrefois le golf des Pictons. A bord de mon fameux break, fier comme un oiseau, j’ai un faux air de skipper de terre ferme. Un brin romantique. Caban long, sombre, à galon d’or. Col relevé. Casquette de toile blanche. Anneau à l’oreille et cigarillo aux lèvres. Je sais que la mer est un insondable univers de mythes.

 

« Sa majesté des mouches ». Un avion s’est écrasé sur une île déserte. Le crash a laissé une profonde saignée dans la jungle. Ralph, au profil athlétique et Piggy, rondouillard, bigleux et asthmatique invitent les survivants à les rejoindre en claironnant dans une conque. C’est tout une marmaille qui surgit des quatre coins de la plage. Un petit groupe s’avance solennellement, bizarrement accoutré. C’est une chorale menée par Jack.

 

Tous décident de respecter un minimum de discipline dans l’attente des secours et de se comporter comme de parfait jeunes britanniques : explorer les ressources de l’île, installer un campement, entretenir un bûcher pour signaler leur position. Ralph est désigné chef au grand damne de Jack. La conque devient le symbole de l’autorité et de la prise de parole. Piggy prête ses lunettes pour allumer le bûcher.

 

Piggy est l’éminence grise de Ralph. Il est mature et ses idées semblent judicieuses. Pourtant son programme ennuie tout le monde. Chacun voudrait n’en faire qu’à sa tête, surtout profiter de l’absence des adultes pour s’amuser. Il devient vite une tête de turc. Le laisser-aller s’installe dans la vie quotidienne.

 

Jack préfère l’action à l’attente. Il sillonne la jungle, repère des traces d’animaux, hésite d’abord à poignarder un marcassin mais prend goût à la traque, se farde pour se camoufler et entraîne enfin des copains derrière lui. C’est ainsi que les chasseurs ramènent joyeusement du gibier. Ralph les sermonne sévèrement. Pendant qu’ils jouaient à la chasse, un bateau est passé mais le feu était éteint, il a poursuivi sa route sans s’arrêter. Les deux garçons se font face. Jack ravale sa fierté mais il est devenu le personnage charismatique de l’île. Il s’arroge naturellement une sorte de suzeraineté sur son clan.

 

Au sein du campement, l’ambiance s’est dégradée. Les plus jeunes font d’horribles cauchemars. Ils évoquent un serpent sortant de la jungle, un monstre marin, un fantôme peut être. La peur est palpable. Avec ses chasseurs, Jack pense débusquer la bête. Il organise des battues, sacrifie une truie et plante sa hure sur une pique, en offrande, pour obtenir la bienveillance du monstre. La chasse a développé chez ces jeunes des instincts grégaires, des réflexes bestiaux. Ils sont méconnaissables derrière leurs masques. En tout cas, pas sûr que le sacrifice suffise, le monstre est protéiforme !

 

Simon aussi vadrouille en forêt. Il a d’abord une révélation devant la hure enveloppée d’une nuée de mouches, puis découvre le cadavre d’un parachutiste dont la voile s’enfle au gré du vent. C’est donc ça le monstre ! Il coure vers la plage pour annoncer sa découverte mais déboule au beau milieu d’une danse rituelle, une sarabande frénétique. Les chasseurs peinturlurés simulent la chasse et la mise à mort du gibier. Effrayés par son irruption tout le monde le moleste mortellement. Son corps est emporté sur une mer scintillante. Le lendemain Ralph a un profond sentiment de culpabilité. Piggy, lui, plaide l’irresponsabilité.

 

Jack a finalement rallié presque tous les enfants sous sa domination. Sa force inspire le respect. Roger dans son ombre développe une attitude malveillante. Les chasseurs se sont réfugiés dans une forteresse naturelle sur un piton rocheux. Il ne leur manque plus que le feu pour cuisiner. Ils mènent une razzia sur le camp adverse et récupèrent les binocles de Piggy. Ralph espère les reprendre en négociant avec ceux qu’il considère désormais comme des sauvages. Il n’est plus en situation de force et doit céder devant vindicte du clan. Roger qui se révèle particulièrement féroce, fait dégringoler sur Piggy un rocher en équilibre instable. Il meurt écrabouillé.

 

C’est la stupeur générale. L’intention de tuer était cette fois manifeste. Mais Piggy n’est pas le dernier bouc émissaire. Jack proclame la mise à mort de Ralph et programme une chasse à l’homme. Ses derniers camarades, les jumeaux Erik et Sam, l’avertissent, font diversion mais sont contraints à suivre le mouvement. Ralph cavale dans la jungle au milieu des cris et des flammes destinées à le débusquer de sa tanière. A bout de souffle il tombe au pied d’un officier de marine qui vient de débarquer en apercevant l’incendie depuis son navire.

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Superbe roman ! Superbe et foisonnant ! Un roman noir qui tire vers le fantastique et l’horreur. Mais par où commencer ? Comment dévider l’écheveau ? Les commentaires vont bon train, à commencer par le contexte de l’œuvre. 1954, on est dans l’après guerre, en pleine reconstruction. Les démocraties ont survécu à la montée des fascismes, mais pas sans égratignures. L’esprit des lumières est définitivement derrière nous. Il semble que le propre de l’homme soit la barbarie. Grattez le civilisé, vous découvrirez le sauvage ! Est-ce de cela qu’il s’agit ?

 

Dans un cadre post atomique (Roger Bozzeto le souligne dans sa chronique, « Sa majesté des mouches » est un roman de science fiction) des gamins font une amer expérience de socialisation. Il s’avère en effet que l’exercice de la démocratie participative est un exercice difficile, exigeant, voir contraignant. En tout cas inadapté au petit peuple des enfants et ados. L’île est devenue une immense cours de récréation qui accouchera d’un gouvernement tribal. William Golding, professeur avant d’être romancier, est aux premières loges pour décrire ces scènes de récréation ou de re-création. Hé oui l’utopie est une règle de la robinsonnade !

 

La situation critique invite en effet à un retour à la nature, peut être à une forme archaïque de la société. De là à parler de rechute dans la bestialité, y’a de la marge. Emergent de nouvelles règles, de nouveaux comportements, une nouvelle culture. C’est du moins l’hypothèse la plus couramment émise par les critiques. Toutefois, un simple regard sur la socialisation des enfants et des pré-ados dans l’enceinte de la cour de récré, laisse penser qu’on est peut être là dans une bête transposition. D’ailleurs l’actualité sur les violences en milieu scolaire prouve que la réalité dépasse parfois la fiction. Je pense notamment aux fusillades dans certains lycées aux Etats-Unis.

 

L’irruption du fantastique dans le récit survient avec l’apparition de cauchemars nocturnes chez les petits. Cauchemars symptomatiques du traumatisme du crash, des angoisses liées aux évènements, à la séparation des parents, à l’hostilité de l’île, à l’idée de la mort peut être.

Ces peurs sont aussi un réflexe de survie. La jungle est dangereuse. On ne s’y glisse pas sans peinture pour se camoufler pour approcher le gibier et passer inaperçu, être invisible.

Les meetings auxquels les gosses sont conviés permettent d’évoquer leurs peurs mais sèment la confusion jusque chez les grands. Comment y mettre un terme ? Comment se rassurer ? La négation n’est pas une solution !

 « Le noir, la nuit, les loups, les monstres, les voleurs, la guerre, les araignées et les serpents ? Tous font peur aux enfants ! Depuis la nuit des temps et dans toutes les civilisations, les enfants de 2 à 7 ans se nourrissent de ces peurs irrationnelles qui surgissent de préférence dans l’obscurité. »

On entre ainsi dans un univers de Fantasy, un monde imaginaire, merveilleux, surnaturel qui glisse rapidement vers le fantastique et l’horreur. Les grands ne trouvent pas d’autres réponses pour combattre ces fantasmes que de partir en chasse pour les terrasser. Non, ils ne sont pas si vulnérables que ça. Jack adopte une attitude virile, protectrice et paternaliste. La peur disparait au fur et à mesure que le groupe se consolide et que toute la panoplie du sacré et des rituels archaïques : offrandes, immolation, sacrifice, bouc émissaire…commence à opérer.

D’un point de vue strictement politique, qu’est-ce que cela m’évoque ? Hé bien que la démocratie n’est pas qu’une histoire de coquillages, ostracas des Athéniens ou conque pour rassembler les jeunes citoyens aux meetings et faire circuler la parole. C’est un idéal, architecturé par des institutions, pas une simple coopération.

 

L’ethnologue Julie Delalande évoque pourtant la recherche d’un idéal démocratique au sein de la cours de récré lorsque le modèle de la bande – en vogue chez les maternels notamment - fait place aux amitiés plus intimes. Le jeu collectif est moins arbitraire, la parole diffuse et le choix des équipe remis au hasard des tirages au sort, des « plouf-plouf ». C’est aussi l’apprentissage des jeux plus structurés. La traduction dans la cour de modèles adultes. Cela concerne les élèves primaires de 8/10 ans. Ceci dit le modèle du leader charismatique est loin d’avoir disparu.

 

Dans le roman, Ralph fait figure de fantoche. Son charisme ne fait pas long feu. Il finira seul, abandonné de tous, ou presque, campé sur ses certitudes. On lui reproche surtout d’être téléguidé par Piggy dont il admire en effet la pertinence. Encore que…Piggy ne fait pas toujours preuve de bon sens, se focalise exclusivement sur le campement et le signal, oubliant les besoins physiologiques. Les gosses se goinfrent de fruits qui leur fichent la colique. Tous rêvent de quelque chose de plus consistant. Un bon steak ?

 

Piggy, l’éminence grise, ne fait pas l’unanimité. Il est l’objet de moqueries. Pas seulement parce qu’il est grassouillet et bigleux mais par ce qu’il a un discours intello, trop structurant, trop impératif lorsqu’on aspire à une liberté débridée en l’absence d’adultes, justement. Pas facile alors de galvaniser des mômes ! Encore moins lorsque le programme consiste en contraintes et qu’il est rythmé de critiques et de leçons de morale. Toute une série de maladresses qui stimulent vite l’esprit de rébellion. D’autant qu’à côté de cela, Jack propose une activité ludique : la chasse.

 

On évoque souvent la capacité … ou pas, des gouvernements à gérer les crises. En l’occurrence Ralph et Piggy ont certainement raison d’insister sur l’entretien d’un signal - et clin d’œil de l’auteur c’est bien l’embrasement de l’île qui attire les secours ! - par contre leur inflexibilité est telle qu’elle crée des insatisfactions et des frustrations. Ils deviennent impopulaires, perdent leur crédit, s’accrochent désespérément au pouvoir et refusent l’alternance. L’erreur de Ralph c’est qu’il n’écoute pas les aspirations de ses copains, néglige d’instaurer une collégialité de décisions. Seule alternative pour l’opposition : le passage en force, le putsch et la purge. Piggy a d’ailleurs une bonne tête de bouc émissaire. Sa cause est entendue dès le début du récit. Pour autant doit-on parler d’échec de la civilisation dans ce glissement d’une démocratie intuitive vers une organisation tribale ?

 

Il y a entre Ralph, Piggy et Jack une différence de tempérament et de stratégie. Jack est un leader naturel. Il oppose l’action à l’attente des secours. Mais qu’est-ce qui caractérise le système de Jack ? Au début, c’est la meute. La horde primitive de Freud ? De vrais cabots ! Les ados jouent – c’est un jeu ! - à se grimer pour se fondre dans la forêt, à pister les gorets et les abattre au terme d’une course poursuite haletante. Mais pas facile de tuer. Jack hésite d’abord. Y prend goût ensuite. Y trouve une certaine jouissance, une euphorie qu’il transmet naturellement à ses camarades. C’est l’enthousiasme général ! Jack gagne en prestige et se gonfle d’orgueil. Il est le père protecteur et nourricier de sa tribu. Il bat la jungle pour débusquer le monstre qui effraie les jeunes. Il réinvente un univers sacré, magique, mélange de superstitions, de pratiques archaïques, de rituels naïfs, venus du fond des âges telles que cette offrande pour apaiser les esprits et la danse mimétique qui relate des parties de chasse héroïques et renforce la cohésion du groupe. Il invite royalement ses adversaires à ses festins à l’exception de Piggy toutefois. Du haut de sa forteresse il toise l’île tel un seigneur tout puissant. Il fait régner une loi implacable et instaure des bizutages, des brimades, des sévices corporels hérités peut être du collège, de la chorale ou de la maison de redressement. (Un doute plane sur le passé de Jack, est-ce un délinquant ? Pourquoi porte-il un couteau sur lui ?) Derrière lui ses guerriers, anonymes derrière leurs masques. Et son âme damnée, Roger, aiguillonné par une violence perverse, instigateur du meurtre de Piggy et de cette chasse à l’homme qui rapelle « La chasse du comte Zaroff ».

 

Roger a tout de l’enfant-bourreau. On le croise tout d’abord à l’occasion d’une scène énigmatique mais qui annonce les disfonctionnements à venir. Il est caché derrière un arbre, sur le point de taquiner un petit en lui jetant des cailloux :

 

« Il laissait autour du petit garçon un espace d’environ six mètres de diamètre qu’il n’osait pas franchir. Là, invisibles mais puissants, dominaient les tabous de sa vie d’antan. Autour de l’enfant accroupi, planait la protection des parents, de l’école, du gendarme, de la loi. Le bras de Roger était retenu par une civilisation qui ne se préoccupait aucunement de lui et tombait en ruine. »

 

Après des intimidations et des menaces, il passe à l’acte en tuant Piggy. Indifférent à la portée de son geste ! Les jumeaux, Erik et Sam, le surprennent enfin à effiler aux deux bouts le pieu – il n’y a pas d’ambiguïté - sur lequel il compte planter la tête de Ralph. Comme dans la tragédie du Batavia, il y a fort à parier que la disparition des boucs émissaires ne suffira pas à consolider la bande et surtout à répondre à l’avidité morbide de Roger. On peut imaginer une escalade sanglante. Roger n’est pas simplement cruel, il est sadique. C’est pathologique.

Alors, jeu cruel ? Certainement ! Mais cette cruauté n’est-elle pas entre autre le miroir du spectacle pitoyable des atrocités de la seconde guerre mondiale ? Là où certains voient une parabole, une transposition, ne peut-on prétendre qu’il s’agit plutôt d’un apprentissage précoce de la discrimination, de la violence et de la cruauté. Il y a de la graine de tyran chez l’enfant ! Ils valent bien leurs aînés qui perpétuent au travers d’eux de vieilles histoires et manières de faire…

 

Contrairement à Jules Verne, enfermé dans son bureau, qui prête à ses collégiens une conscience d’adulte, William Golding est un observateur perplexe des méandres de l’âme humaine. Il observe les élèves dans sa cour de récréation et il extrapole. Il sait les limites de l’éducation. Il n’est pas le seul ! Quelqu’un suggérait que « Sa majesté des mouches » c’est « La guerre des boutons » qui tourne au cauchemar. Ou quelque chose comme ça. Or, sous ses faux airs de chronique burlesque et nostalgique, « La guerre des boutons » met déjà en scène une bande de sauvageons.

 

« J’ai voulu restituer un instant de ma vie d’enfant, de notre vie enthousiaste et brutale de vigoureux sauvageons dans ce qu’elle eut de franc et d’héroïque, c’est-à-dire libérée des hypocrisies de la famille et de l’école. » écrit Louis Pergaud dans sa préface.

 

Les deux récits offrent de nombreuses similitudes. Les auteurs d’abord, à gros traits. Ce sont l’un un instituteur, l’autre un professeur. Ce sont l’un, un futur combattant de la première guerre mondiale, l’autre ancien combattant de la seconde. C’est pour chacun un premier roman et un succès. Ils s’inspirent de ce qu’il ont eux même vécu dans leur enfance ou observé dans les cours de récréation.

 

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« La guerre des boutons » ? C’est l’histoire des meilleurs ennemis du monde. De père en fils – ne serait ce pas aussi une parabole des haines qu’entretiennent français et allemands ? – sans qu’on sache plus très bien quelle en est l’origine. Bordées d’injures, bagarres incessantes entre bandes, menées tambour battant, avec un langage va-t-en guerre et avec force de coups, de bosses, de horions, de blessures, de prises d’otages, d’humiliations. Un récit truculent. Des gamins turbulents. Quelques saillies de langages qui font sourire. Et voilà empaqueté un parfait divertissement.

 

Revenons au langage. L’atmosphère des bagarres est particulièrement relevée : cris d’épouvante, acclamations et hurlements de guerre, beuglements de victoire, railleries, huées, des ah ! ah ! gutturaux et féroces, des hurlements comme dans un accès de démence…

Et les batailles, les escarmouches, vraiment pimentées. Avec leurs frondes, les lances effilées au couteau et polies avec du verre, les sabres de bois, les épieux, les triques, les bâtons, ils poussent une charge, se ruent, tombent sur l’ennemi, cognent, avec ardeur et impétuosité, jettent des grêles, des rafales de cailloux…

 

Dans une scène restée célèbre les Longevernes montent à l’assaut à poil pour ne pas se faire abîmer leurs vêtements. Remplacez Velrans (les adversaires) par « cochons » et vous obtenez une scène de « Sa majesté des mouches » :

 

« Et telle une légion infernale et fantastique de gnomes subitement surgis de terre, tous les soldats de Lebrac, brandissant leurs épieux et leurs sabres et hurlant épouvantablement, tous nus comme des vers, bondirent de leur repaire mystérieux et s’élancèrent d’un irrésistible élan sur la troupe des Velrans. […] Lebrac, en avant toujours, brandissait son sabre ; ses grands bras nus gesticulaient ; ses jambes nerveuses faisaient des bonds de deux mètres, et toute son armée, libre de toute entrave, heureuse de se réchauffer, accourant d’une folle allure, tâtait déjà de la pointe de ses épieux et de ses lances les côtes des ennemis qui arrivaient enfin à la grande tranchée. »

 

Plus loin dans la grande tradition de Robin des bois, les Longevernes organisent un festin en forêt. Chacun ramène sa part de biscuits, chocolat, bonbons, réglisse, pommes, pomme de terre, poires, eau de vie et cigarillos… Ca préfigure ce que sera le festin sur la plage et la sarabande rituelle de William Golding.

 

« Les dents croquaient et mastiquaient, les yeux pétillaient. La flamme du foyer, ravivée par une brassée de brandes, enluminait les joues et rougissait les lèvres. On parlait des batailles passées, des combats futurs, des conquêtes prochaines, et les bras commençaient à s’agiter et les pieds se trémoussaient et les torses se tortillaient ».

 

Sans commentaire !

 

« La guerre des boutons » C’est un jeu collectif, un jeu de guerre. La chasse en est un autre. A chacun son rôle : premier, second, figurants anonymes cachés derrière leurs masques. C’est ce qui rend plus visible encore les relations de pouvoir et la dramaturgie du récit.

On est plus que jamais dans une cour de avidité. Je ne perdrais pas ma salive à résumer ce que Julie Delalande, ethnologue, décrypte bien mieux que moi. J’ai parcouru avec curiosité « La récré expliquée aux parent » (Editions Louis Audibert – 2003). C’est éclairant. A tel point que je me demande pourquoi les dossiers pédagogiques en ligne font l’économie de cet aller-retour le récit et la réalité de la vie à l’école primaire, au collège ou au lycée ? Surtout à une époque où le terme de sauvageon est à la mode pour désigner les auteurs de violence en milieu scolaire. Je lui emprunte quelques citations trouvées sur le net. C’est très explicite :

 

« Le jeu collectif suppose une distribution des rôles et crée un lien de dépendance entre joueurs. Il lie ensemble les participants mais suppose qu'ils s'accordent sur la place de chacun dans le jeu et au-delà : il rend visibles des relations de pouvoir.

 

C'est en outre en trouvant sa place dans le groupe que l'on se fait reconnaître. Si ce groupe se contente dans un premier temps de mettre en commun une pratique ludique, il devient rapidement un lieu où s'établissent des règles et des valeurs qui dépassent les jeux pour régir les relations entre copains. Il devient un espace d'expérimentation de la vie collective où les enfants mettent à l'épreuve nos règles sociales et se construisent, au fil des années, une histoire commune.

 

Parmi les qualités individuelles recherchées, les élèves des écoles maternelle et élémentaire mettent en avant la gentillesse, la faculté à faire preuve de générosité et de bienveillance envers ses ami(e)s. Ulyssa, 9 ans : « Pour être ami, faut s'aimer, avoir confiance en eux, qu'y t'aident. » Ils font par ailleurs l'expérience que le vol et la tricherie ou l'agression gratuite nuisent à la relation amicale et réservent ces comportements à leurs ennemis. Ils testent l'utilité des règles et ne se bagarrent pas, par exemple, de façon anarchique, mais à l'intérieur d'un cadre moral qui les oblige à répondre quand ils se font insulter physiquement ou verbalement - le fameux « y m'a traité ! » - pour laver leur honneur. »

 

« La force du groupe - L’envie de faire ensemble pour trouver le plaisir ludique que provoque le jeu collectif amène des enfants, dès l’âge de quatre ou cinq ans, à faire des compromis ou des sacrifices, à échanger ou donner, à accepter un second rôle et à se soumettre, finalement, à la loi des pairs.

 

Cette loi s’installe petit à petit, au cours des trois premières années; elle est le fait de quelques-uns qui deviennent vite des «chefs» qui «commandent» leur «bande». Ce vocabulaire enfantin, que j’ai retrouvé d’une école à l’autre, reflète l’instauration d’un pouvoir hiérarchique fort que les leaders ne sont pas les seuls à mettre en place. S’ils sont ceux qui sont capables de mener leur bande parce qu’ils possèdent le charisme et l’autorité et développent des compétences sociales apportant l’ordre mais aussi la joie dans la pratique collective, ils sont soutenus et maintenus en place par leurs acolytes parce que, précisément, ils permettent le jeu commun et engendrent la construction d’un groupe solidaire valorisant pour ceux qui y appartiennent. »

 

Pas bon donc d’être exclu du jeu ! Le processus de victimisation est bien connu. Rejeté, isolé, victimes d’agressions verbales (moquerie, insultes…), psychologiques (menaces, rejet du banquet) et physique (claque, coups…) Piggy est finalement sacrifié. Une façon de pacifier le groupe en dehors de toute opposition. Encore cette opposition était elle plus agaçante peut être que dangereuse. Piggy, c’est Jiminy Cricket. Cette bonne conscience sensée nous guider mais que nous n’écoutons pas toujours.

 

Là encore, l’analyse de la cour de récré donne des éclairages sur ce personnage de Piggy. Constat : « [Les boucs émissaires], pour des raisons arbitraires, sont montrés du doigt et tenu à l’écart. Ainsi, ceux qui ont le malheur d’être petits, gros, laids… risquent plus que les autres de se voir stigmatisés. »

 

Piggy a un profil de victime. On perçoit immédiatement sa faiblesse, son introversion, sa docilité, sa serviabilité, son manque d’assurance, ses angoisses… Il a peu de camarades à l’exception de Ralph qui a, lui, un profil de leader, de protecteur. Pas suffisamment toutefois pour mener le jeu jusqu’au bout.

 

Conclusion. Ces deux romans posent avec plus ou moins d’acuité et de réalisme les questions de l’enfance, de l’éducation et de la sociabilité. Tous ces gamins sont des adultes en devenir. Ils sont évidemment immatures. Sevrés trop tôt. Mais tout de même en pleine possession des clés pour la survie de leur groupe. Ils ont en tout cas en tête des schémas intuitifs que le lecteur adulte découvre avec stupeur. On est bien plus à l’aise pour distribuer des satisfécits à Gordon, Briant, Doniphan qu’à faire preuve de compréhension pour ne pas jeter l’anathème sur Jack, Roger, Ralph, Piggy…

C’est oublier que nous avons nous même été enfants. Le célèbre syndrome de Hook ! On a oublié le Pays Imaginaire. Heureusement Julie Delalande décrypte pour nous la cour de récré et redonne du sens à ce que nous interprétons trop souvent comme un univers bruyant, un univers de jeux désordonnés, voire une jungle violente. Or les chercheurs sur les liens sociaux nous le rappellent : « Il y a toujours eu un monde de l’enfant, avec ses jeux, ses friandises, son imaginaire ». En l’occurrence, William Golding force le trait. C’est toute la puissance de son éloquence narrative qui nous interpelle sur des sujets fondamentaux. Plus encore en ces jours de pré-rentrée !

Alors, oui, évidemment la question de la civilisation est au cœur de ces romans. Enfants et ados sont en cours de devenir des adultes. Ils perçoivent bien qu’ils ne sont pas si armés que cela pour prendre le relais. Ils nous le rabâchent à longueur de pages qu’ils ne sont que des gosses après tout. L’absence des parents, des adultes en général les laisse fort dépourvu quand le crash fut venu. Ils se replient sur ce qu’ils connaissent le mieux, la loi de la cour de récré. La tentative de mise en place d’une organisation coopérative et démocratique flanche vite. La culture n’est pas innée ! Les récits d’enfants sauvages laissent penser que l’enfant, seul, livré à lui-même, sans stimulations culturelles, est conduit à des régressions. Définitive ? Voyez Tarzan, Mowgli… Les récits de « survivants » pourraient tout aussi bien nous réserver des surprises sur utopies post tout ce que vous voudrez.

Allez, pour finir. Des producteur n’ont pas trouvé mieux que d’en faire un reality show intitulé « Kid Nation ».

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