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 JAQUETTE 5 enfant 173 

Difficile de trouver d’authentiques Bibliothèque Verte, Rose, Rouge et Or ou Idéal, Collection Pourpre, Flammarion ou Nelson autrement que dans leur plus simple appareil, c'est-à-dire tout juste vêtues de leur reliures cartonnées, chez les bouquinistes, sur les foires à tout, sur le Salon des Vieux Papiers, au Marché Brassens ou dans les Villages du Livre !

 

Les jaquettes illustrées ont souvent disparu. Pourquoi ? Un libraire m’expliquait avec véhémence qu’il s’agissait de merchandising. Les couvertures étaient livrées, à part, ou pas, vendues ou pas ! Pas très convainquant ! Je penche plus volontiers pour un souci d’esthétique. Les gamins et ados jetaient délibérément ces jaquettes pour créer un effet visuel, un bel alignement de volumes, martial, bourgeois, aristocratique, sur leurs rayons de bibliothèque. Un peu comme leurs parents qui reliaient parfois les éditions populaires fragiles avec ces gardes marbrées et ces faux-dos de percale avec ou sans nerfs, tout à fait caractéristique des reliures Bradel (par emboîtage), assez courants sur les brocs.

 

C’est d’ailleurs ce même effet visuel qu’on retrouve sur le plateau de « La grande Librairie » animée par François Busnel où des piles de livres sont uniformisées par des filtres de couleurs rouge, bleu, jaune, vert…ou dans le décor naturel de « Bibliothèque Médicis » proposée par Jean Pierre Elkabbach sur Public Sénat.

 

C’est justement dans ce piteux état que j’ai découvert « Cinq enfants dans une île ». C’est un roman de René Duverne, édité dans la Bibliothèque Rose Illustrée, une collection lancée par Louis Hachette pour diversifier le catalogue des ouvrages vendus dans son réseau de bibliothèques de gare, réseau toujours actif sous l’enseigne Relay H d’ailleurs. L’idée lui avait été soufflée par W.H Smith lors de la visite de l’exposition universelle de Londres en 1851. A l’époque, il existait deux formules de cette Bibliothèque Rose : une brochée avec une couverture souple et une plus prestigieuse, reliée, en percaline rouge surmontée d’un décor classique doré. Cette reliure a perduré jusqu’en 1958. Depuis j’ai déniché un exemplaire habillé de sa couverture d’origine.

 

Le développement de ce réseau de bibliothèques déchaîne les passions et soulève des débats jusque dans l’hémicycle. Il faut dire que l’affaire est juteuse. Une étude d’Elisabeth Parinet en décrypte justement les enjeux politiques, juridiques, marketing, commerciaux et financiers. Louis Hachette ne fait pas dans la dentelle, il efface d’un revers la concurrence des colporteurs en négociant des concessions avec les différentes sociétés de Chemins de Fer, s’attire les foudres des maisons d’édition rivales et des auteurs en exerçant une certaine censure dans la sélection des titres vendus en kiosque et en privilégiant évidemment son propre catalogue.

 

Vers 1890, un terrible bras de fer l’oppose à Ernest Flammarion qui entend se tailler une part du gâteau mais le duel tourne court. Louis Hachette, en affairiste avisé, liquide systématiquement le mobilier des bibliothèques gagnées par son concurrent pour l’obliger à investir, puis prend le contrôle des messageries pour lui imposer des tarifs prohibitifs.

 

Même si les bilans laissent apparaître rapidement que la part du livre diminue régulièrement au profit de la presse. La multiplication des points de vente a assuré une véritable visibilité au livre. On vient d’entrer dans l’ère de la diffusion et la consommation de masse. Dans les faits, une bibliothèque de gare offre tout au plus 600 références, dans un format de poche, mais il est difficile d’en apprécier l’échantillonnage faute de sources. Ce que l’on connaît bien, par contre, c’est le catalogue Hachette. Rien de bien original dit-on. La Bibliothèque des Chemins de Fer est ventillée en sept domaines identifiés par des codes couleurs : rouge pour les guides, vert pour l’histoire et les voyages, cuir pour la littérature française, jaune pour la littérature ancienne et étrangère, bleu pour l’agriculture et l’industrie, rose pour les livres illustrés pour les enfants, saumon pour les inclassables. Ces collections destinées à la grande distribution sont formatées. Leurs tarifs sont attractifs. La qualité toujours meilleure que celles des éditions de colportage.

 

A une époque où les librairies sont rares, les bibliothèques de gare démocratisent véritablement la lecture mais on ne retiendra trop souvent de cette aventure commerciale et culturelle que l’expression lapidaire de littérature de gare, une formule qui relègue invariablement les auteurs populaires et leurs romans dans des culs de basse fosse. C’est pourtant truffé de perles à commencer par l’impayable San Antonio. On ne peut pas en dire autant de « Cinq enfants dans une île » de René Duverne, loin s’en faut…

 

Résumé : A l’occasion d’une mutation au Canada, Monsieur et Madame Leforestier installent quelques mois leurs quatre enfants, Bertrand, Catherine, Guillemette et Geoffroy âgés respectivement de 15, 13 et 11 ans ½ (ils sont jumeaux), sur un îlot au milieu du Rhône à quelques kilomètres d’Avignon.

 

Forts de leur maturité, de leur sens des responsabilités, de leur débrouillardise, les enfants réclament une certaine indépendance. Ils souhaitent vivre à leurs frais, en gérant leurs études et la vie quotidienne. Monsieur Leforestier les prend très au sérieux, finance leur installation et leur projet d’élevage de volailles. Il les confie aux soins de Mademoiselle Maisie, leur jeune gouvernante. Seule recommandation « ne pas se faire remarquer défavorablement » ni « pousser l’esprit d’aventure jusqu’à l’imprudence ».

 

La robinsonnade devient alors un dispositif pédagogique qui vise l’autonomie de la fratrie. Leurs projets nécessiteraient évidemment plus de réflexion, de bon sens et de compétences qu’ils n’en font preuve mais ce qui importe c’est moins la réussite que l’épanouissement. Les échecs ont des vertus pédagogiques.

 

Les enfants vivent ainsi de façon très rustique, à l’écart de la ville, partageant leur temps entre la classe et leurs projets : l’élevage de volailles (poules, canards, oies), l’aménagement d’une basse cours, d’une couveuse, l’entretien des animaux….

 

Malheureusement, les volailles élevées en plein air vagabondent et pondent un peu partout – la cueillette est malaisée – d’autres se débinent sur un îlot proche et lorsqu’il s’agit de vendre les œufs, Bertrand se rend vite compte qu’il n’a pas la bosse du commerce, se décourage et brade sa production à un sympathique coquetier, Monsieur Massepin qui rachètera plus tard l’ensemble des équipements au moment de la faillite. Effectivement, les enfants ne tardent pas à être débordés, écoeurés, épuisés par les éclosions et l’arrivée de centaines de poussins dont il faut prendre soin.

 

Le second projet est du même acabit. Les Leforestier n’ont pas mesuré leurs erreurs et retombent dans les mêmes travers en élevant cette fois des lapins en plein air. Les bestioles se dispersent, creusent des terriers et retournent à l’état sauvage. L’île devient une véritable garenne qui intéresse quelques chasseurs de passage.

 

Mademoiselle Ladouce, l’ancienne propriétaire entre en scène. C’est une vieille fille, revêche, vindicative et procédurière qui cherche querelle au moindre prétexte. Elle confisque des oies qui sont venues nicher sur un autre îlot qu’elle possède encore et demande réparation pour de prétendus préjudices.

 

C’est à cette période qu’Henry « avec un y » débarque à son tour. C’est un chenapan qui a fugué pour cause de mauvais traitements. Il a entendu parler du mode de vie des Leforestier et compte bien vivre aussi en toute liberté. Les frères et sœurs l’accueillent froidement. Il ne faut pas confondre liberté et anarchie car, eux, ont acquis la confiance de leurs parents au prix de leur discipline, de leur sens des responsabilités, du respect d’autrui et des conventions, de leur implication au travail.

 

Malgré ce discours (dé)moralisateur, Henry se met au diapason même s’il fait souvent l’objet de remontrances. C’est encore un électron libre. Son niveau scolaire est faible. Il le compense par des habiletés manuelles indéniables et sa bonne volonté. Il partage d’ailleurs volontiers ses connaissances et apprend à ses camarades avec brio l’art de la vannerie. Résultat : chacun se met à tresser des paniers en osier pour les vendre sur les marchés. C’est un revenu d’appoint pour la collectivité.

 

En bon redresseur de tort, henry part reprendre les oies dont mademoiselle Ladouce s’est, selon lui, injustement emparée. Il se retrouve dans un sacré pastis ! les Leforestier lui reprochent ses méthodes de gangster et lui intime l’ordre de rendre les oies. Vexée, excédée Mademoiselle Ladouce refuse. Désemparé, Henry vend les volailles un bon prix dans une boucherie. On le lui reproche aussi. Mademoiselle Maisie doit intervenir pour rétablir la sérénité au sein du groupe. Après tout, les volailles étaient destinées à la vente !

 

Cela relance les réflexions à propos des projets et des affaires. Henry suggère d’organiser une fête champêtre. Son enthousiasme est communicatif. Les Leforestier s’investissent de bon cœur. Henry active son réseau de connaissances, organise des navettes de barques, réunit un orchestre….Les frères et sœurs se consacrent à l’accueil des visiteurs, à la buvette, aux animations. Ils décident tous ensemble de vendre les lapereaux dans des corbeilles d’osier toutes enrubannées. Comme c’est trognon ! Encore faut-il capturer les garennes à l’épuisette…

 

La fête se déroule parfaitement mais en soirée pourtant, deux fillettes échappent à la vigilance de leurs parents, grimpent dans une barque et partent à la dérive sur le Rhône. Bertrand se jette à l’eau, les rattrape à la nage et sauve l’une d’elle de la noyade, in extremis. Il est accueilli en héro. Dorénavant, Monsieur Loriot, son père, veillera de loin sur eux et leur apportera son soutien. Le bilan de la fête est tout à l’honneur d’Henry. Il a montré de remarquables talents d’organisateur.

 

Seule ombre au tableau, le retour de Mademoiselle Ladouce qui cherche noise. Cette fois-ci c’est à propos d’un filin qu’Henry a trouvé amusant de tirer entre les deux îlots comme s’il s’agissait d’un remorquage. Les gendarmes rappliquent, enquêtent et dressent un procès verbal de complaisance. Mademoiselle Ladouce est réputée pour ses tracasseries. Mais attention de ne pas la provoquer !

 

Quelques jours plus tard c’est à un tout autre péril que la communauté est confrontée. Une brusque montée des eaux submerge l’île et des courants rapides l’isolent. Ils vivent une semaine sur leurs réserves, chichement, et voient leurs aménagements balayés par la crue. Un yacht en panne dérive dangereusement. Vivace, Bertrand attrape au vol un filin et l’amarre à un tronc d’arbre. Les propriétaires sont des parvenus, un peu m’as-tu-vu, qui lâchent un chèque de remerciement. Bertrand offusqué le leur renvoie par courrier.

 

Les projets sont alors en stand by. On évoque l’édition d’un journal mais l’idée reste au placard, d’autant que Monsieur Leforestier annonce son retour prochain et son intention de rapatrier ses enfants au Canada. Dans le concert de joie, une seule voie dénote, celle d’Henry qui s’inquiète pour son avenir.

 

A l’heure des retrouvailles, les Leforestier réalisent tous les progrès qu’Henry a fait à leur contact et réfléchissent à son avenir. Ils plaident sa cause auprès de Monsieur Leforestier. Henry n’ira ni en orphelinat, ni en famille d’accueil, ils l’adoptent en quelque sorte avec l’assentiment de son père.

 

En lisant « Pierre Robinson et Alfred Vendredi », on abordait entre autres choses les questions d’instruction et de méthodologie des leçons de choses, avec « Cinq enfants dans une île », on aborde cette fois la question de l’éducation dans toute son acception. En un mot, quelle est la pédagogie la mieux adaptée pour développer une personnalité harmonieuse ? Mais de quoi parle-t-on ? D’autonomie ? De liberté d’agir et de penser ? De confiance en soi ? D’adaptabilité ?...Et quoi d’autre ?

 

La robinsonnade devient une alternative à la scolarité traditionnelle. René Duverne titille le mythe, extrapole et prolonge la réflexion de Jean Jacques Rousseau en la confrontant aux approches les plus avant-gardistes, celles des Educations Nouvelles dont Alexander Sutherland Neill, Maria Montessori et Célestin Freinet, notamment, sont les initiateurs.

 

Difficile de qualifier précisément les relations qu’entretiennent les visions de René Duverne et de Célestin Freinet notamment. Quels sont les points de convergence et de divergence entre les deux hommes ? La robinsonnade de René Duverne est en tout cas l’occasion de tarabuster l’Ecole Publique et d’affirmer des connivences avec ces Educations Nouvelles.

 

Il n’y a là rien de révolutionnaire, de nombreuses expériences se font écho les unes aux autres depuis un demi siècle, celles des maîtres camarade des écoles de Hambourg, la casa dei bambini de Maria Montessori, la libre école de Summerhill de Neill, l’école de Saint Paul de Vence de Célestin Freinet par exemple. Il faut croire que l’Ecole Publique ne satisfera jamais personne ! « Dégraisser le mammouth » était une formule amusante pour évoquer les pesanteurs et l’archaïsme de l’institution. Luc Ferry déplorait encore récemment sur LCP la valse des ministres, le train incessant des remaniements et des réformes qui rendent tout changements inopérant, alors que chaque jour, on déplore le désarroi grandissant du corps enseignant, l’inadaptation des programmes, la montée des violences scolaires…L’île de René Duverne est un havre en comparaison !

 

Il y a tout de même quelque chose de subversif dans ce roman, c’est de proposer un modèle éducatif sous prétexte d’une banale robinsonnade dans les pages d’une collection grand public. L’éditeur en était-il conscient ou était-ce dans l’air du temps ? Quoiqu’il en soit, le roman de René Duverne ne s’érige pas en ouvrage polémique. Encore que les chapitres deux et trois, « Premier débarquement dans l’île » et « Premiers projets » mettent clairement la robinsonnade dans une perspective pédagogique : l’expérience et les tâtonnements développent les capacités et les compétences donc l’autonomie. Le rôle de gouvernante consiste à encourager les enfants dans leurs projets, à veiller à leur sécurité et au respect des convenances. L’enfant est maître d’œuvre de ses apprentissages.

 L'école buissonnière

En 1949, date de parution de « Cinq enfants dans une île », Célestin Freinet est sous les feux de la rampe. Jean Paul Le Chanois sort justement sur les écrans « L’école buissonnière » qui relate peu ou prou le parcours du célèbre instituteur. C’est une comédie pleine de fraîcheur dont je me souviens dans les grandes lignes, un peu de la même trempe que « Le cercle des poètes disparus ».

 

Le film met en scène les tribulations d’un instituteur tout juste démobilisé, confronté à un monde rural conservateur où les enfants fréquentent l’école avec plus ou moins d’assiduité et plus ou moins d’intérêt, où les résultats sont souvent acquis au prix d’une discipline de fer, où l’instruction prime sur l’éducation, deux choses biens différentes. L’éducation, nous dit Le Robert, a pour objet non seulement le développement intellectuel mais encore la formation physique et morale, l’adaptation sociale…

 

Monsieur Pascal s’oppose rapidement à son prédécesseur à la retraite qui loge toujours avec sa fille (institutrice elle aussi) dans l’école et qui préconise une autorité féroce. Les pratiques novatrices de son jeune successeur pour la conduite de la classe lui semblent suspectes d’abord lorsqu’il responsabilise les élèves, ensuite lorsqu’il lance son projet d’imprimerie à l’école. Imprimerie, journal, vous voyez le lien avec René Duverne ?

 

L’imprimerie est tout à la fois un prétexte et une modalité pédagogique. Un prétexte parce que le journal suscite l’intérêt pour l’écriture et ce qui en découle : l’orthographe, la grammaire, la syntaxe…C’est aussi tout l’intérêt que les écoliers portent désormais à leur entourage en menant des enquêtes auprès de leurs aînés au risque parfois de glisser vers les commérages.

 

Toutes les étapes de l’impression puis de la diffusion du journal de classe motivent les élèves. Tous sans exception se lancent comme un seul homme dans l’aventure, font preuve d’attention, de ténacité et d’ingéniosité pour mener le projet à terme. La méthode divise évidemment les parents. Les femmes surtout constatent un changement de comportement chez leurs chères têtes blondes.

 

Par contre, c’est une vive émotion au sein du Conseil Municipal. Les enfants sont remuants et cette nouvelle liberté de ton et d’expression n’est pas du goût de tous. Certains se voient égratignés par des potins et blessés dans leur amour propre. Ils exigent la mutation de Monsieur pascal auprès de l’académie. C’est un véritable chambard autour de la vie scolaire mais la réussite de tous les élèves – même du présumé cancre, c’est dire si la méthode tient ses promesses ! – à l’examen du certificat d’Etude clôt définitivement le débat.

 

Je ne suis pas un spécialiste des sciences de l’éducation et je risque de me fourvoyer dans ce champ culturel, à peine armé de quelques pages extraites d’Internet ! C’est pourtant bien le seul intérêt de ce roman parce que le récit dans l’ensemble est d’une rare mièvrerie.

 

Difficile donc de démêler les sources idéologiques de l’auteur. On a vraiment le sentiment qu’il monte sa mayonnaise en empruntant les ingrédients de sa recette scolaire aux grandes toques des Nouvelles pédagogies ? Libertaires ? Actives ? Expérientielles ?...René Duverne, en tout cas, décrit concrètement le cadre et l’organisation d’une expérience éducative atypique mais teintée d’un rigorisme moral inattendu.

 

La lecture de « Cinq enfants dans une île » à la lumière par exemple d’un manuel tel que « Leçons de Morale » de J. Curé et F. Houzelle est éloquent, ne serait-ce que pour saisir la place de l’enfant que les Leforestier incarnent, par opposition à Henry, le sauvageon. Même si celui-ci focalise les critiques, c’est le personnage le plus attachant au regard de la posture solennelle et conventionnelle des Leforestier. C’est la personnalité la plus créative, la plus audacieuse, la plus pertinente de la bande. C’est paradoxalement lui qui passera à la moulinette. Nos représentations de l’adolescent ont dû bien évoluer !

 

Pour commencer, ce qui est commun à de nombreuses expériences novatrices c’est la communauté de vie, une école déconnectée de la famille et de la société. Summerhill laissera l’éternelle image d’une école à la campagne. Elle est considérée comme un « îlot de liberté ». Pas mal comme image, non ?

 

« Summerhill est un îlot qui vit en marge de la société […] Ma destinée n’est pas de réformer la société mais d’apporter le bonheur à un tout petit nombre d’enfants. » (A.S. Neill, Libres enfants de Dummerhill)

 

De l’île métaphorique à l’île réelle il n’y a qu’un pas. L’îlot de René Duverne à proximité d’Avignon est une retraite où les enfants vivent en autarcie selon des règles qui leurs sont propres. On pourrait dire sans contamination. Ils y développent malheureusement un syndrome de misanthropie. Toutes ces pédagogies sont en quelque sorte des prolongements de la philosophie de Jean Jacques Rousseau dont l’idée centrale était que l’homme naît bon et que c’est la société qui le pervertit. C’est assez éloigné de la classe ouverte sur le monde de Célestin Freinet. Le repli sur soi relève d’ailleurs de démarches un peu sectaires tout de même.

 

Autre caractéristique commune : l’autogestion. D’emblée, Bertrand affirme la volonté d’indépendance de la fratrie. Les enfants veulent vivre du fruit de leur travail. Leurs parents investissent uniquement dans leur emménagement et leur projet d’élevage de volailles.

 

Je reste tout à fait sceptique sur les objectifs. Apprendre par l’expérience, c’est tout à fait louable. Mener des projets en découvrant intuitivement les vertus du QQOQCCP (Qui fait Quoi ? Où ? Quand ? Comment ? Combien ? et Pourquoi ?) formidable. Se mettre en danger pour mieux relever les défis et repousser les limites, se sentir grandir et confiant en soi, c’est tout à fait respectable. Mais Bertrand n’a qu’une idée en tête : faire de l’argent, des bénéfices ! Cette éducation viserait-elle à former un homo économicus ?

 Freinet en classe

On prend du large avec la philosophie de Célestin Freinet. « Freinet croyait à la pédagogie comme un moyen, sinon au moyen, de transformer l’Humanité. Pour peu qu’elle se généralisât, sa pratique lui paraissait devoir être un moyen de régénération sociale et de dépassement du capitalisme exploiteur et fauteur de guerre. C’est en cela que Freinet pédagogue était également un politique. »

 

La structure du temps scolaire maintenant. Les journées sont rythmées par des cours – sûrement individualisés – le matin et des activités économiques l’après midi : élevage, vannerie, évènementiel…On est là sur un principe souple d’alternance, finalement. A l’arrivée d’Henry, Mademoiselle Maisie procède à son évaluation et décèle un retard scolaire. Elle met en œuvre un programme adapté pour qu’il maîtrise les fondamentaux. Bizarrement, cette Education Nouvelle, façon René Duverne, lorgne en direction des programmes de l’Education Nationale. Elle admet volontiers par contre que ce retard est compensé par des habiletés manuelles.

 

Cette modélisation est facilitée par l’attitude convenue des enfants ou du moins – pour être plus juste – par l’idée que se fait René Duverne de ses élèves idéalisés à la manière de Jean Jacques Rousseau et de son Emile. C’est dans les « Leçons de morale à l’école primaire » que j’ai retrouvé le portrait craché de nos écoliers modèles. Ci-joint une série de citations éclairantes :

 

« Première leçon. Le but de la morale. La morale est la science des bonnes mœurs. C’est l’ensemble des règles qui doivent diriger l’activité libre de l’homme. Le but de la morale est de nous apprendre à connaître nos devoirs et de nous engager à les remplir. Les inclinations naturelles vers le bien, la conscience elle-même ont besoin d’être éclairées, fortifiées et dirigées. Or, cette culture de l’âme, cette direction de la volonté et du cœur, forme l’objet de la morale, qui nous guide dans la voie du bien et de la vertu. »

 

« Deuxième leçon. La conscience. De tous les êtres de la nature, l’homme est le seul qui ait la faculté de se diriger lui-même ; seul, il est libre. Mais s’il se conduit comme il lui plaît, il trouve aussi et toujours en lui un juge, qui le récompense quand il fait le bien et qui le blâme lorsqu’il agit mal. Ce juge, c’est la conscience. »

 

« Troisième leçon. L’instruction développe la conscience et contribue à l’éducation. Au fur et à mesure que nous nous instruisons, notre conscience et notre raison s’éclairent, et, avec elles, s’agrandit notre responsabilité. »

 

« Quatrième leçon. L’âme et la volonté humaines. L’instinct domine chez les animaux ; la volonté, chez l’homme. »

 

« Sixième leçon. La responsabilité. Pour que la responsabilité soit entière, il faut avoir : 1° la notion d’une règle ; 2° la raison (savoir ce que l’on va faire) ; 3° la conscience morale (savoir, après réflexion, discerner la valeur morale de ce que l’on va faire) ; 4° la liberté d’action.

 

Et ainsi de suite…Croyez moi sur parole, nos Leforestier ont été nourris au petit lait de la morale des Hussards de la République. Cela donne des portraits fades et stéréotypés.

 

Bref, toute cette organisation n’est pas si éloignée – pardonnez moi cette digression que je vous livre d’urgence avant que j’oublie cette lecture toute fraîche ! – des réflexions de Jules Verne dans « Deux ans de vacances ». Lorsque Gordon prend les commandes du pensionnat et qu’il propose son emploi du temps aux jeunes naufragés, il ne cède pas au laxisme et charge les plus grands d’instruire les plus jeunes. En l’absence d’enseignants capables de les faire progresser, les plus grands se contentent d’un pis-aller astucieux, à savoir la programmation de conférences régulières destinées à entretenir une certaine émulation intellectuelle. Le reste de la journée est consacrée aux travaux inhérents à la vie quotidienne : chasse, cueillette, jardinage, fabrication d’objets, d’outils, explorations…activités qui sont toutes riches en « tâtonnements » expérientiels comme dit Célestin Freinet. Pour justifier leurs lacunes et leurs maladresses, l’auteur répète à qui mieux mieux qu’après tout ce ne sont que des gosses, formule que Porcinet reprend à son compte dans Sa majesté des mouches. Au terme de cette aventure qualifiée de d’apprentissage ou d’initiation chacun bascule peu ou prou dans l’âge adulte.

 

Et Mademoiselle Maisie là dedans ? Elle se tient à distance. Son rôle de gouvernante consiste à garantir le cadre, à sécuriser les activités et à intervenir en cas de dérive, si les enfants outrepassent leurs prérogatives. Elle est aussi préceptrice lorsqu’elle dispense des cours individualisés.

 

Elle n’a pas été recrutée par hasard. C’est quelqu’un de confiance, tout à la fois viril parce qu’elle a été élevée comme un garçon manqué dans un ranch et féminine, sûrement pour ses qualités disons maternelles. Elle prolonge l’éducation paternelle. En s’adressant à ses enfants celui-ci leur dit : « Je vous ai habitué à sortir par vos propres moyens des difficultés. » Elle veille à valoriser les réussites et n’intervient exceptionnellement que pour réguler les situations discordantes. « Vous n’aurez qu’à veiller à ce qu’ils ne commettent pas d’erreurs graves et à interrompre ce qui vous paraîtrait trop maladroit ou dangereux. ». Mais les frères et sœurs sont parfaitement libres de développer leurs projets à leur guise. « Ils auront des déboires, c’est inévitable, mais ils ne s’en porteront pas plus mal, et chacun de leur succès sera pour eux plus intense qu’elle leur aura coûté plus d’efforts. »

 

Comme à Summerhill, la fratrie vit selon des principes d’autogestion démocratiques à ceci prêt que le self government prend des allures de conseil de famille. On perçoit toutefois l’influence de l’aîné. Bertrand est plus sentencieux. Peut être plus directif aussi. Les enfants sont dans une telle disposition d’autodétermination qu’ils finissent par statuer bientôt seuls. Mademoiselle Maisie doit leur rappeler qu’elle aussi a voix au chapitre.

 

C’est cette vision d’un îlot de liberté qui a charmé Henry. C’est un gamin des rues, dit sans éducation, ou plutôt élevé de façon tyrannique. Maltraité par son père, Henry fugue et risque de tomber dans la délinquance. Il donne le sentiment d’être hyperactif, ce qu’on appelle classiquement un sauvageon. A bout d’arguments, son père renonce à ses prérogatives devant l’insistance de Mademoiselle Maisie à vouloir le remettre dans le droit chemin. « Puisque vous le voulez…. » L’intention de Mademoiselle Maisie en le cooptant, c’est de le rééduquer en l’arrachant à son entourage. Cela fait penser au travail qu’entreprend Robinson Crusoé avec Vendredi. Ceci dit, est-ce que les critiques renouvelées, injustes souvent, sont les meilleures façons de le revaloriser ? Henry sera-t-il un enfant résilient ?

 

L’irruption d’Henry fait débat. La fratrie n’est pas prête à absorber le trublion sans conditions. Il est mis à distance, subit une pression morale à la limite du harcèlement. Rien n’est jamais comme il faut ! On dirait du bizutage. Exemple : Henry, choqué par l’injustice de Mademoiselle Ladouce part récupérer les oies qu’il estime être la propriété des Leforestier. Or, il se retrouve dans l’œil d’un imbroglio sur les questions de morale, de légalité et tout le toutim. Mademoiselle Maisie devra intervenir pour régler le litige ; et Henry ravaler encore une fois sa fierté. La fratrie par contre ne remet jamais en cause ses principes. Les Leforestier semblent assez psychorigides. Il y aurait pourtant de quoi se remettre en question…

 

Côté créativité, toutes ces années d’éducation active n’ont pas porté leurs fruits. L’auteur a beau vanter leurs mérites, on ne peut pas dire que l’imagination soit aux commandes, au contraire, pas plus qu’ils ne sont à l’aise dans les étapes concrètes de la gestion de projet. Ils partent bille en tête sur des projets irréalistes et réitèrent les mêmes erreurs d’un coup sur l’autre. C’est finalement Henry qui insuffle du succès dans leurs entreprises, d’abord avec la vannerie ensuite avec la fête champêtre. Drôles de modèles ! C’est un peu maigre pour défendre l’Education Nouvelle. René Duverne est passé à côté de son sujet. Son récit en forme de témoignage ne vient pas à l’appui de son parti pris. Le roman est tout bonnement mal fagoté. On a du mal à se projeter dans l’un ou l’autre des Leforestier et l’on en vient même à regretter qu’ils embrigadent le sémillant Henry. Désolé je pensais avoir flairé une piste !

Freinet imprimerie 4

   

L’imprimerie à l’école enfin ! Je suis passé à côté en première lecture. En y réfléchissant je suis persuadé que cette évocation n’est pas anodine. Au lendemain de la fête champêtre, Henry rebondit sur la rencontre avec Monsieur Loriot, typographe de profession, et suggère de lancer un journal. Mais l’idée ne prend pas. Le projet de faire un numéro 0 semble prétentieux. Catherine, surtout, n’adhère pas et fait la fine plume. Jusqu’aux dernières pages, Bertrand semble toujours affecté qu’on n’ait pas donné suite. Il rapporte à son père : « l’offre de M. Loriot et de M. Marteroy de leur faciliter l’impression d’un petit journal. Et nous n’en avons pas profité ! […] Nous avons un écrivain parmi nous (il louchait malicieusement sur Catherine) et nous n’avons pas diffusé son nom sur les haut-parleurs de la gloire ! C’est impardonnable ! » Quels sont les freins ? Le manque d’intérêt ? Le perfectionnisme paralysant ? La peur de l’échec ? L’autodénigrement ?

 

Avec l’imprimerie à l’école, Célestin Freinet est lucide. Il avertit les maîtres qui voudraient suivre son exemple : quelques lignes suffisent ! Le journal est plus que jamais un média, un prétexte à la découverte et à l’observation de son environnement naturel et social, aux rencontres et à la communication. C’est justement les points faibles de la fratrie ! Le travail sur le texte est l’occasion d’aborder des questions fondamentales de règles de grammaire et d’orthographe. Le travail de typographie est long et fastidieux. Il peut démobiliser les enfants. Il faut être raisonnable. D’une certaine façon on apprend en s’amusant et en réalisant une production concrète.

 

On est au 2/3 du roman lorsque l’idée jaillit et franchement la fin traîne en longueur. Le fait que René Duverne ne donne pas suite a nécessairement une signification. Mais laquelle ? Une vraie divergence de fond ? Ce ne serait pas la seule…

 

Il y a en effet encore un autre sujet sur lequel René Duverne ne semble pas suivre Célestin Freinet c’est l’apprentissage du calcul. « Pour Freinet, le calcul doit être un instrument d’action sur les choses. C’est la mesure des champs, la pesée des produits, le calcul d’un prix de revient, des intérêts qu’on doit ou que l’on perçoit qui justifient l’activité arithmétique et non plus l’accès désincarné au nombre et aux opérations. Il convient donc d’immerger le calcul scolaire dans la vie du milieu et d’en faire un « calcul vivant ». » On le voit, René Duverne avait mille et une occasions de rebondir avec la gestion du budget familial, les achats de matériaux, les élevages de volailles et de lapins, le prix de vente des oeufs…Que nenni, il ne s’en servira jamais ! A la fin, il faut peut être se rendre à l’évidence, l’hypothèse d’une connivence de point de vue entre René Duverne et Célestin Freinet ne tient pas vraiment pas la route.

 

Résumons-nous. Depuis la fin du 20ème siècle, des pédagogies alternatives pointent leurs nez un peu partout en Europe : Montessori, Neill, Freinet…Toutes ces expériences se rencontrent dans un mouvement intitulé l’Education Nouvelle. Ce qui est novateur c’est l’accent mis sur l’éducation plus que sur l’instruction, la place centrale de l’enfant et de l’adolescent dans ces dispositifs, la confiance dans leur capacité à l’autonomie et aux apprentissages via des expérimentations concrètes.

 

L’originalité de René Duverne est de transposer ces méthodes actives et participatives au sein de l’île et de confondre robinsonnade et Education Nouvelle. Or, si René Duverne semble enclin à mettre ses pédagogies à l’honneur, il se démarque de celle de Célestin Freinet à tous points de vues : ouverture sur le monde, apprentissage des fondamentaux, l’imprimerie à l’école…Qui plus est son récit est incohérent. Ces personnages ne sont pas des modèles. On ne se projette jamais vraiment dans les personnages des Leforestier et l’on regrette qu’Henry soit malmené et entre dans un moule. C’est tout autre chose de trouver une famille d’accueil !

 

Résultat des courses, sa mayonnaise ne prend pas. On n’est pas très convaincu de l’efficacité de ces pédagogies nouvelles. René Duverne est passé à côté de sa démonstration à moins que ce soit moi qui aie monté en épingle toute cette affaire…

 

Bibliographie de l'auteur

Duverne, alerte sur le monde  Duverne, l'affaire des petrols  Duverne, la percée des mamouths
 Duverne, l'atoll 72  Duverne, le lac mysterieux  Duverne, le lac sans fond
 Duverne, le mystere du gouffre  Duverne, Mariselle  
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