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Deux ouvrages sur Selkirk, l’inspirateur du personnage de Robinson Crusoé, sont parus récemment en France :

 

- Les folles aventures du vrai Robinson Crusoé – Diana Souhami – Autrement – 03/2006

- La véritable histoire de Robinson Crusoé et l’île des marins abandonnés – Ricardo Uztarroz – Arthaud – 06/2006

Diana Souhami a publié son essai en Grande Bretagne en 2001. Ricardo Uztarroz s’en est visiblement inspiré à tel point qu’en les lisant l’un derrière l’autre on a le sentiment d’un copier-coller. Et comme il n’y a pas grand chose à dire sur l’homme, même en délayant bien, il élargit son enquête à l’histoire de l’île de Mas a Tierra, rebaptisé officiellement île de Robinson Crusoé en 1966.

 

Michel Lebris, « le romancier du grand large » a préfacé l’ouvrage de Diana Souhami. Sa préface ne manque ni de parti pris ni de piquant. Voilà comment il décrit Selkirk :

 

« Une parfaite tête de lard. Dur au mal, buté, borné, sournois, querelleur, prompt à faire le coup de poing et plus si nécessaire, sans le moindre sens moral, ivrogne invétéré (avec une préférence marquée pour le flip), impulsif, soupe au lait, d’une capacité de mauvaise foi sans limite, rebelle par principe à toute autorité, discutailleur acharné et malgré cela, ou à cause de cela, excellent marin, compétent, travailleur. Avec pour seul credo – défaut ou qualité ? – de survivre à tout prix ».

 

Rien ne l’autorise vraiment à tirer un tel portrait. Le trait est hâtif et hasardeux à en juger les maigres indices qui jalonnent le parcours de Selkirk : une sorte de main courante, des livres de bord, des minutes judiciaires, quelques articles enjolivés.

 

Selon les documents, son nom ne s’orthographie pas de la même façon : Selcraig, Selchraige, Sillcrigge, Silkirk, Selkirk. Il est né en 1680 à Nether Largo en Ecosse. C’est le septième et dernier fils d’une famille de tanneur presbytériens.

 

Selkirk quitte sa famille, sa ville à 15 ans pour échapper à des poursuites judiciaires. Il est accusé de « conduite inconvenante dans l’église » ; on lui enjoint de se présenter devant le conseil de discipline des anciens mais il prend la fuite et s’engage comme marin. Pourquoi ? La peur du gendarme et de l’incarcération ? Encore faudrait-il être en mesure d’évaluer les risques encourus, les prérogatives de ce conseil d’ancien pour mieux apprécier l’infraction elle-même. Quant à la fuite elle-même, n’est-ce pas plutôt une opportunité ? Comme cadet Selkirk n’avait certainement pas beaucoup d’espoir dans l’entreprise familiale si ce n’est d’être relégué à une certaine domesticité. Et visiblement il vaut mieux que cela !

 

De 1695 à 1699, il participe à une tentative de colonisation du nord du Panama, connue sous le nom de « Désastre de Darien » car l’essentiel des colons meurt de famine, de maladie et sous les coups des espagnols.

 

De retour en 1701, il est à nouveau mêlé à une affaire familiale, un « remue-ménage » au cours duquel il profère des menaces de mort contre un frère, provoque l’autre et tabasse son père. Il est convoqué et relaxé par le conseil des anciens. Quels comptes a-t-il à régler avec cette famille ? En tout cas c’est un incident, évidemment à charge, dans le portrait qu’en fait Michel Lebris ! La violence de Selkirk réapparaît en pointillé tout au long de la biographie. Evidemment se sont les rares sources qui nous restent. Une approche historique des mœurs et de la vie quotidienne montrerait que l’existence est globalement violente à cette époque. Alors est-ce qu’on doit s’accrocher à ça pour faire le portrait de Selkirk ?

 

Les corps des deux biographies sont consacrés aux expéditions de Dampier et de Rogers. Dampier est un marin réputé. Il fait affréter des navires corsaires, le St George et le Cinque Ports en 1703 et vogue vers l’Amérique du sud pour arraisonner le galion de Manille. Selkirk y embarque en qualité de pilote. L’expédition est décousue. Dampier est en réalité un piètre navigateur et un piètre meneur d’hommes. Il est lâche, violent, tyrannique, injuste. Les prises sont rares, le butin maigre et mal partagé. Le tout sur un fond de mécontentement et de mutinerie latents, sans parler des maladies.

 

En 1704, après un raid terrestre sur Santa Maria, les navires se séparent et la situation se dégrade pour Selkirk en bise bille avec le commandant de bord. Jusque là, rien à signaler ! Le Cinque Ports est en mauvais état. Il est dévoré par les vers, le bois ressemble à des rayons de miel. Selkirk recommande de réparer et tente de rallier l’équipage à son avis. Face au refus de Stradling, il menace de débarquer. Il est pris au mot ! Pourtant ses avertissements étaient prémonitoires. Le Cinque Ports sombre peu de temps après le long des côtes péruviennes. L’équipage est capturé par les espagnols.

 

Chez l’un et l’autre des auteurs, l’expédition est circonstanciée. C’est fastidieux. On aurait pu en faire l’économie et évoquer l’univers de la navigation et de la piraterie afin d’éclairer la personnalité de ces marins. Autre curiosité sans réponse : comment le petit gars de Nether Largo s’est-il hissé au poste de pilote ? Qu’est-ce que cela indique d’un parcours d’apprentissage et de sa mentalité ? Sinon, au delà du coup de gueule se profile un sacré professionnel de la mer !

 

Le plus captivant vient avec le journal de Wood Rogers qui le recueille en 1709. Qu’est-ce qu’il nous apprend ? Selkirk a d’abord une période d’abattement. Il s’accroche à l’espoir qu’un navire – anglais – fasse relâche. Pour dissiper l’ennui, il s’active : construit une hutte, forge des outils, fabrique des ustensiles, tanne des peaux….Les rats pullulent et lui empoisonnent la vie. Il domestique des chats pour s’en protéger. Son plaisir de la journée consiste à chasser et à sodomiser les chèvres qu’il marque d’une morsure à l’oreille. Au cours d’une de ces courses folles, il tombe dans un précipice et s’en sort miraculeusement. Il échappe aux espagnols qui ont débarqué en se cachant dans les arbres. Lorsque l’équipage de Wood Rogers aborde l’île, il découvre un personnage suspect, hirsute, sauvage et qui a perdu l’usage de la parole.

 

A bord du navire, il reprend l’expédition là où il l’avait laissé puisque le galion de Manille est aussi l’objectif de Wood Rogers qui s’est d’ailleurs adjoint les services de Dampier ! Mais, rebelote, la vie à bord est exécrable, propice aux intrigues, aux querelles, aux mutineries. Visiblement Selkirk n’y prend toujours pas part. A la surprise générale, ils prennent presque sans perte le galion de Manille. Le butin : de la poudre d’or, des épices, de la vaisselle, des textiles…Ce sont des broutilles, un autre navire court plus au nord, il leur glisse entre les mains. Le 3 octobre 1711, le navire remonte la Tamise. Il attise toutes les convoitises des armateurs, compagnie des Indes, agents…Cela fait 8 ans que Selkirk a quitté l’Angleterre.

 

Wood Rogers qui est en faillite se fait aider du journaliste Richard Steele pour écrire son journal de bord. Il sait qu’Edward Cooke de côté est pressé d’éditer le sien. Le journaliste rebondit sur l’épisode croustillant de Selkirk. Il le décrit comme un modèle de bravoure, de piété et de patriotisme. Un an plus tard il ressort sa copie pour le compte du journal « The Englishman ».

 

On peut supposer que le récit des aventures de Selkirk circule dans le petit monde maritime et qu’il rencontre volontiers un auditoire de curieux. La question est de savoir quand et comment Daniel Defoe en prend connaissance. On sait qu’il musarde un peu partout en quête d’informations pour ses propres articles et ses divers commanditaires ? On sait qu’il possède une grosse bibliothèque et certainement les ouvrages de Dampier, Wood Rogers et autre Cooke en rayon. Au pire il feuillette la presse et en prend connaissance tardivement. En tout cas, Robinson Crusoé est en devenir.

 

A son retour à Londres, Selkirk doit patienter pour décrocher sa part de butin. Les imbroglios juridiques font traîner les choses mais il finit par toucher 800 livres, visiblement un beau magot ! Dans le même temps, il est appelé à comparaître dans un procès qui oppose Dampier aux héritiers des armateurs de l’expédition de 1703. Son témoignage est accablant.

 

Selkirk demeure un temps à Bristol, espérant s'enrôler dans une expédition de colonisation des côtes sud américaines. Le projet avorte et il rentre en 1714 à Nether Largo. Retour forcé, suite à une bagarre et une assignation à comparaître pour voix de fait légères sur un certain Richard Nettle.

 

A Nether Largo, c’est le retour de l’enfant prodigue. Selkirk impressionne son monde avec sa fortune et ses exploits. Il achète une petite propriété, un bateau et se met en ménage avec Sophia Bruce dont il fait sa légataire. Mais il tourne vite en rond et quitte précipitamment son pied-à-terre suite à une nouvelle bagarre.

 

Il s’enrôle alors sur le HMS Enterprise qui cabote sur la Manche et passe officier naval. Il a du mal à se stabiliser et sa relation avec Sophia Bruce est décousue. C’est à cette époque, en 1719, que paraît le Robinson Crusoé de Daniel Defoe.

 

En 1720 il s’engage à Plymouth sur le HMS Weymouth, un navire de guerre en partance pour la Guinée où il est sensé assurer la protection des navires marchands contre les pirates. En attendant que le vaisseau soit armé il fréquente un pub d’Oarston et …sa tenancière ? Frances Candis. Elle est particulièrement roublarde. Elle le manipule, l’épouse et fait rédiger un nouveau testament.

 

Bien lui en prend ! L’expédition est un fiasco. Le navire subit de graves avaries au cours d’une tempête à l’embouchure de la rivière Gambie. Selkirk passe par dessus bord pendant les manœuvres. Nous sommes en 1721.

 

Les derniers documents exhumés par les auteurs concernent la succession douloureuse de Selkirk puisque 2 femmes prétendent à l’héritage. Frances Candis a l’avantage d’avoir un vrai acte de mariage…


Tag(s) : #DECRYPTAGE

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