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La vie de collectionneur est parsemée de surprises. Tenez, il y a quelques jours, je sortais du Centre Bruxellois d’Actions Interculturelle (www.cbai.be) où j’accompagnai un groupe de jeunes dans le cadre d’un projet de mobilité européenne sur les thèmes de la bande dessinée et de la discrimination – pour faire court. On remonte la rue des Ursulines, la place de la Chapelle puis on sillonne le quartier des Marolles à la recherche des façades qui commémorent les grands héros de la bd belge. On débouche enfin sur la place du jeu de balle. On assiste un véritable balai d’engins de nettoyage urbains. Quelques personnes fouillent dans les détritus. Il ne s’agit pas d’ordures mais d’un bric-à-brac d’objet abîmés, cassés, de tissus, vêtements, de livres, de vinyles, de vieux papiers … que les brocanteurs du marché aux puces n’ont pas remballés. Par curiosité on approche, on fouine et voilà qu’au milieu des débris surgit une biographie de Daniel Defoë de Denis Marion ! En voilà une belle intro pour recycler un vieil article…

 

A l’origine de Robinson, il y a Defoë. C’est toujours une curiosité de découvrir la personnalité d’un auteur, son cheminement, le contexte dans lequel il a pondu son œuvre !

 

Par contre, pas facile de trouver une biographie exhaustive dans les bibliothèques et médiathèques de quartiers. Je n’ai pas eu le courage de pousser plus loin et je me suis contenté de quelques préfaces, de Que sais-je et autres manuels Armand Colin pour débroussailler un peu l’histoire de l’Angleterre des 17ème et 18ème siècles. C’est fastidieux !

 

Du coup, approximations et confusions peuvent s’être glissées dans cette page. J’ai fait pour le mieux !

 

Contexte

 

Le parcours de Defoë est inattendu. De mon point de vue, il est difficile de l’interpréter et de l’apprécier sans l’ancrer un tant soit peu dans le contexte de l’émergence de la nation anglaise, sans l’enraciner dans le contexte politique, religieux, intellectuel et économique.

 

L’originalité et la modernité de la monarchie parlementaire anglaise sont à mille lieues de ce que l’on connaît avec l’absolutisme continental. C’est ce qui explique que les philosophes des Lumières lorgnent vers ce régime et lui reconnaissent toutes les vertus. Leur enthousiasme doit être tempéré, les historiens du droit et des institutions y mettent, avec le recul, un sacré bémol.

 

Quoiqu’il en soit ce qui caractérise ce régime, c’est une monarchie aux pouvoirs circonscrits, un parlement moderne à deux têtes : chambre des communes et chambre des lords, dont le rôle est déterminant puisqu’il garantit l’équilibre des pouvoirs. De là découle une vie politique dynamique, moderne, une politique d’état qui encourage l’expansion économique. C’est sans parler du développement des sciences et des arts. L’Angleterre est désormais une nation qui compte.

 

Jusque vers là, l’Angleterre a occupé une place relativement modeste dans le concert des grandes puissances. Les années 1680-1715 font figures de tournant. Ce sont les prémices d’une grandeur à venir : mutations politiques, sociales, économiques, commerciales, bancaires, coloniales mais intellectuelles, culturelles, scientifiques.

 

Hissée aux tout premiers rangs entre 1680 et 1715, l’Angleterre devient le foyer des principes auxquels toute l’Europe des Lumières va se référer, le lieu des progrès économiques les plus remarquables, la puissance à l’alliance la plus recherchée.

 

L’Angleterre georgienne voit des mutations importantes : le commerce enrichit la classe marchande et les capitaux accumulés vont financer les débuts de la révolution industrielle tandis que des méthodes modernes de gouvernement et de finances font du pays un modèle politique et social admiré.

 

Prémices

 

Daniel Defoë est né probablement en 1660 à Cripplegate un quartier londonien. Sa famille est originaire des Flandres. James Foë, son père, était fabriquant de chandelles. Intègre et respecté, il occupait une place privilégiée dans la corporation des bouchers. Les fabricants de chandelles étaient affiliés, en effet, à cette corporation qui leur fournissait leur matière première : le suif.

 

Son enfance est marquée par deux effroyables évènements :

 

- d’abord, la grande épidémie de peste de 1665 qui ravagea Londres et fit près de 100 000 morts. Ce souvenir douloureux sera le thème d’une de ses œuvres les plus célèbres, « le journal de l’année de la peste ».

 

- ensuite, l’incendie de Londres de 1666. Cet incendie dura 5 jours et dévora l’essentiel des constructions médiévales de la city. La vieille ville fût détruite à 90% et laissa des milliers de familles ruinées et sans abri. Il faudra prêt de 30 ans pour restaurer cet ensemble immobilier. On comprend alors mieux la rentabilité de la briqueterie dont Defoë se rendra plus tard acquéreur.

 

Son enfance et son adolescence se déroulent aussi dans un climat général d’émulsion religieuse et de persécutions. L’acte d’uniformité de 1662 impose à tous les membres du clergé protestant et à tous les responsables d’établissements d’enseignement ou d’hospice, de prêter serment d’obéissance au roi et de se soumettre à l’autorité des évêques anglicans. C’était une façon d’endiguer le développement des autres églises réformées et des sectes qui proliféraient et étaient le ferment de contestations populaires.

 

Le révérend Amnesley, pasteur de la paroisse St Giles à Cripplegate, ayant choisi la voie de la dissidence, les Foë le suivirent. C’est ainsi que Daniel grandit au sein d’une communauté persécutée. Il connut certainement les descentes de police au milieu des offices, les arrestations, les humiliations, les incarcérations…

 

Mais dans l’ensemble, les dissenters résistèrent à l’oppression, développèrent des habitudes d’indépendances et de méfiances vis à vis du pouvoir. Ils prônaient entre autre des valeurs de piété, de travail, d’autodiscipline…

 

Exclus des universités, les dissenters étaient contraints d’organiser la scolarité de leurs enfants. Daniel Defoe sera formé à l’académie de Newington dirigée par Charles Morton. Il y fait ses humanités, y découvre les sciences. Il se forme également à la rhétorique (l’art de bien parler, de persuader) et à la casuistique (en gros, la casuistique se préoccupe des devoirs de l’homme et du citoyen dans la société).

 

Ses études l’ont donc préparé à la controverse et ce n’est pas étonnant qu’il choisisse de s’exprimer et d’écrire.

 

Il entre ensuite en formation si l’on peut dire chez un marchand qui fait de l’import-export de vin, de tabac et de draps. Il y reste 4 ans.

 

Daniel Defoë se marrie et se met à son compte avec l’argent de la dote de sa femme. C’est à cette époque qu’il voyage dans toute l’Angleterre et sur le continent.

 

Il ne tirera pas de grands profits de ses activités. Ce n’est d’ailleurs pas un biseness man très avisé. Il donne plutôt l’image d’un affairiste qui compte toujours se refaire d’une affaire à l’autre sans y parvenir. Il fait des coups comme on dit. Il spécule à la limite de la légalité et lui même se fait escroquer. Ces premières affaires capotent donc les unes après les autres : manque de flair, candeur, négligence...

 

En 1692, c’est la faillite. Pour échapper à ces créanciers et à la prison, il s’enfuit, se cache, pense s’expatrier mais réfléchit et pense qu’il s’agit là d’épreuves auxquelles le soumet Dieu. Du coup, il négocie et revient à Londres. Il a du mal à rétablir sa situation et vit 3 ans aux crochets de ses parents. Il dépensera beaucoup d’énergie à négocier des reports de dettes et à rembourser ses créanciers.

 

C’est grâce à son réseau de connaissances qu’il est d’abord nommé percepteur en 1695 puis contrôleur des loteries. Il excelle dans le registre administratif et surtout se renfloue. C’est toujours grâce à ses relations influentes qu’il se lance dans l’industrie et obtient des marchés publics pour sa briqueterie. La briqueterie-tuilerie de Tilbury dans l’Essex n’était pas une mauvaise idée. Le chantier de la city fournit un bon débouché pendant quelques années et l’entreprise prospéra, employant jusqu’à une centaine d’ouvriers.

 

C’est à cette même époque qu’il transforme son nom de Foë en Defoë. C’est qu’il convoite une place sociale dans la bourgeoisie d’affaire.

 

La traversée de graves crises politiques

 

Sa première participation, même lointaine à des événements politiques date de 1685 au moment de l’accession de Jacques II. Cet avènement est contesté par le duc de Monmouth. Venu de Hollande avec 150 partisans, il débarque à Lyme Regis, dénonce l’usurpateur et déclare sa légitimité à la succession de Charles. Il réussit à rallier à sa cause 4 000 hommes, mal organisés et mal armés. Ils sont massacrés à Bridwater et Monmouth, lui même, est exécuté. La répression est sauvage et près de 800 personnes sont par ailleurs déportés comme esclaves à la Barbade. Daniel Defoë passe au travers des mailles du filet. A moins qu’il n’ait pas eu un rôle très actif au cours de ces évènements.

 

A cette époque les questions de successions sont épineuses. Suite à la rupture d’Henri VIII avec l’Eglise Romaine et la constitution de l’Eglise Anglicane, une grande question agite tous les esprits : faut-il préférer un roi anglais catholique ou un roi étranger protestant ? Jacques II - catholique - accède donc au trône en 1685. Après six mois de lune de miel avec le Parlement, il prend des mesures maladroites qui ne pouvaient que susciter des inquiétudes à savoir la création d’une armée de terre de 20 000 hommes et l’ouverture vers les catholiques : ouverture de chapelles, accueil du légat, promulgation d’une Déclaration d’Indulgences, nomination de catholiques dans les administrations….

 

Pour beaucoup d’anglais, c’est d’autan choquant t qu’entre 1660 et 1665 un certain nombre de lois - intolérantes et discriminatoires - avaient été promulguées sous le nom de code Clarendon. Il s’agit de l’Acte d’Uniformité qui impose le Livre de prière et les formulations de la foi ; l’Acte des corporations exclut des corps municipaux tous ceux qui refusent la communion au rite anglican ; les non-conformiste sont exclus des emplois de l’enseignement. Pour autant on ne peut par parler de persécutions actives et violentes. Sont touchés à la fois les catholiques, évidemment, et les dissenters, esprits religieux plus fervents et plus austères, de conditions souvent inférieures, volontiers contestataires.

 

Tout cela conduit au déclenchement de la révolution de 1688. Des évêques anglicans font appel à Guillaume d’Orange, stathouder des Provinces-Unies, époux de la princesse Marie et, surtout, champion européen du protestantisme. Il débarque dans le Devon et s’impose sans coups férir. En effet, Jacques II, abandonné de tous et hanté par le souvenir de l’exécution de son père, préfère trouver refuge  auprès de Louis XIV.

 

C’est la naissance d’une vraie monarchie parlementaire. On voit s’affirmer à cette époque une pensée et une pratique politiques originales, un esprit à base d’humour caustique et une opulence capitaliste.

 

Les souverains georgiens sont étrangement absents de cette évolution. Le grand bénéficiaire est le Parlement qui ne cesse d’accroître ses pouvoirs, arrachant les concessions politiques au cours de marchandages avec des souverains confrontés aux énormes problèmes financiers.

 

Son parcours de journaliste

 

L’abrogation de la censure en 1695 libère la presse et donc l’expression. Et c’est à 37 ans que Defoë devient célèbre avec la publication d’un pamphlet sur l’abolition de l’armée permanente. Mais c’est à partir de 1699, lorsqu’il n’a plus de charge, qu’il se lance dans le journalisme.

 

Defoë a une grosse capacité de travail et des qualités d’investigation et d’écriture indéniables. Il détonne par la simplicité de sa langue et une faconde qu’il doit certainement à sa formation de pasteur. On lui reconnaît un certain talent : clarté du propos, bon sens pratique, lutte contre la bigoterie, les préjugés particularistes….

 

Ses engagements politiques et religieux sont sans conteste même s’il se fait parfois le porte parole de commanditaires et protecteurs. Il n’est pas pour autant à l’abri d’inculpations et d’incarcérations pour des délits d’opinion et faillite.

 

Defoë soutient l’accession au trône de Guillaume II. A nouveau se pose la difficile question de l’accession au trône d’un prétendant étranger– il est hollandais. Defoë écrit alors un pamphlet célèbre intitulé « l’anglais de naissance ». Sa thèse c’est que personne ne peut vraiment se targuer d’être anglais de pure souche et que le peuplement s’est fait par vagues successives d’immigrations.

 

Autre terrain de controverse : la religion. Mais cette fois Defoë se met un peu les pieds dans le tapis. Le contexte : l’église anglicane entend défendre les prérogatives de son obédience. Les emplois publics doivent être réservés à ceux qui assument le rite anglicans et non aux autres. Les catholiques sont donc éliminés des charges publiques mais les dissenters sont souvent de double obédience pour se maintenir en place. L’église mène donc une charge sévère contre eux. Defoë réplique sur le ton de l’ironie. Il pastiche le discours des anglicans et pense les ridiculiser en insistant sur leur extrémisme. Mais visiblement personne n’y comprend rien et cela se retourne contre lui. Comme quoi la dérision ne fait pas toujours mouche !

 

La reine Anne propose une loi pour révoquer les fonctionnaires qui participent aux offices des dissidents. Mais Defoë soutient que les vrais dissidents ne renieraient pas leur église pour un emploi et que cette loi ne contraindrait pas le mouvement mais simplement quelques arrivistes. Lorsque son anonymat est levé, Defoë doit s’expliquer sur ses positions. Sa défense est un peu floue et le Parlement lance un mandat d’arrêt contre lui en 1703. Il prend à nouveau la fuite. Sa femme intercède en sa faveur mais il est dénoncé, arrêté et emprisonné en mai 1703 puis condamné à être exposé au pilori.

 

De sa prison il essaie de tirer les ficelles pour échapper à l’exécution. A la dernière minute, il rédige un « hymne au pilori » qu’il fait diffuser à proximité de son lieu d’exposition. Toutes ces démarches le rendent populaire auprès des londoniens dans la mouvance dissidente.

 

Il est alors remarqué par Robert Harley qui le fait libérer au bout de 5 mois et lui propose de fonder La Revue, un journal dont le premier numéro paraît en février 1704. Le contenu relève plus d’un hebdomadaire que d’un quotidien d’information : articles politique, poésie, annonces, scandales…Le succès est relatif. Ce ne sont pas les ventes qui le font vivre mais les subsides du ministre. On peut s’interroger sur la liberté de parole de Defoë. Il semble qu’il réussisse à garder ses distances avec ses choix éditoriaux. Il vante ce qui lui semble bien et passe un peu sous silence le reste. Et puis dans l’esprit de l’époque le lobbying politique n’a rien de très choquant.

 

Il est ainsi seul à rédiger ce journal pendant 9 ans à raison de 2 à 3 éditions hebdomadaires, sans compter les pamphlets, les essais, les reportages qu’il continue d’écrire. Parallèlement il se voit confier des missions au sein du cabinet du ministre…

 

L’espion

 

Une fois nommé ministre, Harley propose à Daniel Defoë de faire du renseignement dans les provinces sur les personnalités locales, la vie politique…Il appartient au cercle très fermé des conseillers proches du ministre. Avantage de la situation, il consolide ses appuis et bénéficie de mesures pour éponger ses dettes et échapper définitivement à la prison ; désavantage, il se crée de nouveaux adversaires.

 

On dit que Harley a les dents longues et le gosier en pente. Il s’applique à saper la position des whigs en utilisant les services de pamphlétaires tels que Defoë et en formant une équipe toute prête à exploiter les erreurs de ses adversaires en place. C’est ainsi qu’à force de manigances il parvient en 1710 à la tête d’un gouvernement tory.

 

A la suite d’un délit de haute trahison de l’un de ses collaborateurs, Harley démissionne de son portefeuille de ministre. Defoë passe alors bien malgré lui au service de Goldophin et poursuit ses activités de renseignement en Ecosse où il crée en quelque sorte une édition régionale de « La Revue » dont il change simplement l’article central.

 

Goldophin s’accroche à son fauteuil de ministre des finances mais sa maladresse lui attire les critiques de Sunderland. Celui-ci a démasqué les activités secrètes de Defoë, fait pression sur lui et lui demande de surveiller Goldophin. Defoë a du mal à accepter cette situation de double jeu et de trahison mais Sunderland est un personnage important et influent auquel il semble difficile de résister. Goldophin est à son tour pris dans la tourmente politique et doit céder sa place à…Harley.

 

En 1712 se pose la question de la succession de la reine Anne. L’alternative soulève les passions. Les whigs soutiennent George de Hanovre, protestant mais allemand et les tories soutiennent le fils de Jacques II, anglais mais catholique. Harley soutient d’abord l’accession de Jacques. Il fait rédiger des pamphlets par Defoë qui est poursuivit pour menée contre l’ordre légitime de la succession. Il s’en sort mais ne peut s’empêcher d’égratigner au passage la magistrature. En réaction, il est interpellé et incarcéré à Newgate. Il se met alors en veille de la vie politique et lance une revue économique : le Mercator. Harley obtient de la reine Anne son amnistie totale.

 

Pour préserver sa place face à Bolingbroke, un concurrent influent, Harley retourne sa veste et décide de soutenir le candidat hanovrien. En juillet 1714, Anne le révoque, mais elle meurt quelques jours plus tard et Harley se trouve miraculeusement réintégré au sein du conseil de régence. Avec l’accession de Georges 1er, Harley doit donner des gages d’allégeance au nouveau souverain et il fait publier des articles élogieux.

 

Defoë écrit donc désormais pour permettre à Harley de garder son poste. Il le justifie en lui donnant la part belle dans les évènements récents au risque d’inexactitudes et de mensonges, mais les ficelles sont trop grosses et personne n’est dupe. Du coup tout ce travail pour redorer l’image de Harley finit par être contre productif.

 

En 1715 c’est une majorité whig qui est élue au Parlement. Harley est emprisonné. Defoë est jugé pour des articles séditieux. Désormais sans soutien, il risque gros face aux mêmes juges qu’il a si souvent brocardé. Il s’enfuit, se cache et finit par rédiger un courrier de repentir qui arrive entre les mains d’un nouveau ministre Lord Townshend. Celui-ci accepte son offre de service et lui propose d’espionner ses adversaires en s’infiltrant dans leurs organes de presse et en y collaborant.

 

Defoë y est d’autant mieux accueilli qu’on lui reconnaît du talent : simplicité, humour, bon sens, qualités qu’on ne retrouve pas chez beaucoup d’autres chroniqueurs de l’époque. Mine de rien Defoë contribue à réorienter le contenu rédactionnel des principaux journaux tories auxquels il collabore. Le contenu est édulcoré et les critiques deviennent inoffensives pour le pouvoir. Cela ne l’empêche pas de contribuer de façon anonyme aux publications whigs. Il passe ensuite au service des successeurs de Townshend : Sunderland et Stanhope et il réussit ainsi à jouer double jeu pendant huit ans et à garder secret le terme de ses arrangements.

 

Defoë a enfin atteint une certaine aisance. Il achète une vaste résidence de Stoke Newington en 1715, mais comme il craint toujours la banqueroute, il met ses biens au nom de son fils aîné, idem pour la succession de ses parents et beaux parents qui vont directement à ses enfants ou à sa femme. L’argent est toujours au cœur de démêlés familiaux avec les questions de dote. Cette apparente réussite matérielle ne cache pas l’échec de ses prétentions. Certes il peut se prévaloir de succès éditoriaux : poèmes, livres d’histoire, tracts, traités didactiques, reportages, pamphlets et une somme impressionnantes d’articles, mais pas de reconnaissance de l’intelligentsia. Il est taxé de plumitif, d’écrivaillon et il est désavoué pour son attitude et ses méthodes peu glorieuses. Il s’est englué dans la petite histoire, celles des coups bas, du quotidien mais rien ne passe à la postérité de ses idées et de ses combats.

 

Sur la fin de sa vie il est rattrapé par de vieilles dettes. Il pensait s’être mis à l’abri des créanciers et n’avoir rien à craindre. Il se trompait ! Il perdit son procès et toujours pour échapper au remboursement ou à la prison, il se met au vert. Mais le pire c’est la captation de son patrimoine par son fils aîné qui laisse tomber le reste de la famille.

 

Le romancier

 

Tout le monde s’accorde aujourd’hui pour dire que Daniel Defoë est à l’origine du roman anglais moderne. C’est un homme d’écriture comme en témoigne sa longue bibliographie. Et c’est donc à près de 60 ans qu’il entame sa carrière d’écrivain.

 

A cette époque le goût des lecteurs change. L’aristocratie en a assez des gestes chevaleresques et la bourgeoisie ne se reconnaît pas dans les récits picaresques, grossiers et réservés aux gens du commun, laquais, bonnes femmes... Il faut en effet attendre l’ascension d’une nouvelle classe, celle de la bourgeoisie d’affaires pour faire accepter une forme de littérature dépourvue de symboles et de citations latines. Le style Defoë correspond à ces attentes latentes.

 

Robinson Crusoé est un succès d’édition immédiat. Cela tient autant au sujet qu’au marketing produit, si l’on peut dire. Robinson est présenté comme le récit authentique d’un naufragé, une histoire vraie, extraordinaire. A cela il faut ajouter un style très personnel qui renvoie au langage parlé et vivant. « Sa prose est sensiblement plus familière, plus spontanée que ce que l’on peut appeler la prose-type de sa génération » ; « c’est un homme simple, tout d’une pièce » qui « parle comme ça lui vient ».

 

Les rééditions se succèdent à un rythme rapide pour gagner le maximum d’argent mais la propriété intellectuelle n’est pas protégée et de nombreuses copies et plagiat sont diffusées sans bénéfice pour l’auteur. Rapidement Defoë embraye sur une suite. D’abord sous la forme d’un autre roman d’aventures qui entraînent Robinson jusqu’n Asie, puis sous la forme d’un recueil d’essais intitulé « les Réflexions sérieuses ». Il s’agit d’une compilation d’articles ou d’essais non publiés et prétendument attribués à Robinson. C’est une façon originale de recycler des textes restés dans des fonds de tiroirs.

 

La richesse de la documentation, la vérité du ton, l’abondance de détails (parfois infimes), le goût même de l’auteur pour la mystification, tout concourt à la crédibilité de l’aventure. De plus le roman donne l’impression d’une composition harmonieuse qui n’existait pas jusqu’alors dans les romans de chevalerie ou les romans picaresques et que l’on ne retrouvera d’ailleurs plus dans les œuvres successives de Defoe. C’est que l’isolement du naufragé impose son unité au roman entier ; toute les aventures du héros ramène à la même question : comment se débrouillera-t-il pour vivre sans aucune assistance humaine ? Et cela devient vite : comment m’y prendrais-je moi-même ? Chaque lecteur peut se substituer à Robinson, vivre à sa place, comme l’a fait l’auteur.

 

 

Suivent d’autres ouvrages qui n’atteindront jamais le même succès : Moll Flanders, Capitaine Singleton, Le Journal de l’année de la peste et Colonel Jack et Roxana, dans le désordre.

Tag(s) : #DECRYPTAGE

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