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[M. de Bihorel] n’aimait pas beaucoup les livres. Il y en eut un pourtant qu’il me mit tout de suite entre les mains, mais celui là était à ses yeux ce qu’est la Bible pour les protestants, l’Imitation pour un catholique ; c’était sur ce livre qu’il avait modelé sa vie, c’était lui qui avait créé la Pierre-Gante et les merveilles de travail qu’on y voyait ; c’était lui qui avait donné l’idée du grand parapluie ; lui qui avait baptisé Samedi que, par respect pour Robinson, il n’avait pas voulu nommer Vendredi, -c’était le Robinson Crusoé.

« Tu apprendras là-dedans, me dit-il, en me le remettant, ce que peut chez un homme la force morale ; tu apprendras aussi que si l’homme peut à lui seul, par la volonté, recommencer toutes les inventions humaines, il ne doit pas trop s’enorgueillir de sa puissance, car au-dessus de lui il y a Dieu. Tu ne sens peut-être pas en ce moment ce que je te dis là, mais ça te reviendra plus tard, et il était nécessaire que cela te fût dit. Au reste, si tu n’es pas frappé par ce grand enseignement, tu feras comme tous les lecteurs, tu prendras dans le livre ce qui te plaira. »

Je ne sais pas s’il est des enfants qui peuvent lire Robinson de sang-froid ; pour moi, je fus transporté.

Il faut avouer pourtant que ce qui me toucha ce ne fut pas le côté philosophique qui m’avait été indiqué, mais bien le côté romanesque, -les aventures sur mer, le naufrage, l’île déserte, les sauvages, l’effroi, l’inconnu. Mon oncle l’Indien eut un rival.

Je trouvai là comme une justification de mes désirs. Qui de nous ne s’est pas mis à la place de de Foë, et ne s’est pas demandé :

« Pourquoi ne m’en arriverait-il pas autant ? Pourquoi n’en ferais-je pas autant ? »

Ce ne sont pas seulement les enfants de six mois qui croient qu’il n’y a qu’à étendre la main pour prendre la lune.

Samedi, qui savait tant de choses, ne savait pas lire. En voyant mon enthousiasme, il eut envie de connaître ces aventures et me demanda de les lui lire.

« Il te les contera, dit M. de Bihorel, et ça vaudra mieux ; tu es assez primitif pour préférer le récit à la lecture. »

Dix années de voyages avaient donné à Samedi une certaien expérience, et il n’acceptait pas toutes mes histoires sans y faire des objections. Mais j’avais une réponse qui ne permettait pas de discussion :

« C’est écrit. »

« En es-tu sûr ? mon petit Romain. »

Je prenais le livre et je lisais.

Samedi écoutait en se grattant le nez, puis, avec la résignation d’une foi aveugle :

« Puisque c’est écrit, disait-il, je veux bien ; mais c’est égal, j’y ai été, à la côte d’Afrique, et je n’ai jamais vu de lions venir à la nage attaquer les navires. Enfin ! »

Il avait surtout été dans les mers du Nord, et il avait gardé de ces voyages des souvenirs avec lesquels il payait mes récits.

Une année, surpris par les glaces, ils avaient été obligé d’hiverner : pendant six mois ils avaient vécu sous la neige ; les chiens eux-mêmes étaient morts, non de froid ou de privation de nourriture, mais de privation de lumière ; si on avait eu assez d’huile pour tenir toujours les lampes allumées, ils auraient vécu. C’était presque aussi beau que Robinson, quelque fois cependant c’était trop beau pour ma crédulité.

« Est-ce écrit ? »

Samedi était bien obligé de convenir qu’il ne l’avait pas lu ; mais il l’avait vu.

« Qu’est-ce que cela fait, puisque ce n’est pas écrit ? »

 

Hector MALOT – Flammarion – 1948

Tag(s) : #EXTRAITS

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