Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog


Septembre 1939 l’armée allemande envahit et occupe la Pologne. La population juive fait rapidement l’objet de discriminations racistes, d’exactions, d’humiliations, d’assignations à résidence dans des ghettos : Lodz, Piotrkow, Cracovie….

Le ghetto de Varsovie est créé le 12 octobre 1940. La ville est coupée en 3 quartiers. Le quartier juif est enfermé dans des murs. Et, ô ironie, un « Conseil juif » est chargé d’exécuter les directives nazies

Des milliers de juifs s’y entassent dans des conditions sanitaires désastreuses. La malnutrition, le froid, les maladies (typhus), les sévices des SS, des supplétifs baltes et ukrainiens….déciment les habitants. Déplacements de populations, rafles, raquette, travail forcé, exécutions sommaires constituent la vie quotidienne. Le marché noir, la réalisation de cachettes permettent de survivre et d’échapper temporairement à la misère et à la déportation, mais pas toujours aux dénonciations des mouchards.

Septembre 1941, conséquence des revers militaires, l’avortement de l’invasion de l’Angleterre et l’enlisement du front russe, les nazis reportent leur férocité sur les juifs et exécutent leur projet d’extermination systématique. Du printemps 1942 à l’automne 1943 la population est ainsi acheminée vers des camps de la mort : Auschwitz, Treblinka, Belzec, Sobidor…

Dans un sursaut d’orgueil et de dignité la résistance juive s’organise avec pour objectifs : aménager des bunkers, fabriquer des armes, refuser les évacuations, organiser le ravitaillement et la solidarité. Tout est résumé dans cette phrase : « Nous ne voulons pas sauver notre vie. Personne ne sortira vivant d’ici. Nous voulons sauver la dignité humaine ». Résultat : en janvier 1943, les déportations ont presque cessé.

Au mois d’avril les allemands décident d’écraser la mutinerie mais ils se heurtent à une guérilla urbaine courageuse. Passé l’effet de surprise la rébellion est vite écrasée, le ghetto systématiquement démantelé et rasé. Le soulèvement se termine le 16 mai par la destruction de la synagogue. 156 000 personnes disparaissent au cours des combats, dans les incendies, dans les décombres ou à Tréblinka. Quelques survivants rejoignent le côté aryen, d’autres survivent dans des bunkers, et dans le réseau des égouts. Sur les ruines du ghetto est érigé un camp de concentration.

Le 1er août 1944, c’est au tour la résistance polonaise de prendre les armes afin de rétablir la souveraineté de la Pologne à l’approche de l’Armée Rouge qui stationne bientôt sur les rives de la Vistule. L’effet de surprise tourne court, les insurgés manquent d’expérience. La résistance est contrainte à la défensive. La répression allemande est particulièrement sanglante. Les troupes soviétiques laissent faire. Staline y voit son avantage, la Pologne exsangue ne s’opposera pas à son hégémonie.

C’est dans ce contexte apocalyptique et mortifère que se noue les destins de quelques Robinson.

3 titres au moins composent le corpus des Robinson de Varsovie. Sûrement en existe-t-il d’autres dans l’abondante littérature sur la Shoah ? Par ordre d’acquisition :

- « L’île aux oiseaux » – Uri Orlev

- « Le pianiste » – Wladyslaw Szpilman

- « Sept dans un bunker » – Charles Goldstein

Il s’agit de témoignages romancés à partir de faits réels ou extrapolés. Les personnages eux même ne se perçoivent pas nécessairement comme des Robinson, c’est le regard de leurs contemporains ou des éditeurs qui soulignent cette parenté. Consciemment ou non, la réalisation et la mise en scène de ces (més)aventures trahissent toutefois des liens étroits avec les robinsonnades traditionnelles.

Le premier roman, « L’île aux oiseaux », est facilement identifiable. Son titre parle de lui-même et la quatrième de couverture est parfaitement éloquente :

« Alex, onze ans, petit garçon juif de Pologne, a vu le monde s'écrouler autour de lui : sa mère arrêtée, ses amis disparus... Et voilà que les Allemands emmènent son père avec tous les habitants de leur rue. Alex, qui a pu se cacher, se retrouve seul dans le ghetto vide. Tout seul avec ses terreurs, la faim, le froid. "Attends-moi ! Je viendrai te chercher ! " lui a crié son père. Alex organise son attente. Il s'aménage une cachette, une "île "... cherche un peu de nourriture, une couverture, des vêtements dans les maisons désertes. Petit Robinson têtu et courageux, il a pour compagnon une souris blanche, à qui il confie espoirs et peines. Les mois passent, les espoirs s'amenuisent. Soudain, une voix, venue d'un monde oublié... Alex, onze ans, petit garçon juif de Pologne, a vu le monde s'écrouler autour de lui : sa mère arrêtée, ses amis disparus... »

Le second roman, « Le pianiste », est apparu au hasard de requêtes sur internet. Cela tient à peu de choses puisque tout repose sur une mention lapidaire en quatrième de couverture, mention reproduite à volonté sur tous les sites de vente en ligne et sur quelques critiques de blogueurs.

« En 1946, Szpilman publie son récit. On l'appelle alors "le Robinson Crusoë de Varsovie". Le livre est presque aussitôt proscrit par le régime communiste. Il faudra plus de cinquante ans pour que l'on redécouvre enfin ce texte étrangement distancié, à la fois sobre et émouvant. »

Nouvel effet du hasard, « Sept dans un bunker » jaillit d’une cagette de bouquiniste sur la brocante d’Angles sur l’Anglin dans la Vienne. Cela a été une intuition en forme de marabout-de-ficelle :

« Sept dans un bunker » - bunker des Falizes, lieu dit du « Balcon en forêt », un roman de l’attente et de la solitude dans la forêt ardennaise façon « Désert des Tartares ». A nouveau, la quatrième de couverture est éloquente :

« Ce livre n’est pas un document de plus sur les ghettos, les camps de la mort, le martyr des juifs. S’il fallait le comparer à quelque chose, c’est à un Robinson Crusoé d’Apocalypse.

L’auteur, Charles Goldstein, arrêté à Paris, déporté à Auschwitz, a été envoyé de la à Varsovie, pour déblayer les ruines du Ghetto. C’est alors que se déclenche l’insurrection de Varsovie, dirigée par le général Borkomorowski. Charles Goldstein se joint à l’insurrection. Quand celle-ci est écrasée, il se réfugie avec 6 autres juifs dans la cave d’une maison en ruine. Ils creusent une sorte de « bunker » qui communique avec les égouts.

Pendant quatre mois et demi, jusqu’à ce que les Russes arrivent, ils vont vivre dans la nuit une prodigieuse aventure. Il faut trouver à manger, à boire, assurer sa sécurité. Des égouts peut surgir le salut, mais aussi l’ennemi. Bientôt la neige empêche les sorties nocturnes. Les événements sont à la fois humbles et extraordinaires, comme la découverte d’une source, hélas bientôt tarie.

Parmi les sept, il y a, outre le narrateur, Ignace, ancien boucher, Haskel, petit industriel, Isaac, étudiant en médecine, Daniel, venu de Belgique et qui n’a que dix huit ans, Samek, étudiant en chimie, et une jeune fille de vingt ans, Hannah.

Leur aventure de Robinson suffirait à ce qu’on ne puisse laisser cette lecture inachevée. Mais il y a en plus la qualité humaine de ces hommes et de cette jeune fille, leur volonté de vivre, la tendresse qu’ils ont découvertes dans leur malheur. Il est impossible de ne pas les admirer et de ne pas les aimer.

Dans la nuit de leur bunker, ils recueillent un grand malade, trouvé dans les égouts. L’ironie veut que ce huitième homme soit un prêtre polonais qui, jusqu’ici, n’avait pas pensé à plaindre les juifs. Le prêtre est atteint de typhus et tous acceptent de risquer leur vie pour lui. Il sera sauvé avec eux au terme d’une épreuve où tous auront appris à mieux se comprendre. »

Le sens de lecture est différent des dates d’acquisition. « Le pianiste » d’abord. Chance ou malchance, je l’aborde en parallèle de « Au nom de tous les miens » de Martin Gray. Cette lecture comparée, si l’on peut dire, brouille un temps mon jugement. Je n’ai vraiment pas le sentiment d’entrer dans la même Histoire. Les évènements sont perçus et vécus de façons tellement différentes d’un auteur à l’autre !

Wladyslaw Szpilman s’exprime de façon très distanciée, tout en retenu. C’est très désarçonnant ! Pourtant il écrit dans l’immédiate après guerre, les horreurs de la guerre sont encore toutes fraîches, mais il a déjà un discours dépassionné, sans haine ni colère. A l’inverse Martin Gray clame, crie, hurle sa colère et sa passion pour la vie. Maître de son destin, il s’expose, agit, se bat et nargue les occupants, les bourreaux.

Les évènements auxquels on assiste, impuissants, incrédules presque, deviennent virtuels. Mais l’émotion est si grande, si vivante, si dérangeante, si inadmissible qu’on a du mal à se résoudre à la banalité d’un Szpilman. L’horreur est diffuse et palpable à chaque page, à chaque paragraphe, à chaque ligne. Elle provoque stupeur, violence et culpabilité. Encore ne touche-t-on pas aux sommets de l’holocauste avec les récits des survivants des camps de la mort...

Le personnage de Szpilman parait donc bien fade, inconsistant. Plus étonnant encore, il ne meuble pas le récit de sa longue solitude de ses cogitations, de ses sentiments, de ses préoccupations… et Dieu sait si sa solitude a dû créer des aboulies, si sa peur a dû générer des angoisses. Hé bien non ! Pas même une pensée pour sa famille. Est-ce par pudeur ? Est-ce trop frais encore, mal cicatrisé ? Est-ce que ça n’est pas non plus le sujet ? Après tout le titre original serait « La fin d’une ville ».

Par contre, il est reconnaissant envers Wilm Hosenfeld, l’officier allemand mélomane qui prend pitié de lui et dissimule sa présence au reste de la troupe. D’une certaine façon il l’élève au rang de « juste » bien avant l’heure, puisque ce n’est qu’en 1953 que la Knesset décide d’honorer « les justes parmi les Nations qui ont mis leur vie en danger pour sauver des juifs ». C’est d’ailleurs ce personnage de « juste » qui déplait au régime pro-soviétique qui interdirait les rééditions du roman.

En effet, le livre paraît en 1946 et ne ressort en Allemagne qu’en 1998 à l’initiative du propre fils de l’auteur. Roman Polanski en achète les droits et tourne un film tout en nuance dans lequel d’ailleurs le personnage de Wilm Hosenfeld rappelle celui d’Oskar Schindler, le héro de Steven Spielberg. Ah, quand Hollywood se charge du devoir de mémoire ! L’adaptation de Roman Polanski n’est pas une surprise, le roman est certes un succès, mais c’est surtout une page de sa propre existence :

« Après l'invasion du territoire ouest-polonais par les troupes allemandes en septembre 1939, il est contraint de vivre dans le ghetto de Cracovie et évite la déportation au contraire de ses parents. Sa mère mourra à Auschwitz. Échappé du ghetto, il se réfugie à la campagne chez des fermiers avant de revenir sur Cracovie où, devenu vagabond, il détournera la vigilance allemande et arrivera à survivre grâce à l'entraide souterraine avec des habitants et d'autres enfants et grâce au marché noir. Il ne reverra son père qu'après la guerre mais la relation sera conflictuelle après son retour du camp de Mauthausen. »

Le témoignage de Szpilman reste fragile. Il a vécu seul, caché, l’essentiel du conflit. Il échappe in extremis à la déportation, arraché à la foule sans bien comprendre par qui ni pourquoi. Il est très précis lorsqu’il couvre les premiers mois de l’occupation. Mais son isolement a pour effet de brouiller les repères chronologiques. On passe un peu à côté de l’Histoire, la rébellion du ghetto et la résistance patriotique polonaise.

Szpilman vit donc dans une relative ignorance des évènements. Il se cache, s’isole, attend, passe d’une planque à l’autre avec l’aide d’amis polonais. Son isolement est complet, à peine entrecoupé de furtives visites pour son ravitaillement. Il n’est pas pour autant en sécurité et vit dans la crainte. Les bruits d’escalier et de couloirs, les remuements de palier, les rumeurs de la rue l’inquiètent. Qu’annoncent-ils ? Une descente ? Il est prêt à se suicider plutôt qu’à se faire serrer. Ces quelques pages procurent une montée d’angoisse comme dans un thriller ou un récit d’épouvante.

Alors Robinson ou pas ? En tout cas, c’est dit ! Et les étapes semblent respectées à commencer par la guerre qui déferle sur l’Europe, balaye les démocraties comme une lame de fond et inaugure des régimes fascistes. C’est la « shoah » - la catastrophe ! - Le martyr juif ! - qui conduit des millions de victimes jusque dans les camps de la mort, mais pas seulement... Oui, Szpilman est bien un naufragé, un survivant qui se faufile au travers des évènements et des dangers.

La survie et la solitude sont au cœur du témoignage de Szpilman. Elles contribuent à façonner l’image du Robinson en quête de nourriture et d’abri. Dès la création du ghetto - c’est criant chez Martin Gray - le ravitaillement alimentaire devient obsessionnel et l’on voit bien comment s’instaure le marché noire. Quant aux cachettes, Emmanuel Ringelblum leur réserve un long paragraphe dans ses notes réunies sous le titre de « Chronique du ghetto de Varsovie ».

Le fait de vivre en marge, en cachette pour échapper aux rafles rend l’approvisionnement plus difficile encore et plus problématique. Szpilman doit compter sur ses bienfaiteurs, eux-mêmes prudents pour ne pas attirer l’attention des mouchards. Voici comment Szpilman revient décrit ses conditions de vie :

« Mon régime s’est limité à 2 bols de soupe claire par jour, mais même en les économisant de la sorte mes provisions ne pouvaient guère durer. »

Débusqué d’un appartement qu’il occupe dans le quartier aryen, Szpilman mène une vie d’errance dans une Varsovie de plus en plus meurtrie. Il passe alors de cachettes en cachettes, se nourrissant de ce qu’il glane dans les décombres : un sac d’orge, un sachet de biscotte, de l’eau croupie, de la gnole…C’est un régime qui ne permet pas de reconstituer ses forces. Il vit dans un état de faiblesse permanent et s’économise. Cette quête nécessaire est redoutée. Elle l’expose à être vu. C’est d’ailleurs ainsi qu’il est surpris par Wilm Hosenfeld :

« Au bout de deux jour, je suis parti en quête de vivres. Cette fois, j’avais l’intention de m’en procurer en quantité suffisante pour ne pas avoir à ressortir de ma cachette trop souvent. Je devais mener mes recherches en plein jour car les lieux ne m’étaient pas encore très familiers et sans lumière j’aurai fini par me perdre. Dans l’une des cuisines, j’ai trouvé un placard qui contenait plusieurs boîtes et des sacs dont j’ai entrepris d’inspecter le contenu avec soin. Très absorbé à dénouer des cordes et à dévisser les couvercles, je n’ai rien entendu jusqu’à ce qu’une voix s’élève soudain, juste dans mon dos : « Mais qu’est-ce que vous fabriquez ici ? » »

Après le naufrage et la survie, l’autre grand thème des robinsonnades, c’est la solitude. Là encore on fait mouche. Szpilman doit se cacher pour échapper aux violences nazies. Il vit seul, isolé. Les visites de ses protecteurs sont rares, espacées et les nouvelles exceptionnelles. Szpilman vit dans une quasi ignorance des évènements extérieurs :

« Je vivais dans une solitude extrême, unique. J’étais seul dans un immeuble abandonné, dans un quartier déserté, mais aussi dans une ville entière, qui deux mois plus tôt seulement vibrait d’une population d’un million et demi d’âmes, et comptait parmi les plus riches cités d’Europe. »

Plus loin, voici la seule mention de l’auteur à Robinson Crusoé :

« Même le héros de Defoe, Robinson Crusoé, cet archétype de la solitude humaine, avait gardé l’espoir qu’un de ses semblables apparaisse, il s’était consolé en se répétant que cela finirait par se produire et c’était ce qui l’avait maintenu en vie. Alors que moi, il me suffisait de surprendre des pas pour être pris d’une terreur mortelle et pour aller me cacher au plus vite. L’isolement absolu était la condition de ma survie. »

Autre élément marquant de ce témoignage, la métamorphose qui renvoie à l’image d’Epinal du Robinson échevelé, la barbe touffue, vêtu de guenilles. Alors qu’il doit subitement déguerpir de l’immeuble dans lequel il s’est réfugié :

« Je me retrouvais en pleine rue avec une barbe hirsute, des cheveux qui n’avaient pas été coupés depuis des mois, dans un costume tout élimé et froissé […]. »

Plus loin :

« Un jour, j’ai improvisé un miroir en tendant un tissu sous un morceau de vitre que j’avais trouvé. Au début je n’ai pas pu me reconnaître dans l’effrayante apparition que j’ai eu sous les yeux, dans cet amas de cheveux sales, cette barbe hirsute qui me mangeait le visage et ne laissait visible qu’un peu de peau noircie, des paupières enflammées et un front couvert de croûtes. »

Pour finir, c’est aussi un roman de l’altérité où au milieu des sauvages le personnage de Wilm Hosenfeld brille un peu comme une lueur d’espoir.

Defoe, lui, écrivait dans un contexte bien spécifique de colonisation, de commerce triangulaire, de découverte des civilisations dites primitives. Il a suscité chez les philosophes d’abord et plus tard les anthropologues des interrogations sur les déviances de l’ethnocentrisme, les valeurs de la civilisation matérielle et la notion de développement.

L’épisode du nazi, quant à lui, éclaire, comme aucun autre, les mécanismes du racisme. La solution finale qui débouche sur le génocide des juifs est sans équivoque sur le recul de la civilisation vers les méandres de la barbarie et de la sauvagerie. En ce sens, Szpilman tout comme Robinson sont à la croisée des questions sur l’interculturel.

La sortie de crise, si l’on peut dire, débouche sur une prise de conscience de ce qu’est l’humanité et de façon plus pragmatique sur la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, un rempart somme toute bien fragile au regard de toutes les violations même dans les démocraties les plus avancées.

Maintenant, ce qui caractérise « Sept dans un bunker » c’est l’aventure collective dont l’auteur, Charles Goldstein, tente de restituer l’ambiance : l’insécurité et la peur ; le moral qui oscille entre doutes et espoir ; la cohésion, la communication et l’entraide ; l’énergie, l’audace et l’ingéniosité déployées pour survivre et tirer sa nourriture des décombres, en espérant toujours le secours de l’armée soviétique qui stationne de l’autre côté de la Vistule.

Du point de vue de la mémoire historique, Charles Goldstein contribue à éclairer les événements et les réalités de la shoah et du martyr juif, en distribuant la parole à chacun des protagonistes qui de flash back en flash back reviennent sur leurs itinéraires respectifs, les circonstances de leur déportation, les épreuves qu’ils ont traversé et les tragédies qu’ils ont vécu.

« Nous nous cramponnons à la vie » écrit-il. Et finalement seule la foi dans un monde meilleurs les fait tenir et de façon plus pragmatique la capacité de chacun et du groupe à maintenir un équilibre dans la tourmente qu’ils traversent.

« Aujourd’hui – quand je pense à ces instants de terreur – je constate que dans les moments les plus désespérés, une étincelle d’espoir brûlait toujours en nous. Toutes nos expériences passées m’ont appris que l’homme, lors même qu’il juge sa situation sans issue, ne se résigne pas pour autant, contre toute logique ; il espère envers et contre tout.

Bien entendu, ces réflexions me sont venues plus tard. Au moment où, couchés près de l’ouverture du canal, nous retenions notre souffle, nous n’avions aucun goût pour la philosophie. »

Ils gèrent ensemble le quotidien, la sécurité et la recherche d’aliments : l’eau d’abord, la nourriture, les ustensiles…Malgré l’acharnement des allemands à tout réduire, à tout détruire, il reste toujours des ressources à glaner. Les camarades vivent terrés, silencieux toute la journée et sortent avec précaution lorsque la nuit tombe pour visiter les ruines, les caves… Mais les jours qui passent rendent l’exploration et les fouilles plus difficiles et les trouvailles plus aléatoires :

Du coup, ils économisent leurs ressources au maximum, se privent pour durer car ils ont assez vite le sentiment que leur attente risque de durer, que les secours tarderont à venir. Le risque c’est l’apathie.

« Economiser, tel est présentement notre mot d’ordre. Economiser même sur le peu dont nous disposons, laisser chaque jour quelque chose pour le lendemain, si incertain qu’il soit. Notre situation ne cesse de s’aggraver, contrairement à ce qui devrait logiquement, se produire. Normalement, lorsqu’on n’est pas sûr du lendemain, il est très difficile de se priver de quoi que ce soit, de garder certaines denrées pour plus tard et de se résigner à avoir faim… »

Mais bientôt l’hiver est là et les sorties deviennent de plus en plus risquées :

« L’hiver approche. Il commence à faire froid. Dans les caves, les denrées alimentaires se font de plus en plus rares. Nous savons que, dès la première chute de neige, il nous sera tout à fait impossible de sortir, car les traces de nos pas nous trahiraient. »

A cela s’ajoute le fait que de jour en jour il leur faut élargir plus loin leur rayon d’action :

« Nous sommes obligés d’élargir, sans cesse, notre cercle d’exploration, car les caves qui se trouvent à proximité sont vides. Non seulement on n’y trouve rien à manger, mais même le bois et le charbon y manquent et nos expéditions nous prennent désormais de longues heures. »

« Nous sommes obligés d’aller loin et de fureter dans les ruines durant des heures entières, avant de trouver quoi que ce soit. […] Nous connaissons maintenant, à la perfection, les souterrains à plusieurs kilomètres à la ronde. »

On comprend alors que l’alimentation devienne une obsession et pour avoir vu quelques saisons de Koh Lanta où les appétits déchaînent jalousie, animosité et hostilités, je suis tout à la fois perplexe et admiratif devant l’harmonie qui semble régner entre les acolytes :

« L’entente forgée par quelques mois de vie commune résista à tous les assauts. Pas une seule fois nous ne nous querellons pour des questions de nourriture, quel que soit le tenaillement de la faim. Toujours nous partageons tout, même la dernière bouchée. »

Au cours de leurs pérégrinations dans ces champs de ruines et dans le monde souterrain, les sept rescapés rencontrent toute une foule de troglodytes à commencer par d’autres survivants des camps dont l’entente semble moins sereine et laisse présager qu’ils ne supporteront ni les privations ni l’enfermement ; ensuite des partisans polonais dont un prêtre malade et sensiblement antisémite ; enfin des résistants qui émergent des égouts à la recherche d’issues de secours car la résistance polonaise est à bout de souffle et les russes n’interviennent toujours pas pour les libérer.

Ce récit romancé utilise les ressorts des robinsonnades, mais avec « L’île aux oiseaux » on pousse un peu plus loin le rapprochement avec les robinsonnades traditionnelles. C’est un roman pour la jeunesse, une fiction inspirée d’une époque et d’évènements que l’auteur a vécu. Ce n’est pas un témoignage mais une extrapolation. C’est surtout un roman d’apprentissage tout à fait classique si l’on exclut les circonstances dramatiques : un orphelin apprend à (sur)vivre dans des conditions particulièrement hostiles et trouve en lui les ressources nécessaires pour grandir.

Uri Orlev connaît visiblement bien les évènements. Les mêmes informations laconiques circulent à son sujet sur internet. Il est né en 1931 à Varsovie. Durant la guerre, il vit caché pendant plusieurs mois avec sa mère et son frère. Il est tout de même déporté à Bergen-Belsen où il reste près de deux ans. Il émigre en Israël en 1945.

Au moins deux autres de ses romans ont pour toile de fond les évènements du ghetto de Varsovie :

- « Cours sans te retourner ». Srulik est juif polonais, il a huit ans en 1941. Il partage avec sa famille et de nombreux autres juifs une existence misérable dans le ghetto de Varsovie. Après une première tentative de fuite, Srulik parvient à gagner la campagne. Mais il se retrouve seul, sans cesse menacé par les soldats allemands et le racisme envers les Juifs. Pour passer inaperçu, Srulik apprend à se taire... Mais peut-on oublier son propre nom ?

- « L’homme de l’autre côté ». Varsovie, 1942. Marek aide son beau-père à convoyer en cachette des marchandises vers le ghetto juif. Marek éprouve une certaine hostilité envers les juifs. Sa mère lui apprend que son père était juif communiste et qu'il est mort en défendant ses idées. Cette révélation va ouvrir les yeux du garçon.

« L’île aux oiseaux » se focalise sur Alex et son quotidien au risque de faire l’impasse sur le contexte historique. Cette aventure, c’est un peu l’arbre qui cache la forêt. Les évènements douloureux qui conduisent à l’holocauste se sont évaporés. Ils servent de prétexte, de toile de fond à une aventure finalement tout à fait anodine. Le ghetto lui-même devient virtuel. Il n’est d’ailleurs pas celui auquel on pense spontanément. Varsovie n’est jamais citée, au contraire :

« Papa croyait qu’il y aurait une révolte et qu’elle serait menée par les jeunes du mouvement. « Un peu comme ce qui s’est passé au ghetto de Varsovie, disait-il […] » »

Pour éviter d’ailleurs de brouiller les pistes Soren Kragh-Jacobsen adapte le roman au cinéma sous le titre de « L’étoile de Robinson » et situe l’aventure dans le ghetto de Varsovie. Cette fois les références sont claires.

Pour en revenir aux leçons de l’histoire, les quelques bibliographies sur l’enfance et la guerre s’accordent pour affirmer qu’il n’est pas nécessaire d’infliger aux jeunes lecteurs des images d’horreur pour qu’il y ait prise de conscience. Après tout, on est dans une œuvre littéraire pas dans un document historique.

On comprend d’autant mieux la réflexion liminaire de Claude Hubert-Ganiayre dans son article « Exorciser les peurs » :

« Comment raconter la vérité [aux enfants], sans détruire l’espoir ? » écrit Robert Westall, auteur de plusieurs remarquables romans sur la guerre. C’est bien cette dialectique entre vérité de la souffrance et des violences et espoir de vivre dans un monde moins injuste qui sous-tend la plupart des textes publiés en édition de jeunesse. »

En effet, une telle lecture n’est pas anodine et il faut faire confiance au pouvoir de suggestion, à la curiosité, à l’éducation. « Une île rue des oiseaux » rentre d’ailleurs dans le contenu d’une mallette pédagogique de l’association Yad Layeded intitulée « L’enfant et la shoah ».

Bon, tout commence par une rafle dans l’usine de corde où travaille le père d’Alex et Barouch, un ami de la famille. Ceux-ci font diversion pour qu’Alex s’enfuit et se cache jusqu’à leur retour. Mais quand ? Combien de temps peut durer leur absence ?

Première déception Alex doit affronter l’égoïsme de ses voisins de cachette, les Grün, qui ont fait main basse sur leurs réserves et refusent désormais de les partager avec lui. Ils les affronte courageusement et réunit quelques affaires avant de se réfugier dans un lieu de ralliement convenu avec son père : un sous-sol dont l’ouverture est imperceptible au milieu des décombres.

« Je retournai dans notre appartement et enveloppai dans un drap mon oreiller et ma couverture. Quelques livres. Les vivres qu’ils [les Grün] m’avaient donnés. Un autre drap. Une serviette. Des sous-vêtements et des habits pour me changer. Comme lorsqu’on part en colonie de vacances. Je réfléchis un instant et pris aussi des bougies et des allumettes. La lampe de poche de papa. Cela m’en ferait deux. Une fourchette, deux cuillères – une petite et une grande – et un couteau. Et quatre autres couverts pour papa quand il viendrait. J’allais partir lorsque je me souvins de notre coffret de photos que je mis avec le reste. »

Je suis toujours curieux de ces listes, un peu comme les lites de courses qu’on trouve parfois au fond des caddies et qui nous en disent long sur les habitudes de consommation et les menus à venir. A titre de comparaison voici le contenu du baluchon du jeune Marcel Pagnol qui prépare une fugue dans les collines provençales :

« Je préparai enfin le fameux « baluchon » : un de linge, une paire de souliers, le couteau pointu, une hachette, une fourchette, une cuillère, un cahier, un crayon, une pelote de ficelle, une petite casserole, des clous, et quelques vieux outils réformés. Je cachai le tout sous mon lit, avec l’intention d’en faire un petit ballot au moyen de ma couverture, dès que le monde serait couché.

Les deux musettes avaient été mises au repos dans une armoire. Je les remplis de divers comestibles : des amandes sèches, des pruneaux, un peu de chocolat, que je réussis à extraire des paquets et ballots préparés pour le retour en ville. »

Très rapidement Alex part en expédition dans les immeubles à l’entour pour y prélever vêtements, literie, ustensiles, vivres…Il découvre des cachettes abandonnées, affronte à nouveau les Grün qui veulent le dépouiller de ses trouvailles et d’autres maraudeurs polonais qui trafiquent avec les biens des juifs.

Il est acculé à faire feu sur un soldat allemand pour lui échapper. Mais tuer un homme est une expérience traumatisante. Choqué, encore sous le coup de la culpabilité, il s’en remet à sa lecture de Robinson pour se justifier et soulager sa conscience :

« Après tout, je me trouvais dans la situation de Robinson Crusoé. Lui aussi avait tiré sur les sauvages lorsque ceux-ci avaient voulu manger vendredi. »

Alex quitte son antre et aménage un abri au second étage d’un immeuble en ruine dont la façade s’est effondrée et qui n’est plus accessible qu’à l’aide d’une échelle de corde. Son repaire surplombe le quartier polonais et de là il observe ses voisins. Il héberge et soigne un résistant juif blessé ; soudoie un concierge polonais pour sortir du ghetto et aller chercher le docteur Polavski ; passe quelques après-midi à jouer au football avec des enfants du quartier et faire du patin à glace avec Stachia une jeune fille juive dont il est tombé amoureux en l’observant du haut de son perchoir et enfin trouve du réconfort auprès de Bolek, un résistant polonais qu’il a croisé une nuit dans le ghetto.

Son refuge fait vraiment penser à la cabane perchée des Robinsons Suisses. « J’avais l’impression d’habiter une île déserte. Je n’avais pas vue sur la mer mais sur des maisons et des gens tout proches de moi qui, en réalité, vivaient dans un autre monde. En prenant les jumelles dans l’abri, je n’avais pas imaginé qu’elles joueraient le même rôle que mes livres ; ce n’était pourtant que des jumelles de théâtre. »

Happy end ? Après plusieurs mois à robinsonner, son père réapparaît enfin, miraculeusement. Alex n’en croit pas ses oreilles en entendant la voix de son père. Ces retrouvailles semblaient désormais tellement improbables et la vie de Robinson devenue sa normalité.

Voilà, les deux guerres mondiales sont à l’origine de nombreuses robinsonnades reposant sur le désastre et la détresse : l’exode des populations civiles, la désertion de pacifistes, l’attente du conflit dans des postes avancés, des soldats pris dans les lignes ennemies ou bien oubliés sur des îles du Pacifique. Les survivants du ghetto de Varsovie et peut être plus largement de l’holocauste- cela reste à vérifier – complètent désormais ce tableau déprimant. La science fiction spécule elle aussi sur les fins probables de l’humanité en proposant des scénarii de guerres nucléaires et autres boucheries imbéciles. Mais c’est déjà une autre histoire…

Tag(s) : #DECRYPTAGE

Partager cet article

Repost 0