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« Toutes folles d’Harlequin » titrait le Parisien ce matin. La maison d’édition d’origine canadienne fête en effet 30 ans de succès dans l’hexagone. Les résultats font pâlir : 800 titres publiés en 2007 et 10 millions d’exemplaires vendus. Prêt d’un livre de poche sur trois !

Les détracteurs auront beau argué qu’il s’agit d’une recette littéraire, d’une tambouille marketing, les chiffres sont là et ils sont têtus ! Toutes les maisons d’édition courent après le succès. Certes, il faut savoir prendre des risques en lançant des auteurs, des premiers romans, des textes originaux et ambitieux … Mais il faut aussi savoir satisfaire les attentes des lecteurs.

Voilà, à chacun son public ! Pas la peine de jouer les crâneurs surtout quand on fait souvent soi-même sa promo sur les plateaux des talk show et tutti quanti. La littérature populaire n’a pas à rougir. Il n’y a pas de gloire à dénigrer le « roman à l’eau de rose » ou la « littérature pour poulettes » comme on lit parfois. Ca donne une bonne idée de l’estime on porte au lecteur.

Alors je vois bien les arguments de ces esprits chagrins, y’a d’abord la recette. Le journaliste d’investigation ne tarde pas à détailler les ingrédients :

Depuis 1978, l’éditeur romantique raconte la même histoire, déclinée à l’infini : une femme rencontre un homme de façon impromptue, mais très vite cette relation est mise en péril ; le reste du livre s’emploiera à l’anéantissement de ces obstacles. Ce schéma s’accompagne systématiquement d’un vocabulaire fleuri et d’un happy end et exclut immanquablement la grossièreté et l’adultère. « Harlequin, c’est un engagement, une promesse », explique Anne Coquet, directrice éditoriale de la maison.

Mais il n’y a pas que ça, le succès est un succès marketing. Pas bieeeen ! Hé oui, le livre est aussi un produit, une marchandise. J’en tombe dénue !

Le succès : c’est une fusée à trois étages, qui publie en France 550 livres chaque année. Premier niveau : pour lancer sa collection, l’éditeur recourt à ce que l’on appelle des « focus groups », des études de marketing, afin d’analyser les comportements et de mieux coller aux attentes et au goût des lectrices. Cela a permis d’adapter le contenu aux évolutions des mœurs (un peu plus osé, plus d’humour, des héroïnes plus indépendantes...). Il a, par exemple, lancé une collection en grand format qui s’adresse au public conquis par Bridget Jones, symbole de la trentenaire « célibattante ». Toutes ces nouveautés, explique Véronique Ferrandez, directrice du marketing, ont pour objectif de « répondre le plus précisément possible aux attentes de lecture des femmes », car chez Harlequin 98 % des lecteurs sont des femmes ! Autre conséquence de ces études : « L’offre s’est élargie » (sagas historiques, drames psychologiques, et, même, récits fantastiques). Deuxième étage : les adaptations sont travaillées en fonction de chaque pays (mille auteurs écrivent pour Harlequin, aucun n’est français). Enfin, la distribution : boudés par les libraires, les romans Harlequin sont vendus en hypermarchés et en supermarchés. On les trouve aussi dans les boutiques Relay, qui appartiennent au groupe Hachette. On reste en famille.

Moi, le formatage littéraire ne me choque pas. J’ai personnellement été victime d’addiction littéraire et je me suis goinfré jusqu’à livresque des quantités gastronomiques de polars tout azimut à commencer par San Antonio – y’a quoi, près de 400 romans avec les hors série ? - et consort – de la littérature de hall de gare qu’ils disaient avant de se rétracter, crier au génie et brosser les velours des fauteuils de l’Académie Française ! Frédéric Dard a bien du proclamer dans une délirade que cette littérature devrait être prescrite sur ordonnances et remboursées par la Sécurité Sociale. Non ?

Alors mesdames, poursuivez vos lectures. Il n’y a pas de mal à se faire du bien dit-on.

Pour se faire une meilleure idée de ce qui est en jeu dans le roman sentimental je vous renvoie à deux études accessibles sur le web : Les romans sentimentaux et leurs lecteurs.


Bref, on ne badine pas avec Harlequin et surtout pas ici ! Figurez-vous qu’en fouinant chez Gibert jeune, place st Michel à Paris, puis à Redu, en Belgique j’ai mis la main sur 2 perles :

J’en ai vu défilé des titres, vidé des cagettes, dépoussiéré des jaquettes avant de tomber dessus mais je ne regrette pas ma peine. J’imaginais bien quelque remake d’Adam et Eve sur leur île paradisiaque dans le registre sentimental et j’ai été servi.

Il y a quelques mois je m’étais mis en tête de faire une analyse comparée des quelques romans que vous trouverez dans les albums photo. Je renvoie ça aux calendes grecques. Voici deux brefs résumés :

Mam’selle Crusoé – Margery Hilton

Janet est une jeune photographe. Elle est à un tournant crucial de son existence professionnel et sentimental. Elle s’est convaincue de changer de vie, de se marier et de créer une famille pour correspondre ainsi à l’image plus traditionnelle de la femme que se font ses parents.

Elle est bien décidé à livrer son dernier reportage à Londres et convoler avec Roger avec qui elle entretien une liaison depuis quelques années. :

« Roger lui appartenait si elle voulait de lui, mais elle devrait se conformer à ses vues désuètes : être toujours disponible, jouer le jeu immémorial d’une cour traditionnelle et, si elle l’épousait, tenir sa maison, recevoir ses relations d’affaires, élever ses enfants….Plus de départs impromptus à la chasse aux images inédites… »

Pas très folichon surtout lorsqu’on a payé cher ses années d’apprentissage en faisant toute les corvées d’un photographe égoïste qui abusa d’elle une nuit d’ivresse, qui plus est. Depuis lors, elle s’est mise à son compte et a perdu toute illusion en ce qui concerne l’amour.

Toutes ces préoccupations créent des tensions. Et lorsqu’elle rencontre Nick Redfern, le pilote de l’avion taxi qui doit lui faire quitter l’île, son attitude de cow-boy arrogant lui monte vite au nez et la rencontre tourne à l’aigre. Elle reste distante et glaciale.

Evidemment l’avion est pris dans une tempête. Redfern tente d’atterrir sur une plage mais l’avion capote dans les récifs. Janet tente désespérément de sauver sa précieuse mallette qui recèle ses films photo au risque de se noyer ou être dévorée par les requins. Redfern l’a rabroue et plus pragmatique préfère sauver du matériel de survie. Second clash ! On comprend bien que les projets de Janet commencent à prendre l’eau !

Tous 2 prennent assez vite conscience que leur séjour risque de se prolonger dans l’attente d’un sauvetage. Ils discutent de leur collaboration et s’entendent sur un pacte de non agression :

« Nous nous tirerons mieux d’affaire si nous pouvons éviter de nous accrocher. Donc oublions le mauvais départ que nous avons pris, et je promets d’essayer de ne plus vous agacer….dans toute la mesure du possible. »

Les chicaneries tournent en taquineries et chacun finit par s’amuser et tourner les évènements en dérision. La solitude rapproche le couple. Ils finissent même par s’apprécier :

« Cher Nick ! Elle se sentit envahie d’affection pour lui en remontant la plage et en voyant sa silhouette se découper dans la lumière du feu. Lors de leur première rencontre il lui avait paru le plus insolent, le plus exaspérant des hommes, mais c’était le compagnon rêvé pour ce genre d’aventure. D’abord, il ne grognait pas sans cesse… » Lui-même n’est pas loin de penser d’elle la même chose.

La promiscuité est aussi propice aux confidences et aux révélations. Nick est particulièrement attentif, curieux, à l’écoute ; très perspicace aussi. C’est un intuitif qui dénoue assez vite le faisceau des incohérences de Janet. Il perçoit bien les blessures de la vie, les enjeux de l’amour, les faux semblants aussi. Les masques tombent.

Contre toute attente, Nick Redfern s’adapte bien à sa nouvelle vie. C’est un vrai espace de liberté. A l’occasion d’une plongée il remonte la mallette de Janet. Elle contient les clichés d’une base de missiles chinois qu’elle a pu prendre au terme d’une infiltration particulièrement dangereuse. Transportée de joie, elle l’embrasse mais le regrette aussitôt.

Nick découvre alors une autre facette de Janet, celle de la baroudeuse. Mais si tout contribue à les rapprocher, Janet se refuse toujours à tomber dans ses bras. Elle se refuse d’ailleurs tout court à tomber amoureuse. Chacun reprend ses distances et la vie quotidienne perd du coup tout son sel !

Nouveau coup du destin, une tornade dévaste l’île. Ils se réfugient dans une grotte. Il l’enlace et la protège. Face au désastre Janet craque et reproche injustement à Nick son impuissance à les sortir de ce guêpier. Heureusement un avion survole l’île. Ils sont sauvés ! C’est pour Janet l’heure du bilan :

« L’île l’avait transformée. Sa vie ne serait plus jamais ce qu’elle avait été. Mais qu’avait-elle reçu en échange de tout ce qui lui avait été précieux naguère ? Les images se précipitaient à sa mémoire : le lagon serti de corail, les lettres inscrites dans le sable, le soleil, les étoiles, la mer, les tortues et les cocotiers, les sables mouvants et les chauves-souris, la hutte de palmes et Nick…Elle avala convulsivement sa salive. L’île lui avait tant donné, sauf…Elle se retourna et vit que la plage était déserte… »

Le sauveteur n’est autre qu’Owen Stater l’associé de Nick qui n’avait pas perdu l’espoir de les retrouver sains et saufs. De retour à la vie normale chacun semble reprendre sa route mais Nick ne semble pas vouloir renoncer à Janet. Il la relance et lui ouvre son cœur :

« En trois brèves semaines, nous sommes parvenus à nous connaître mieux qu’en une vie entière. Nous avons plus appris l’un sur l’autre que bien des couples au cours d’une longue union. »

C’est dans la salle d’embarquement qu’elle succombe à ses arguments.

Miss Robinson Crusoé – Tracy Sinclair

Si le premier roman est une robinsonnade traditionnelle, celui-ci par contre relate les évènements qui font suite au sauvetage.

Bliss Goodwin est une jeune femme fraîche et naïve. Elle a été secourue au bout d’une année passée seule sur une île. C’est un retour tonitruant sous le crépitement des flashes et des caméras. Désormais la jeune femme va découvrir une autre jungle, celle des médias et d’Hollywood !

Son aventure intéresse plusieurs producteurs qui veulent l’adapter au cinéma. C’est à Hunter Lord, au profil atypique, qu’on confie de soin de convaincre la jeune ingénue. Il est un considéré comme un Casanova. On lui prête injustement de nombreuses aventures. Son ambition : réaliser un vrai film d’auteur mais ça n’est pas facile à Hollywood. Seule condition pour le financer : accepter de séduire et embobiner Bliss Goodwin, surnommée Miss Robinson Crusoé, obtenir l’exclusivité de son récit et signer une adaptation populaire.

Dauphin au milieu des requins de la finance et des média, il fait des compromis pour réussir sa carrière. Il joue de son image mais ne lâche rien de ses ambitions artistiques. Il n’est pas celui qu’on croit. Et pourtant il manipule Bliss pour arriver à ses fins.

Il la prend sous sa protection, l’installe un temps dans sa villa, l’aide à trouver un appartement, à négocier son contrat avec la major…

« Quelle drôle de ville ! Quelle drôle de vie ! Heureusement que je vous ai pour me servir de guide. »

…mais reste froid et distant. Il y a pourtant d’emblée une attirance mutuelle entre les deux protagonistes. Peut-être sublime-t-il un peu trop la jeune Bliss. C’est une jeune femme pure, fragile, innocente dont il serait facile d’abuser et il ne veut pas être celui-là ! Il est assez fleur bleue finalement et cherche une vraie histoire d’amour.

« Bliss a besoin de rencontrer d’autres hommes. Elle n’a pas assez d’expérience pour savoir ce qu’elle veut. »

Contrairement à ce qu’il pense, Bliss sait ce qu’elle veut. Elle est disponible pour vivre une grande histoire d’amour. Mais elle est maladroite dans les relations humaines. Sa vie de broussarde et son isolement sur l’île

Bliss est l’incarnation même des vertus naturelles de l’île. Hollywood c’est Babylon, la ville de toutes les corruptions. S’en suivront quelques quiproquo entre eux deux.

« Vous êtes très belle, Bliss, avec ce charme supplémentaire que vous êtes assez fraîche pour apprécier les menues joies de la vie, que tout le monde ici prend pour argent comptant. »

Bliss rencontre le scénariste. Celui l’interroge sur son parcours : sa naissance de parents missionnaires dans la brousse kenyane, sa vie naturelle au milieu des animaux sauvages et des indigènes…Il est primordial qu’il soit fidèle à la réalité, qu’il préserve l’image de la jeune femme et soit respectueux de la mémoire de ses parents…Malgré ses craintes, Bliss est finalement surprise et ravie du résultat. Dernier doute à lever : l’interprétation. Hunter Lord choisit une comédienne dont la rumeur dit qu’elle a été sa maîtresse. Aujourd’hui, elle lui sert plutôt d’alibi dans les soirées mondaines. Bliss se méprend, elle est jalouse.

Du scénario au story board, reste l’étape du repérage. C’est ainsi que l’équipe de tournage embarque pour l’île. La nature y a repris ses droits. Elle a effacé les quelques traces du passage de Bliss.

C’est pourtant là qu’Hunter et Bliss vont enfin s’ouvrir l’un à l’autre et faire l’amour ! Au cours du tournage les amants ont bien du mal à vivre ensemble. La promo du film fait ressurgir les dessous du projet. Bliss découvre qu’elle a été au cœur de tractations. Elle se sent trompée et décide de repartir en Afrique. C’est dans la salle d’embarquement qu’Hunter Lord la rattrape et la demande en mariage.

Tag(s) : #DECRYPTAGE

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