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" Ma montagne " de Jean George est le récit d’une fugue. Un adolescent quitte New York pour vivre seul, en pleine nature, dans les Appalaches. Ce récit a tout d’une robinsonnade et pourtant !...

 

 

 

 

 

Au fil des pages un sentiment confus d’insatisfaction s’installe. L’action ronronne gentiment, sans accrocs. Elle en perd même tout intérêt, toute crédibilité. On s’ennuie presque. Tout finit par aiguillonner l’esprit critique : le motif de l’aventure, l’absence d’épreuves, l’indulgence suspecte des protagonistes vis à vis du fugueur…

 

Rapidement, je me demande comment Anne Leclair-Halté dans un bref article qui " se propose d’étudier les dispositifs textuels générateurs de valeurs dans le genre de la robinsonnade " a bien pu associer ce roman à :

 

Les naufragés du Moonraker – Erth Cliffor

Le Robinson du métro – felice Hol

Dans le grand désert – James vance Marshal

L’oiseau de mer – David mathieso

Prisonnier des grands lacs – Gary Paulse

Vendredi ou la vie sauvage – Michel Tournier

 

A mi lecture je fais tellement de résistance à l’idée qu’il s’agirait d’une robinsonnade que je lis en parallèle, pas tout à fait par hasard, " La dernière chance " de Robert Newton Peck. Résumé : à bout d’argument, un père confit son adolescent turbulent à un montagnard du Vermont dans l’espoir de le rééduquer.

 

Le malaise se dissipe finalement en ouvrant le livre suivant. Bien sûr, une lecture en appelle souvent une autre. En l’occurrence il s’agit de " Walden ou la vie dans les bois " de Thoreau, henry David Thoreau. C’est ainsi qu’un des protagonistes surnomme le jeune Sam Gribley ! Le glissement est d’autant plus évident que l’ouvrage est empilé quelque part dans ma bibliothèque et que je m’étais promis d’y jeter un coup d’œil il y a déjà 3 ou 4 ans. Voilà chose faite ! Tout s’éclaire enfin…Mais revenons au cheminement de la pensée, au fil des notes.

 

Evidemment, c’est ma première impression, le roman de Jean George a de faux airs de robinsonnade surtout dans la description du contexte et des péripéties de l’aventure. C’est moins probant lorsqu’on aborde la psychologie du personnage : les motifs de la rupture familiale et sociale, le choix de vie, solitaire et rudimentaire, l’ambiguïté des relations humaines, entre défiance et rapprochement….

 

A y regarder de plus près tout de même, le scénario manque de rythme, de suspens. Il est lisse, ficelé en dépit des règles élémentaires du récit d’initiation, à commencer, par l’absence de ces épreuves qu’un héros surmonte pour muer. Sam Gribley n’a quant à lui que des tâches banales à réaliser. Ce sont des tâches de survie, certes, mais si elles paraissent exceptionnelles c’est qu’elles sont décalées pour un jeune citadin tout juste transplanté. Pire, il y a une telle aisance dans leur réalisation que cela en perd tout intérêt : faire du feu, herboriser, pêcher, chasser, éviscérer, fumer la viande, cuisiner, tanner les peaux, coudre des vêtements, tailler une antre, fabriquer du mobilier, un radeau…Et cela sans parler d’une grande maturité : volonté, courage, prévoyance, adaptation…

 

Les robinsonnades sont pleines de pour qui tout est facile. Ce sont des héros civilisateurs qui assènent à longueur de pages les mêmes poncifs sur les valeurs du travail . Sans travail on s’ennuie. Le travail est facteur de réussite. Robinson est l’archétype du self made man.

 

Deux exemples en particulier me reviennent à l’esprit : " Le Robinson des Alpes " de Gustave Aimard dans lequel Marcel Sauvage, coincé sur une corniche transforme l’alpage en ferme modèle ou encore " Le cratère " ou " Le Robinson du volcan " de Fenimore Cooper où Marc Woolston transforme son archipel volcanique en colonie florissante.

 

Or là, rien de saillant, rien qui confirme une parenté avec eux ! On est porté par une symphonie bucolique, un sentiment d’harmonie, de plénitude, une allégorie walt disneyienne surtout dans la scène de Noël au milieu des animaux de la forêt. C’est irréel ! Même les rigueurs de l’hiver passent inaperçues.

 

On est évidemment loin du schéma narratif de Robert Newton Peck dans " La dernière chance ". Il s’agit là d’un séjour-rupture c’est à dire d’un dispositif éducatif qui n’est autre qu’une invitation à prendre conscience d’une nécessaire évolution de ses attitudes et comportements pour se socialiser. En ce qui concerne Collin, ce n’est en réalité rien d’autre qu’un adolescent rebelle et turbulent et pas vraiment le délinquant qu’on prétend.

 

Cela n’est pas sans rappeler le principe du " Camp des fortes têtes " une émission de télé réalité diffusé sur M6. De quoi s’agit-il ? " Un camp d’aventure en nature est un outil très efficace afin d’initier des changements positifs chez un jeune en difficulté. Des études démontrent que des progrès considérables de santé mentale sont remarquables chez plus de 91% des jeunes en difficulté qui participent à un programme thérapeutique en nature. (Aldana, S.G). De plus, les camps d’aventures en nature prouvent des bienfaits beaucoup plus considérables chez les jeunes en difficulté que les autres formes de thérapie traditionnelle ou toutes autres méthodes d’intervention, telles qu’un foyer qui accueille les jeunes en difficulté. Notre amour de la nature et notre conviction en ses pouvoirs d’enseigner les jeunes sur eux-mêmes et sur le monde qui les entoure sont au centre de notre programme. " (CanAdventure Education)

 

Clin d’œil, le cadre du séjour est une île, l’île de Vancouver sur la côte ouest du Canada dans la province de Colombie-Britannique. " Ses forêts pluvieuses primitives, ses torrents montagneux clairs et son littoral sauvage et toujours changeant rendent l’île de Vancouver une parfaite salle de classe en plein air pour les jeunes en difficulté. "

 

Pour en revenir aux deux romans jeunesse en question, on constate donc de grandes différences de traitement ne serait-ce, et c’est flagrant, que dans la scène du dépeçage d’une proie :

 

« - Bon, alors tu dépouilles cet animal, et tu le fais vite et proprement. La dépouille des cerfs contient des tonnes d’odeurs, et la viande a vite fait de puer comme le diable. Commence par lui ouvrir la gorge, avant que la viande de l’encolure tourne à l’aigre

- Je vais essayer

- Tu ne vas pas essayer, tu vas le faire

- C’est donc moi qui dépouillai le cerf et le vidai

- La besogne me prit toute la matinée, mais je la menai à bien sous l’œil vigilant du vieux Kirk qui ne quittait pas mon couteau des yeux, assis par terre avec sa jambe tordue, sa chienne blessée couchée près de lui. Il me disait où planter ma lame, et je coupais. A plusieurs reprises, par maladresse, je plantai la pointe de mon couteau dans les intestins de la bête, et l’odeur putride alors me submergeait, envahissant ma bouche et mon nez de la puanteur étourdissante de l’excrément mort

Pas une seule fois je ne m’arrêtai. Je tentai pourtant, une fois, de lancer à Tool une bribe de ce qui me semblait être un fin morceau de venaison crue. J’eus le cœur serré de la voir le renifler, puis détourner la tête. Lentement je dépouillai la bête de sa fourrure encore chaude et lui vidai les entrailles, détachant les organes un à un. Le plus dur fut encore d’arracher le gros intestin et de découper l’anus. Enfin tous les déchets formèrent un tas à part, fumant encore dans la neige imprégnée de sang. » - Robert Newton Peck –

 

Sam récupère les bêtes abattues et perdues par les chasseurs

 

« J’ai pris le cerf après la tombée de la nuit, et je en me trompais pas. Avant la fin de la saison j’ai eu deux autres cerfs de la même façon. Mais avec le travail sur le premier cerf, le reste de la saison a passé très vite. J’avais beaucoup de raclage et de préparation à faire. Ce qui m’écœurait, c’était que je n’osais pas allumer un feu pour griller cette délicieuse viande. J’avais peur d’être repéré. (…) J’ai eu un peu plus de mal à tanner ces peaux-là parce que l’eau de ma souche de chêne ne cessait de geler la nuit. » - Jean George –

Alors, est-ce le réalisme du récit, sa verdeur, la crudité du propos qui certifie la robinsonnade ? Certainement pas ! En tout cas le parti pris descriptif est un message fort en direction du lecteur. Il nous donne des indications sur les intentions de l’auteur. Ceci dit, une contrariété subsiste. Elle est de taille…

 

Il s’agit de l’ambiguïté des relations qu’entretiennent entre eux les principaux protagonistes. Sam Gribley se cache de la population mais il ne vit pas dans une solitude absolue. Quelques personnages étonnement bienveillant croisent son chemin. Ils viennent se ressourcer à son contact, à commencer par…son père !! Petit rappel : Sam est un mineur en fugue, ou du moins le pense-t-on. Or personne n’est dupe, pas plus la bibliothécaire qui lui fournit cartes et manuel de fauconnerie, Brando le professeur en randonnée, Matt le pigiste en quête de scoop, Aaron le musicien en mal d’inspiration. Mais personne ne s’inquiète vraiment, au contraire, on l’encourage, on le protège. Qu’est-ce qui peut donc bien expliquer une telle complicité ?

 

C’est un peu comme si Sam Gribley avait fait des émules, ou plutôt qu’il avait le courage de réaliser ce rêve fou, intime te profondément enraciné d’un retour à l’essentiel : une vie simple en osmose avec la nature.

 

Mais lorsqu’on demande justement à Sam Gribley de s’expliquer, il reste évasif, impuissant à trouver les mots justes. Cette vie sauvage semble s’imposer à lui comme une évidence, comme l’oiseau vit dans le ciel et les poissons dans l’eau. C’est un peu court ! C’est vraiment dans les toutes dernières pages du roman qu’on obtient quelques éléments de réponse :

 

« Pendant que je préparais la truite cuite dans des feuilles de vigne sauvage, Mat s’est assis sur le lit et m’a donné en bref les nouvelles du monde. J’ai prêté une oreille attentive aux problèmes en Europe, aux problèmes en Extrême-Orient, aux problèmes en Afrique, à quelques meurtres spectaculaires, quelques résultats de base-ball, et aussi à son bulletin scolaire.

« Tout ça confirme mon opinion », ai-je conclu avec sagesse. « Les gens vivent trop près les uns des autres.

« C’est pour ça que tu es ici ? »

« Eh bien, pas exactement. La principale raison c’est que je n’aime pas être dépendant, en particulier de l’électricité, du rail, de al vapeur, du pétrole, du charbon, des machines et tous ces trucs qui peuvent aller de travers. »

« Alors, c’est pour ça que tu es ici dans la montagne ? »

« Eh bien, pas exactement. Des hommes ont escaladé l’Everest parce qu’il était là. Ici c’est la pleine nature. »

« C’est pour ça ? »

« Ah, arrête, Matt. Tu vois ce faucon ? Tu entends ces moineaux à gorge blanche ? Tu sens ce putois ? Eh bien, le faucon choisit le ciel, le moineau à gorge blanche choisit la terre, tu choisis le bureau du journal, moi je choisis les bois. »

« Il ne t’arrive pas de te sentir seul ? »

« Seul ? J’ai à peine eu un moment de tranquillité depuis mon arrivée. Arrête de jouer au reporter et mangeons. En plus, il y a des gens en ville qui sont plus seuls que moi. »

 

Les trois dernières pages du roman sont franchement déroutantes. La famille Gribley au grand complet débarque dans les Catskill. Il ne s’agit plus d’une visite de courtoisie mais d’un emménagement gai et définitif. Une façon non conventionnelle de faire taire les média qui font leurs choux gras de cette histoire d’enfant sauvage et la culpabilité qu’elle suscite chez la mère. « Elle ne permettra même pas à cette grive de penser qu’elle t’a négligé. » s’exclame le père. On a là un modèle d’éducation ultra libérale difficile à discuter tant elle est confuse. En tout cas Sam est charismatique, l’esprit « pionnier » qui l’anime révèle à chacun des valeurs latentes. Mais quelles sont-elles au juste ?

 

C’est en allant farfouiller dans la biographie et les œuvres de Henry David Thoreau qu’on trouve quelques explications. C’est que le surnomme Bando ! Thoreau est un philosophe américain marquant du 19ème siècle. C’est un personnage non conventionnel, anticonformiste par son parcours professionnel et ses prises de position intellectuelles et politique. C’est un exercice périlleux de rendre compte de ses réflexions mais pour ce qui nous concerne l’essentiel affleure dans « Walden ou la vie dans les bois » (1854).

 

Thoreau n’est pas un Robinson, selon lui le travail et le commerce tuent le libre arbitre. Il y a chez lui une vraie critique sociale et économique de la société capitaliste en train de voir le jour. Il n’est donc pas étonnant qu’un site libertaire propose une analyse curieuse de l’œuvre : L’en Dehors – quotidien anarchiste en ligne. Thoreau prône une reconquête des libertés individuelles par un retour sur soi dans des conditions d’osmose avec la nature, contemplative et minimaliste. Il y a chez Thoreau un brin d’érémitisme aussi et une pointe de poétique dans la description de ses émotions.

 

Ailleurs j’ai pu lire mais je ne sais où (!!) : « Henry David aspire à une vie transcendantale dans la nature, c’est à dire à rejoindre l’être profond des choses et à y accorder sa conscience. Il veut adapter sa vie à sa philosophie, incarner la self-reliance (l’autosuffisance) et montrer, lui-même, que les véritables besoins matériels de l’homme sont dérisoires et doivent laisser s’épanouir l’esprit. La préoccupation essentielle de Thoreau est de se mettre en résonance avec la vie universelle. »

 

Enfin, et pour finir, le récit de Jean Gorge ne fait pas qu’emprunter les idées, les émotions, les impressions qui imprègnent le texte de Thoreau, et emprunterai même des éléments de présentation.

 

Sur la fin de sa vie Thoreau se fait naturaliste et écologiste. « Il fera de la nature son principal sujet d’écriture au point qu’on lui reconnaît la paternité d’un genre littéraire : nature writing, où se mêlent sensibilité poétique, savoir scientifique et militantisme en faveur de la protection de l’environnement. Après 1855 surtout, le Journal abonde en descriptions détaillées, caractérisées par la nomination exacte des plantes, parfois complétées de petits schémas maladroits lorsque le langage manque de précision. » (Encyclopédie Universalis) Ceux qui ont pu feuilleter le roman de jean George comprendront le rapprochement.

 

J’ai beaucoup tergiversé pour en arriver là et j’en suis toujours à me demander quelles affinités entretiennent tous ces récits entre eux. La nature y tient une place centrale. C’est une rencontre accidentelle ou un choix de vie. Les uns la subissent puis la domestiquent. Les autres l’appellent chèrement. Les uns sont conquérants et civilisateurs. Les autres se dépouillent et sortent du monde. Les uns ont l’instinct grégaire. Les autres se réfugient dans la solitude. Cette immersion les invite à une réflexion sur la place de l’homme dans l’univers. Cette question, la robinsonnade l’aborde en filigrane et parfois sur un autre registre, celui de l’interculturel, de la rencontre avec l’Autre, le sauvage.

 

La robinsonnade a de nombreuses ramifications et l’on est là dans une réelle proximité. Ceci dit tout n’est pas dans tout et j’ai bien du mal à me satisfaire de l’idée que « Ma montagne » est bien une robinsonnade. A vous de juger …

 
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