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« Quand la terre est changée en un cachot humide, Où l'Espérance, comme une chauve-souris, S'en va battant les murs de son aile timide Et se cognant la tête à des plafonds pourris»

 

Spleen ! voilà ma première impression en lisant Le naufrage du Cassandre. On est tellement pénétré d’un modèle classique, enchanté que la vision neurasthénique de Frederic Prokosch peut heurter certaines sensibilités.

 

Le récit est une longue déchéance. Il n’y a pas de fin heureuse dans ce huis clôt qui rappel un certain théâtre dit d’avant garde. Les personnages sont douteux, verbeux, odieux. Et la seule ingénue à laquelle on pourrait encore s’identifier est livrée à une mascarade sacrificielle qui tourne au scénario d’épouvante. C’est d’ailleurs sur cette partie que l’on s’appesantira plus longuement parce qu’il aborde le sujet sensible de la rencontre avec l’Autre. En attendant, commençons par une série de résumés.

 

Résumé du roman : à la veille de la seconde guerre mondiale, le Cassandre quitte la mer de Chine pour rallier l’Australie. La croisière tourne court suite à un incendie (criminel ?). Quelques passagers et hommes d’équipage survivent au naufrage à bord d’une chaloupe et abordent une plage. S’agit-il d’une île ?

 

Bien que la situation précaire exige une vraie solidarité, les relations sociales sont tacitement maintenues entre les rescapés. Cette distance est entretenue dans la distribution des rôles. Il y a les vedettes et les figurants, en l’occurrence le personnel de bord.

 

Le récit relate donc les destins croisés de personnages mondains et de l’intelligentsia en pleine crise d’identité :

 

- Lily Domingo, riche rombière, odieuse, insidieuse, libidineuse, accrochée à son statut social et à ses bijoux.

 

- Le Baron, gigolo autrichien, désenchanté aux pulsions suicidaires, nihiliste au point d’adhérer au nazisme, homosexuel refoulé aux instincts homicides. Il se confie à son journal intime en guise d’auto analyse.

 

- Penelope Eccles, une candide entomologiste, inébranlable optimiste, généreuse, saine, au destin tragique puisqu’elle rencontre au cours d’une chasse aux papillons des indigènes qui lui font subir l’outrage du sacrifice.

 

- Le professeur Shishnik, érudit au regard d’enfant, critique à l’encontre de l’humanité, pour qui le séjour insulaire est une aubaine, l’opportunité d’une utopie.

 

- Laura et Tony Wagenseller, un couple au bord de la rupture conjugale qui se chamaille et se dénigre. Pourtant, ils traversent ensemble la jungle à la recherche de secours.

Les autres personnages sont assez transparents :

 

- Bill Baxter, un gamin rouquin qui se prend d’affection pour Ibrahim, le barman du Cassandre. Il est dévoré par les requins au moment de le rejoindre sur l’îlet où il s’est réfugié.

 

- Ibrahim, barman et cuistot des rescapés. Il est l’objet des désirs de Lily et du Baron. Injustement soupçonné de vol de bijoux, il s’enfuit sur un îlot voisin. Il venge Billy en assassinant Mrs Domingo qu’il rend coupable de l’accident.

 

- Senzo, matelot japonais. Il connait et apprécie la vie naturelle. Il est victime des indigènes dans sa tentative pour traverser la jungle.

 

Quelques précisions sur l'aventure de Penelope Eccles : comme dans un conte, elle s’est enfoncée dans la forêt vierge à la poursuite d’un papillon rare. Surprise par la nuit elle niche dans un coin et au réveil elle rencontre un indigène puis un énigmatique homme blanc. Cet Herr krauss fait figure d’illuminé, d’égaré. A leurs yeux, par sa blondeur et sa blancheur, elle personnifie une déesse oiseau, une déesse thaumaturge. Elle est conduite au village où elle est attendue par des malades et des infirmes puis séquestrée dans une case où elle fait l’objet d’attentions particulières, de visites et de préparations rituelles : massage, enivrement, viol…Entre cauchemars et expériences extatiques, Penelope Eccles évacue ses angoisses et accepte le destin qu’on lui prédit. Lors d’une première cérémonie elle échoue à incarner la déesse. Répudiée, malmenée, mutilée, elle se révolte et s’enfuie. Rejointe, elle recouvre une place d’honneur et dans une ultime cérémonie à laquelle assistent les tribus voisines elle est finalement sacrifiée. Galvanisée, elle se sublime dans la mort.

 

Ceci n’est pas un document ethnographique, loin s’en faut ! C’est une séquence romanesque librement interprétée par l’auteur. Néanmoins, la question des sources reste posée, Frederic Prokosch s’est-il inspiré d’études ethnographiques, de récits de voyageurs, de la littérature d’aventure ou tout à la fois ? Cela n’a pas nécessairement d’importance du point de vue de créativité et de la création littéraire. Cela en a par contre du point de vue éthique.

 

On sait que le regard porté sur l’Autre diverge selon les conceptions et représentations culturelles. En l’occurrence l’ethnologue porterait sur l’objet de son observation un regard neutre et bienveillant. Ce n’est pas si évident chez Prokosch. L'auteur génère beaucoup d'inférences (des images sans commentaires mais lourdes de sens) et une identification forte à la victime qui renvoie à notre inconscient, aux injustices et violences subies (ceci dit, certains lecteurs s'identifieront à l'agresseur…). Du coup il crée un profond malaise. Et de deux choses l’une, ou l’auteur mystifie le lecteur et stimule intentionnellement des émotions de rejet, d’écœurement, de révolte ou bien il alimente les préjugés ethnocentristes (pour rester dans le registre de l’ethnologie!)

 

Pour ce qui est des sources, on ne trouve pas de relations flagrantes avec des commentaires ethnographiques dans quelques ouvrages de référence sur la Mélanésie facilement consultables en bibliothèque de quartier tels que :

 

Margaret Mead – Mœurs et sexualité en Océanie – Terre Humaine – Plon – 1963

 

Bronislaw Malinovski – vie sexuelle des sauvages du nord ouest de la Mélanésie – Payot & Rivages – 2000

 

Bronislaw Malinovsk – les argonautes du Pacifique occidental – Gallimard – 1989

 

Mais pas de conclusion hâtive, il faudrait un regard professionnel pour décortiquer le texte.

En tout cas, tout est inquiétant dans le récit de Prokosch. Le lecteur ( et qui plus est le lecteur des années 60, années de décolonisation) peut se laisser mystifier par cette fabulation mythique. Toutes les descriptions coïncident pour nous émoustiller et nous émouvoir. On glisse insidieusement d'un genre à l'autre : folklore, fantastique, gore. Frederic Prokosch force le trait sans formuler de jugement mais en créant néanmoins un climat de phobie :

 

Les indigènes sont des Noirs, noirs comme le goudron, nus, le corps luisant d'huile, le pénis bleuâtre, la chevelure durcie par la boue, le corps tatoué. Il émane d'eux des odeurs puissantes de peur ou de banane, des relents d'impatience animale. Leurs expressions sont énigmatiques : puérilement abjecte et matoise, affable, avec des sourire graisseux et plein de dents. Ils marmonnent, grommellent, grognent, gesticulent, hululent. Les malades gémissent, rampent, se tripotent les plaies dont il émane une odeur de pus. Leurs visages sont informes, les bras rabougris. Il émane d'eux un vague désir.

 

Herr Krauss est d'une maigreur squelettique, blanc sale, les jambes comme des échasses, le nez long et pédantesque, une longue barbe, une lueur analytique dans les yeux, un visage creusé, buriné faisant penser à une tête de mort.

 

On a le sentiment, effectivement, que Penelope Eccles " s'enfonce dans les fondrières insondables de la préhistoire". Elle est successivement droguée, violée, mutilée, immolée. Ca n’est pas glorieux !

 

Justement, la question des viols montre à quel point le récit de Frederic prokosch est équivoque. Voici ce qu’il en écrit :

 

"Ce qu'elle éprouvait pour le superbe sauvage n'était certes ni du désir, ni de la crainte, ni même une vraie curiosité. Mais un sentiment débonnaire et infiniment doux, presque maternel. Bundule partit, laissant derrière lui une odeur de sperme. Miss Eccles se sentait profondément apitoyée. Elle avait aussi les idées en désordre."

 

"Le jeune sauvage se pencha et appuya sa tête sur ses seins. Elle sentit la chaleur de ses lèvres, les pulsations de son cœur contre ses côtes, puis la pression de son phallus et le jet de sperme rapide, brûlant sur son ventre. Il se leva sans prononcer un mot, quitta la hutte sur la pointe des pieds et Miss Eccles s'abandonna de nouveau à ses rêves."

 

En effet, la qualification de viol n’est pas claire, pas de perversion, pas de violences ni contrainte, juste un vague consentement, un vague contentement. Cela me rappel une brève mention « d’allaitement par ingestion du sperme des initiateurs (Herdt, 1982) » dans le Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie sous la direction de Pierre Bonte et Michel Izard – Quadrige/Puf – 1991. C’est peu mais suffisant pour imaginer que l’auteur aurait une culture ethnologique plus fine qu’on ne l’imagine d’abord et qu’il jouerait avec le lecteur en distillant des informations dissonantes et déboussolantes.

 

Mais pour semer le trouble, il ne suffit pas seulement à Frederic Prokosch de discréditer l’image de l’Autre, ses us et coutumes, d’induire sciemment (ou pas) des images sombres, sinistres, déchirantes, tragiques, encore lui faut-il ériger la victime en Juste, pour faire éclater toute l’iniquité et l’absurdité du sacrifice.

 

Penelope Eccles est entomologiste (comme l’auteur d’ailleurs). Son aventure n’est pas le fruit du hasard, c’est son destin. « C’est schiksal, et non le zufall qui vous a amené ici, Miss Eccles» affirme Herr Krauss pour la convaincre de se laisser porter par les évènements, vers l’inexorable conclusion du sacrifice.

 

Chronique d’une fin annoncée, le récit égraine de subtils indices sur la fatalité qui s’abat sur Penelope Eccles. Elle a le charme suranné de l’héroïne d’Orgueil et Préjugé de Jane Austen. Elle est perçue comme aimable, triste et diaphane et semble cacher « une innommable tragédie », « une blessure cachée ». Et au milieu des naufragés ronchons, sceptiques, nihilistes, elle fait figure de nunuche foncièrement optimiste. Tandis que ses comparses explorent leurs passions, s’avouent et savourent leurs perversions, se gargarisent de réflexions tortueuses, elle semble innocente et superficielle, esquivant ainsi les questions existentielles telles que :

 

- Que cherchez-vous exactement ?

- En Australie

- Si vous voulez.

 

Dans une ultime harangue, Herr Krauss tente de lui démontrer la vacuité de son existence :

 

« Votre vie, qu’a-t-elle été jusqu’ici ? Des pirouettes dans un vide absolu, et rien de plus ! Vous le savez aussi bien que moi. Courir derrière des papillons ! Non, Miss Eccles, il faut être raisonnable. Ce que vous abandonnez, ce n’est pas la vie, mais une simple imitation. Ce sont des voltiges sans but, et il n’y a rien au bout du chemin, pas de point culminant, pas d’apogée.»

 

Seule l’initiation et le sacrifice lui permettrait de se sublimer. Concernant une entomologiste la métaphore de la métamorphose de la chrysalide en papillon paraît puérile. L’idée même de sacrifice est tout à fait insupportable. Drôle de formule de développement personnel et d’épanouissement !

 

L’autre surprise du chapitre (si l’on peut dire puisque l’action est fractionnée) : Herr Krauss en maître de cérémonie, philosophe allemand, déchu, désabusé, en quête d’une Vérité inaccessible, impénétrable dont les belles certitudes se sont fracturées avec la rencontre des indigènes mélanésiens. Il fait figure d’illuminé, de tourmenté, d’égaré.

 

Son discours nous renvoie aux questionnements classiques sur la vérité, la connaissance, l’existence….Et c’est dans cette recherche du vrai et de l’universel qu’Herr Krauss achoppe. La rencontre de l’Autre lui dévoile une conception cosmologique troublante et séduisante.

 

« Une cosmologie est une conception du monde. (…) Toute société dispose d’un ensemble plus ou moins cohérent de représentations portant sur la forme, le contenu et la dynamique de l’univers : ses propriétés spatiales et temporelles, les types d’êtres qui s’y trouvent, les principes ou puissances qui rendent compte de son origine et de son devenir. Dans ce sens là, le terme de cosmologie recouvre des contenus conceptuels variés, mais qui se rapporte tous à la totalité de l’existant et à ses déterminations ultimes : le mot « cosmos » désigne aussi bien « l’ordre » que « l’univers ». » - Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie sous la direction de Pierre Bonte et Michel Izard – Quadrige/Puf – 1991

 

Hé oui ! philosophie et mythe auraient cela de commun qu’ils donnent une explication du monde. Par contre, si la philosophie peut être un art de vivre, ce n’est pas un réponse existentielle à la manière du tandem mythes-rites qui permet à l’homme de vivre en intelligence avec l’univers. Et c’est cela qui semble avoir désarçonné Herr Krauss.

 

La pensée sauvage est bien difficile à décrypter et adopter. Ses explications sont sommaires : « Ils ont tout un système de divinations, toute une hiérarchie d’intuitions dont la complexité n’a pas d’égale en Europe. » Cette légèreté laisse peut être transpirer la faiblesse du raisonnement et du discours de l’auteur. Pourtant l’anthropologie rayonne littéralement sur les sciences humaines à l’époque où Prokosch écrit. Un an après Le naufrage du Cassandre, Michel Tournier propose une robinsonnade autrement troussée.

 

Pour en finir avec Herr Krauss, il a de faux airs de Nikolaï Mikloukho-Maklaï, Le « Papou blanc» (Phébus – 1994) que l’éditeur qualifie de « stupéfiant émule de Robinson Crusoé » qui s’immerge chez les papous puis milite pour la création d’un Etat « sauvage » non dépendant des modèles culturels imposés par l’occident. Robinson n’est pas toujours là où on l’attend !

 

Le Naufrage du Cassandre est un huis clos où les drames psychologiques qui se trament s’affranchissent de l’aventure et de l’exotisme. Les protagonistes sont repliés sur eux-mêmes ; La solitude amplifie leur nombrilisme. Il y a aussi du voyeurisme dans leurs relations. En cela le roman tranche radicalement avec les robinsonnades traditionnelles qui sont avant tout des romans d’action.

 

Le roman est aussi anti-conventionnel par sa vision de l’humanité, désenchantée, tourmentée. Le nihilisme est si puissant, si prégnant qu’il en devient écœurant. Il n’y a guère que chez Marianne Wiggins (L’île de nos rêves interdits) que j’ai ressenti un malaise si profond !

Les robinsonnades sont pourtant parfois militantes. Elles invitent à une remise en question individuelle et sociale. Mais ce sont aussi des utopies. En cela elles sont confiantes dans l’humanité, ses ressorts, ses adaptations. Le happy end est une façon de clore le conte au terme d’une révolution.

 

Alors, que l’on aime ou pas, qu’importe ! Au delà de l’esthétique littéraire et du discours, il y a un document. Et si le roman est atypique, tant mieux, il enrichit le mythe…

 

Frederic Prokosch – Stock - 1966

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