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La robinsonnade est un thème transversal. Elle traverse les genres : théâtre, poésie, sentimental, science fiction….Sacrifice est la seule mention que je connaisse dans le registre du roman policier, ou plus précisément du roman noir, du néo-polar à la française.

J’exclue sciemment la bande dessinée « San Antonio Crusoé » (Fleuve Noir – 1975) et « San Antonio tient le bambou : roman crusoé » (Fayard – 2004), deux pochades de Patrice Dard, le fils de…La BD est une pantalonnade. Le roman est une enquête insulaire sans vraie relation avec une aventure de robinson.

 

Sacrifice est une nouvelle d’une trentaine de pages, rédigée sous forme d’un journal intime, d’une chronique d’une mort annoncée :

 

Résumé : « Je » est un home fêlé, fracturé, brisé. Il vient d’enchaîner une succession d’échecs : faillite, divorce, expulsion. Au terme d’un long feuilleton juridico-affectif, il s’est installé dans la précarité et la psychose. Victime du système, il reporte sa rancune, sa colère sur les institutions et leurs représentants. C’est d’autant plus dur qu’il a été éduqué dans le respect strict de valeurs morales, républicaines et chrétiennes ! Du coup, « je » se radicalise, se replie, s’arqueboute dans sa foi, s’y ressource, se déculpabilise et se fait justice contre un monde corrompu.

 

Sa vengeance prend des allures de croisade. Sans haine ni passion, sans pitié non plus, il se fixe comme mission de « réhabiliter la parole de Dieu ». Ses homicides stigmatisent d’une certaine manière quelques imposteurs :

 

- Robert G., élu local, politicien à la langue de bois incapable de tenir ses promesses et de faire jouer les solidarités.

- Le prêtre dont la parole est suspecte. La religion ne remplit plus son office, elle suit la société au lieu de l’éclairer.

- Etienne L., directeur d’agence bancaire. Il symbolise l’argent roi, la religion des temps moderne. Il a précipité la chute financière au lieu d’endiguer la débâcle.

- Diana, la prostitué incarne la société du sexe

 

Chaque exécution est signée d’une croix plantée dans le cœur, le ventre, le sexe.

Et dans un dernier geste il s’immole par le feu. Ce n’est pas un acte de lâcheté mais un ultime sacrifice par lequel il imagine racheter l’humanité de ses pêchés.

 

Evidemment, résumé ainsi les références aux robinsonnades ne sont pas bien flagrantes. C’est dans le contexte, les circonstances que se situent les correspondances. « Je » s’est retranché sur un îlot en bord de Seine, enjambé par un autopont, un îlot en friche, à l’abandon où subsistent quelques ruines de guinguettes.

 

« J’habite sur l’île Fleurie, une terre abandonnée entre deux rives industrielles de la banlieue ouest. Un lieu déserté depuis des décennies, où planent encore l’ombre de Mistinguett et l’écho des pianos à bretelles des guinguettes en ruine. »

 

Plus loin il écrit : « Une péniche passe avec une lenteur apaisante. Des enfants jouent sur le pont. Ils me regardent, hébétés. Robinson Crusoé aux portes de Paris.»

 

Il partage cette île avec un comparse, un Vendredi dénaturé, un malade, un détraqué, un déséquilibré (comme on dit dans les enquêtes policières), un barbare. C’est un gitan, ostracisé de son clan qui assassine, viole et dévore les malheureuses flâneuses.

 

Enfin, le mobile même de la vengeance, crise existentielle et crise de foi, rappelle sans aucun doute la mentalité et le cheminement spirituel d’un Robinson Crusoé. Il est vrai que les versions pour la jeunesse sont expurgées des méditations de Robinson ce qui gomme du coup la place de sa piété dans ses cogitations mais il faut bien se souvenir de la prégnance de la mystique dans l’œuvre de Defoe. Robinson s’interroge sur le pourquoi des épreuves qui lui sont infligées, conçoit qu’il a péché et qu’il doit faire un nécessaire retour vers Dieu. Enfin, il évangélise Vendredi. C’est là que se situe la grande différence avec un « Je » qui oscille entre le revival, l’intégrisme, le terrorisme et la folie.

 

Si l’auteur s’amuse ainsi du jeu des correspondances, nous ne sommes pas dupes qu’au delà des apparences il y a bien des connivences plus subtiles qui éclairent le sujet des robinsonnades.

 

Ok, les robinsonnades sont généralement conçues comme un récit de rupture, un récit d’initiation, un récit d’intégration finalement. Mais du côté obscur c’est aussi un récit d’exclusion, de déchéance, d’errance, de naufrage au sens figuré.

 

C’est bien la vision de Michel Leydier. Evidemment d’autres avant lui se sont piqués de robinsonnades sociales. Pensons simplement aux successeurs des Dickens, Twain et Mallot qui popularisent un roman populiste et misérabiliste dans le bon sens du terme :

 

- Felice Holman : le Robinson du métro

- Paula Fox : l’île aux singes

- Evan H. Rhodes : le prince de Central Park

 

En tout état de cause, le polar est un excellent vecteur pour argumenter une critique sociale. C’est une tradition du genre ! La nouvelle se fait l’écho d’une actualité déprimante, pathétique, sordide qui émaille les unes et les manchettes (avec un grand M !). Elle met en scène les effets dramatiques de la précarité, de la rupture du lien social et de la détresse affective. C’est une lente et insidieuse déchéance existentielle qui mène aux pires extrémités.

 

Michel LEYDIER – La Loupiote – Collection Zèbres - 1997

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