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« La vie et les aventures étranges et surprenantes de Robinson Crusoé » est considéré comme le premier roman moderne de la littérature anglaise. Enfin un héro populaire. Un quidam. Un looser magnifique qui naufrage en cascade. Voyageur immobile, cloué sur l’île du Désespoir, à faire les 100 pas comme un autre voyage autour de sa chambre. Dont les exploits sont d’une rare banalité au regard des épopées épiques des héros de l’antiquité célébrés par les aèdes. Signes distinctifs : résilience et capacité à se réinventer, éclairé en cela par la Providence. Robinson apprécie finalement sa solitude, renoue avec Dieu dans l’intimité de sa relecture de la Bible et adoube Vendredi comme son disciple. Mais c’est trop d’angélisme pour ceux qui s’entêtent à voir en Robinson un héro « bourgeois » plus qu’un ascète !

D’abord, Karl Marx. Focus sur l’autarcie, la rengaine sur le travail, les métiers, les compétences, il assigne à Robinson le rôle de prototype de l’homo œconomicus. Point de départ de son histoire du Capitalisme. Première impulsion de l’engrenage de la production, du troc, de l’invention de l’argent, etc. jusqu’à en faire le modèle d’un individualisme forcené. Cette représentation est confortée d’une certaine façon par les travaux de Max Weber sur l’étique du protestantisme et la diffusion de l’esprit d’entreprise. Le coup de grâce vient des accusations plus récentes de colonialisme et d’esclavagisme. Quel ré-qui-si-toire ! Franchement, ce garçon est infréquentable.

J’ai l’intuition, moi, que ce Robinson qui « gouverne » son île n’est rien d’autre qu’un "cul-terreux", l’archétype du paysan en vogue dans l’Angleterre du 18ème siècle. J’envisageais, à tort - le terme est inapproprié - Robinson comme un gentleman farmer : résidence principale et secondaire entourées de remparts, vestiges des forteresses féodales, self-made agronome, veillant au grain, stockant comme une fourmi par réflexe de survie, moins qu’avec l’arrière-pensée de la dite accumulation primitive de capital - chère à Karl Marx - véritable acte de naissance de la révolution industrielle et de l’avènement d’une bourgeoisie de manufacturiers, de banquiers, de marchands. Mais reste la question épineuse du « travail ». Le leitmotiv est un peu trompeur à vrai dire - et pas si marxiste que cela ! - car « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front » lit-on dans la Genèse. Le travail est une épreuve qui touche l’humanité, conséquence directe de sa désobéissance et du croque du fruit défendu.

Je me suis documenté sur l’agriculture anglaise du 18ème siècle, puis par glissement sur le modèle du Jardin Anglais. Par glissement parce que les médiathèques de quartier proposent moins ouvrages d’agronomie que de « beaux livres » sur les jardins paysagers. Je pensais dénicher chez Defoe les traces d’une sorte de « Théâtre d’agriculture et mesnage des champs », un esprit d’almanach, et en effet c’est le cas. Mais plus surprenant j’ai fini par me demander s’il n’y avait pas également des références au « pittoresque » du Jardin Anglais. Sujet moins facile à débroussailler pour le coup.

 

 

En bon colon, Robinson débarque sur son île avec armes et bagages. Il vide les cales. S’installe sur la plage puis par sécurité à flanc de paroi rocheuse. Aménage une grotte. Soumet l’île dit-on. Plante des palissades végétales. Crée un paysage de bocage : champs et herbages. Se lance dans l’agriculture céréalière avec une passion d’agronome et dans l’élevage des chèvres comme le mouton dans cette Angleterre qui inonde alors le marché de ses lainages. Le climat aidant, ces haies se fondent dans le paysage originel au point de devenir invisibles au regard. Les cannibales n’y verront que du feu !

Cette description sent bon la révolution agricole du 18ème siècle, encore que les spécialistes parlent désormais plus d’un continuum que d’un bouleversement. L’aménagement du territoire de Robinson renvoie manifestement au mouvement des enclosures. Robinson n’est donc pas un gentleman farmer mais un « yeoman ». Un propriétaire terrien libéré du collectivisme des openfields, qui fait des choix de production et dont l’esprit libéral impacte directement la productivité du travail et les rendements lit-on dans les manuels d’histoire.

Notre Robinson n’est donc tout bonnement qu’un exploitant agricole. Il s’est déjà lancé avec succès dans la culture du tabac au Brésil. Il crée maintenant son exploitation sur l’île. A ceci prêt que son modèle économique reste l’autarcie et la production vivrière. Ceci dit il dégage suffisamment de stocks pour nourrir dans les dernières pages de son aventure, et les mutins d’un vaisseau britannique, et des marins espagnols libérés par les tribus voisines. Quant à l’argent découvert lors de la fouille des cabines, il est prêt à le jeter par-dessus bord, conscient qu’il est inutile. Il servira tout de même d’apport pour financer sa réinsertion en Angleterre, en plus du bénéfice dégagé par la vente de sa propriété brésilienne.

Daniel Defoe sait de quoi il parle lorsqu’il aborde le sujet des rendements agricoles et céréaliers par exemple. Journaliste et essayiste, dans « A tour thro’ the Whole Island of Great Britain » il a observé les évolutions politiques, économiques et sociales de son temps. Son circuit n’a rien de touristique. Et il est plus enclin à parler histoire, science, technologie, agriculture et aménagement du territoire qu’us et coutumes locales et autres bagatelles. C’est avec le même sérieux qu’il décrit « son » île. Un lieu familier. Sans le moindre exotisme. Et pourtant, il couvre tous les événements de son temps et il aurait été légitime de faire référence aux récits des explorateurs, des naturalistes, etc. Ses successeurs ne s’en gêneront pas.

Dans le roman de Defoe, on lit peu de descriptions du paysage insulaire. En tout cas pas documentées. Rien qui rappelle une île équatoriale. La nature est à peine sauvage. Mais, mais, mais…une trouée dans la « jungle » offre un panorama tout à fait charmant :

« Au bout de cette marche je trouvais un pays découvert, qui semblait porter sa pente vers l’ouest ; une petite source d’eau fraîche, sortant du flanc d’un monticule voisin, courait à l’opposite, c'est-à-dire droit à l’est. Toute cette contrée paraissait si tempérée, si verte, si fleurie, et tout y était si bien dans la primeur du printemps, qu’on l’aurait prise pour un jardin artificiel. […] A mon retour de ce voyage je contemplai avec un grand plaisir cette vallée, les charmes de sa situation à l’abri des vents de mer, et les bois qui l’ombrageaient : j’en conclus que j’avais fixé mon habitation dans la partie la plus ingrate de l’île. En somme, je commençai de songer à changer ma demeure, et à choisir, s’il était possible, dans ce beau et riche vallon un lieu aussi sûr que celui où j’habitai alors. […] J’étais si énamouré de ce lieu que j’y passai presque tout le reste du mois de juillet, et, malgré qu’après mes réflexions j’eusse résolu de ne point déménager, je m’y construisis pourtant une sorte de tonnelle, que j’entourai à distance d’une forte enceinte formée d’une double haie, aussi haute que je pouvais atteindre, bien palissadée et bien fourrée de broussailles. »

En picorant dans mes « beaux livres » de papier glacé j’y ai trouvé échos à mes impressions. Le jardin anglais du 18ème siècle n’a rien de conventionnel. C’est un jardin sauvage, une composition paysagère sans être pour autant une imitation de la nature, au point qu’on se demande s’il mérite même le titre de jardin. C’est un domaine accidenté couvert de forêt, traversé de torrent, de clairière, de sentiers tortueux, de petits bâtis pastoraux. Il constitue ainsi un tableau pittoresque créé pour le plaisir de l’art qui provoque admiration, réactions irrationnelles et sensations fortes. En France, le jardin de Girardin à Ermenonville, inspiré de La nouvelle Héloïse de Jean Jacques Rousseau, en est le meilleur exemple.

Et cette trouée dans le texte alors ? C’est un point de vue quasi pictural. Evidemment, le passage de Defoe évoque un petit coin de paradis alors qu’en général le sublime serait suscité par l’effroi, « l’horreur délectable » comme c’est le cas pour le jardin d’Hawkstone (dans le Shropshire) par exemple :

« Celui qui gravit les précipices de Hawkstone se demande comment il est parvenu là, et craint de ne pouvoir en revenir. Il ne jouit pas de la tranquillité, mais de l’horreur de la solitude, une sorte de plaisir excitant compris entre la frayeur et l’admiration. Les idées qui lui viennent à l’esprit sont celles du sublime, du terrible, et de l’immense. »

Quant à la beauté du paysage, elle stimulerait en revanche les passions sociales en offrant à la vue des formes agréables qui loin de s’en prendre à notre instinct de survie, encouragerait l’instinct grégaire et le compagnonnage sexuel – parole d’expert ;-) Au final l’île offre deux paysages qui suggèrent des émotions opposées : côté pile la maison maritime, la solitude, le désespoir et la survie ; côté face la maison de campagne et l’harmonie.

Mais le plus troublant vient de la lecture de Sophie Lefay : « Ermitages et ermites de jardin ». En Angleterre, le 17ème siècle est marqué par des guerres civiles. De nombreux aristocrates estiment plus prudent de se mettre au vert en province. Leurs jardins s’accessoirisent. Ils abritent des grottes, des décors d’ermitages qui rappellent au promeneur les vertus de la méditation. On loue même les services de figurants : des « ermites de jardin »

L’image de l’ermite s’est modifiée au fil du temps, moins ascète et contemplatif que philosophe solitaire. A l’origine, ce style de jardin est bien conçu comme un lieu hors du monde, discret, caché qui rappelle le désert des Pères du Désert où celui qui s’y replie s’efforce selon les époques à un face à face avec Dieu ou à se connaître lui-même selon la formule Socratique. En tout cas il fait figure de sage. Mais au fil du temps l’idéal de vie sobre, simple, etc., s’étiole et l’ermitage devient une coquille vide, une tartufferie. Des catalogues diffusent même des éléments de déco où les cabanes, les grottes pourraient très bien être les kit d’un Robinson, faites de bric et de broc, pour meubler des endroits reculés et sauvages, ou représenté comme tel.

On pense que le Robinson de Daniel Defoe s’est plus ou moins calqué sur les mésaventures de Selkirk dont il a certainement suivi l’actualité dès son retour de Mas a Tierra. Mais je me demande désormais si cette histoire de naufrage n’est pas également une transposition dans un univers insulaire lointain de cette mode du jardin anglais et de ses ermitages. Ici tout est cliché : l’assignation divine à l’isolement, la frugalité, la vie spirituelle d’une part ; l’apparence, l’accoutrement de l’autre, en réparation si je puis dire de la désobéissance au père et de l’incrédulité.

L’anachorète comme Robinson sont représentés de façon identique : hirsutes, barbus, vêtus de haillons ou de peaux de bête, relégués dans une nature sauvage, un désert (Defoe le répète à souhait), où le silence crée un climat propre à la contemplation, à la béatitude, à l’intelligence avec Dieu. Et à côté de cela l’ermite alterne ses prières avec l’exercice d’un petit métier, d’une activité monotone et simple. Le plus souvent il vit entouré d’un disciple, voir d’amis et de compagnons. Ce désert devient alors un symbole du Paradis, le jardin des origines, dans une paix adamique retrouvée.

Le titre tonitruant et sensationnel du roman « qui vécut 28 ans sur une île déserte sur la côte de l'Amérique, près de l'embouchure du grand fleuve Orénoque, à la suite d'un naufrage où tous périrent à l'exception de lui-même, et comment il fut délivré d'une manière tout aussi étrange par des pirates. Écrit par lui-même » dans la bouche des crieurs de rue et autres colporteurs a contribué à mettre le récit sur orbite.

Avant cela, les déboires de Selkirk avaient déjà certinement eu un retentissement dans le bouche à oreille. Et la surenchère de la durée de confinement sur l’île lançait Robinson sur les talons héroïques d’Ulysse et suscitait la curiosité de nouveaux lecteurs « populaires ».

Le côté « Très riches heures » et « Théâtre d’agriculture » permettait aux uns de se projeter dans un quotidien clairement identifié, celui du travail agricole et du mouvement des enclosures, tout en étant bluffé j’imagine par les travaux herculéens du naufragé. Les autres s’identifiaient tout aussi facilement à cette manière de retraite spirituelle dans la transposition du jardin anglais en vogue et au travers de la figure de l’ermite remise au goût du jour même si elle s’était vidée un peu de sens.

Tag(s) : #DECRYPTAGE
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