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Passe de La Chimère, Un Moine à l'île de Quéménès

Jean-Yves Quellec

Pendant le Carême – à mon corps défendant – j’ai embarqué pour l’île de Quéménès en compagnie de Jean-Yves Quellec. Ce n’étaient pas les 40 jours de « La tentation du Christ » mais tout de même 3 semaines de villégiature dans l’archipel de Molène en mer d’Iroise. [clique droit pour écouter dans une autre fenêtre tout en lisant] Au passage, « La Passe de la Chimère » dans ce recueil poétique est tout autant une évocation des illusions, des mirages du siècle, qu’un chenal maritime.

Jean-Yves Quellec est – était - moine au monastère bénédictin à Saint-André de Clerlande en Belgique. Il est peut-être encore convalescent et en profite pour faire un retour aux sources – « une résurrection joyeuse en revenant dans son pays d’origine ». Il est né en effet au Conquet sur la côte.

Et tandis que certains sont tentés par des vacances spirituelles - en cellule - pour couper les ponts avec le monde, se recentrer, méditer, prendre de nouvelles résolutions. Lui se déconfine pour prendre un bain de solitude sur une île. Un bout de terre à ras de mer. Bercé par les marées. Qui dévoile ses grèves pour la pêche à pied. Qui abrite quelques voisins inhabituels : phoques, lapins, rossignols, anguilles, étrilles, bars, etc. avec lesquels le moine entretiendra des échanges complices comme les saints légendaires.

En 4ème de couverture de son « carnet de voyage » on peut lire : « Sur une petite île bretonne, au large du Finistère, Jean-Yves Quellec a choisi de s'isoler pendant trois semaines. Chaque jour, il note ce qu'il voit, ce qu'il ressent en contemplant la beauté et en écoutant le silence qui l'entourent. Loin de son monastère en Belgique et seul face à la Création, notre « Robinson » bénédictin fait une expérience étonnante : la solitude, librement consentie et disponible au vivant, peut être une source féconde de relations et de communion. Ce livre relate son journal de bord, écrit dans un style où étincellent grâce, poésie et humanité. » Cela explique qu’il finisse dans mon panier.

La solitude est un thème central des robinsonnades. Toutes les réécritures y font écho. Tous les « profils d’une œuvre » y consacrent un chapitre. Or l’homme est un « animal social ». Comment peuple-t-il cette solitude ? Dans l’hyperactivité. La construction de cahutes, de camps retranchés, de forteresses, de basses-cours, de jardins, de domaines & dépendances, etc. Bref, Robinson trompe l’ennui, droit dans ses bottes, plus chef de chantier qu’ascète. J’aurais aimé Facteur Cheval mais il n’a pas non plus d’état d’âme artistique. Dommage. Je lui trouve tout de même de faux air de « Père du désert » derrière son visage émacié par les privations, sa barbe drue, ses guenilles, etc.

Tient, du coup, j’ai eu une révélation en lisant le tout récent « Kingdomtide » de Rye Curtis. Au milieu du galimatias de Cloris Waldrip - une septuagénaire qui se crashe dans le Montana - j’ai repéré cette petite phrase qui m’a faite sourire :

« Je suis à peu près sûre que la plupart penserez que je suis une vieille sorcière […]. Mais la plupart d’entre vous n’avez pas vécu au-delà de la fin de votre propre vie pour revenir en vous traînant à la force de vos griffes […]. »

Tient donc, si le Robinson hirsute et débraillé renvoie à l’ermite, à l’ascète, au saint, la Robinsonne, elle, fait figure de sorcière ! C’est trop injustice ! #balancetonrobinson

L’île de Quéménès devient donc quelques jours l’ermitage de Jean-Yves Quellec. Le mien par voie de conséquence. Frère Quellec y est venu retrouver du sens et de l’énergie pour affronter son ministère d’aumônier au centre neurologique William-Lennox (Belgique). Il n’en sort pas indemne. La foi ne vaccine pas contre la souffrance d’autrui et à la fin de vie.

Il vit sa retraite dans l’instant présent. Une vie simple. Sobre. Rustique. En osmose avec la nature. Il cultive sa vie intérieure et la liturgie le rappelle à toute heure au partage avec ses frères de Clerlande, sa mère qui se rend aux offices sur le continent, la communauté des croyants qui communient au même instant. Il ne se sent jamais vraiment seul.

Chaque matin est comme un remerciement devant le spectacle de la nature qui s’éveille. On s’amuse de l’intimité qu’il entretient avec les animaux qui l’entourent. On se croirait plongé dans un Disney. La fable de Saint François d’Assise et du rossignol. C’est frais. Pastoral. C’est aussi l’exil. Le désert. La solitude. Le renoncement aux illusions terrestres, la fameuse chimère. Un temps de méditation, de prière et au bout du chemin : la paix, la sagesse, Dieu !

Jean-Yves Quellec est un moine poète – c’est du moins ainsi que Gabriel Ringlet l’introduit - il traduit son expérience de « Robinson » dans cet opuscule qui tient tout à la fois du carnet de voyage, du recueil d’impressions, de pensées, de poésies, de versets, de strophes. Il inaugure chaque journée comme s’il s’agissait de la création du monde. La mer en mouvement. La brume qui se lève. Les animaux qui l’entourent et avec lesquels il communie parfois plus dit-il qu’avec ses frères du monastère. Ses aphorismes sont des sentences qui ne manquent pas de style, d’humour, de sagesse simple, de réflexion sérieuse sur sa foi, son celticisme. Ce n’est pas pontifiant. La poésie coule sous sa plume.

Et si Jean-Yves Quellec fait référence à de nombreux auteurs. C’est à Saint-John Perse qu’il donne sa préférence. Peut-être y retrouve-t-il derrières ses versets – c’est la particularité stylistique de Saint-John Perse – le souffle des textes mystiques. Evidemment j’ai sous blister son « Eloge à Crusoé ». Mais j’avoue, j’avoue, je suis hermétique à ses Ô, ses ô et ses ô. Peut-être l’ai-je jugé trop rapidement !

Alors, faire relâche sur l’île, même pour un mécréant tel que moi n’est pas sans conséquences. Il renvoie à l’intime. Au sentiment de solitude. Petit à petit j’ai lâché prise. Je me suis éloigné du texte. J’ai rêvassé entre les lignes. Tourné machinalement les pages. Les jours s’égrenaient et chemin faisant j’ai sorti du placard un paquet de livres sur la solitude que j’avais empilé. Ce n’étaient souvent que des études sociologiques et psychologiques. Passées de date qui plus est. Sans intérêt majeur jusqu’à ce que j’achoppe sur le terme de schizoïde ! Oh ! Me voici étiqueté. C’est un soulagement après tout. « Nul n’est une île » dit-on mais je me sentais bel et bien étranger, « Hors champs » pour plagier le titre du roman de Sylvie Germain. Discret, indifférent, distant, invisible ! Ça explique aujourd’hui mes effractions sociales sous excès de stupéfiants. Restons-en là.

Mieux, je déniche un réjouissant chapitre de Françoise Dolto « Solitude heureuse » qui éclaire mes impressions de lecture :

« Il est aussi des lieux de la nature où les hommes goûtent, cette fois tout éveillés, tous leurs sens réceptifs, la grâce d’une solitude heureuse. Lieux de beauté, de sérénité, de douceur , de maternance impalpable, lieux de paix et de joie ténue pour le cœur, de repos pour le corps qui dans son activité s’y sent léger ; lieux où, bien que solitaires, les hommes peuvent trouver un temps l’oubli de leur destin séparé, dans un silence de paroles humaines peuplé du bruitement rassurant et vibrant de la nature à la sienne accordée, où tout est langage de présence spirituelle, où sans code appris, sans grammaire connue, toute la nature semble donner à l’homme foi en lui-même et lui parler d’amour.

Bénis soient ces lieux et bénis y soient le ciel, l’air, la terre et l’eau. Bénies les créatures végétales, arbres, fleurs, fruits, sites amis dans le souffle du vent qui nous porte légères et familières les odeurs de la vie et les sons lointains ou proches qui, sans alerter nos oreilles, nous confirment dans notre être par l’existence aimée des autres. Dans ces lieux, nos angoissent perdent leur aigu, ramenées à des proportions que nos imaginations ne boursoufle plus, nous retrouvons une communion avec le monde et l’alacrité de notre cœur. Ces lieux d’ordonnance naturelle parfaite, à nos sens accordés, sont des lieux où le temps semble s’arrêter dans un instant de grâce. »

Quéménès n’est en effet pas « L’île du Désespoir » !

Le séjour de Jean-Yves Quellec se déroule en 2005. L’île qui appartenait aux Tassin vient tout juste vendue au Conservatoire du littoral et il robinsonne dans un pied-à-terre qu’ils ont conservé. Une maisonnette n’est pas encore un gîte touristique mais certainement une maison de paysan-pêcheur-goémoniers très spartiate.

Les îles bretonnes ont connu une vie intense comme en témoigne par exemple Serge Duigou dans « Les Robinsons des Glénan » qui raconte l’histoire des pêcheries, l’exploitation du goémon, la rudesse de cette vie îlienne et petit à petit la dégradation de ce modèle économique. C’est certainement ce que Marie-Thérèse Darcque-Tassin raconte elle aussi dans « Un bout de vie…sur l’île de Quéménès », une vie « en quasi-autarcie, tels des Robinson ».

En 1892, un certain Paul Branda faisait déjà référence à Robinson lorsqu’il décrivait l’exploitation :

« On aperçoit de loin la ferme de Quéménès — un des amers de ce dédale. En débarquant sur ce plateau à peine émergé de haute mer, on est surpris de trouver de l'herbe touffue, une ferme plantureuse, de beaux chevaux, des champs de blé, des vaches grasses comme celles qui permirent au pudique Joseph de prédire au Pharaon sept années d'abondance. Il serait curieux d'étudier les mœurs de cette famille de Robinson, isolée du monde par les récifs, les courants de foudre, toutes les difficultés, tous les dangers possibles des communications maritimes.»

Et depuis le rachat de l’île en 2003 par le Conservatoire du Littoral et plus encore depuis l’arrivée en 2007 du couple Cuisnier, l’île vit encore  sous le sceau des « Robinsons de la mer d’Iroise ». A l’époque, Soizig et David valorisent l’île en friche à force de « courage et de ténacité », en font « un modèle de développement durable » : une exploitation maraîchère (pomme de terre, ail, oignon, échalote) et un élevage de mouton dont les produits sont protégés par une marque. L’exploitation est bien ancrée dans le tissu économique et social local et les revenus viennent de la boutique en ligne. « Quéménès est une île branchée ! On reçoit très bien la 4G ».

Dix ans plus tard un nouveau couple prend la relève, Amélie Goosens et Etienne Menguy. Chaque couverture médiatique porte toujours la marque de Robinson. Sur le site officiel, l’île est dite « Hors du temps et loin du mouvement du monde », un lieu de quiétude, de déconnection, autonome, à la biodiversité préservée. L’île a certainement connu des heures plus trépidantes mais cela reste « un sacré défi » pour être autonome. « On vit les choses différemment sur Quéménès, on les vit plus intensément. » Mais dans ce modèle de développement durable c’est tout de même l’indépendance énergétique qui est mise en avant. Le couple débarque sur une île « modernisée » et il faut des panneaux photovoltaïques, des éoliennes pour alimenter l’électroménager et l’internet. Sans parler de la récupération des eaux de pluie et leur filtration par le truchement d’une station de phytoépuration.

Voilà, au moment de boucler, un peu nostalgiques des jours heureux passés sur Quéménès, je relis « Besoin d’îles » de Louis Brigand et ses quelques semaines de résidence littéraire sur l’île de Béniguet. C’est dans les mêmes eaux.

Ces premières pages racontent son immersion solitaire. Ses observations naturalistes : les colonies d’oiseaux aux relents hitchcockiens. La vie quotidienne, le remplissage du congélateur alors même que la pêche à pied lui procurerait du bar, du congre, des homards et autres coquillages ; le ramassage du bois flotté pour faire des flambées ; l’économie d’eau douce. Le paysage : à l’est le trafic des bateaux de pêche, des navettes, des plaisanciers et à l’ouest les silhouettes des îles de l’archipel de Molène qui se détachent dans le soleil couchant ; Kemenez qu’il écrit d’un « K » et d’un « Z ». Le bruit des survols d’hélicoptères et de coucous curieux qui gâchent sa tranquillité. Les journées défilent comme un jour sans fin.

« Les journées se suivent et se ressemblent, au point que si je n’avais pas tenu un journal, je serais bien incapable d’en dire ce que je fais précisément chaque jour. Le fait de ne rencontrer personne brouille les repères, tout comme celui de répéter les mêmes activités, les mêmes gestes, dans un milieu exigu, limité par ses frontières maritimes. Mais au fur et à mesure que ces journées s’empilent les unes sur les autres, je me dégage d’une certaine matérialité pour retrouver peut être le plus important, les moments simples de l’existence qui sont l’essence même de la vie. La coupure s’opère progressivement dans mon esprit, mais se marque aussi radicalement dans le paysage. »

Moi aussi j’ai décidé de raconter ces quelques jours. Il fallait que je retienne quelque chose du cheminent qui s’est fait en filigrane de la lecture de « Passe de La Chimère, Un Moine à l'île de Quéménès ». Dans le sillage de l’excursion de ce bon moine j’en ai appris un peu plus sur moi-même. Mon impossible empathie. Ma frustration relationnelle voir amoureuse. Je dois faire avec. Ce n’est déjà pas si mal d’avoir compris cela. Mais pas question que je passe 20 ans en thérapie !

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