Jeudi 19 avril 2012 4 19 /04 /Avr /2012 08:37

teysson robinsonnade 

Une « alerte » Google vient de tomber : « Qu’est-ce qu’une robinsonnade ? » signé Sylvain Tesson. Pas folle la guêpe, c’est un vrai sujet d’actualité en libraire avec les parutions de :

ü « Ce qu'il advint du sauvage blanc » de François Garde,

ü « Le Gouverneur d'Antipodia » de Jean-Luc Coatalem,

ü « L’empreinte à Crusoé » de Patrick Chamoiseau

ü « Robinson Crusoé » une traduction dépoussiérée de Françoise du Sorbier, préfacée par Michel Déon

Sans oublier – charité bien ordonné, en l’occurrence, ne commence pas par soi-même - notre trop discret expert, Sylvain Tesson himself, fraîchement auréolé d’un prestigieux Prix Médicis essai pour « Dans les forêts de Sibérie ».

Tous ces ouvrages mis bout à bout éclairent différents aspects de la solitude. « L’homme est un animal politique » disait Aristote. Certes ! Mais sans être asocial, il n’en déteste pas moins prendre ses distances avec ses congénères pour respirer, se ressourcer, méditer, créer.

Pourtant, les drames de la solitude qui font les manchettes des journaux témoignent d’un individualisme forcené et de l’effilochage des liens sociaux. La lutte contre la solitude, érigée en cause nationale, est un vaste chantier qui révèle une diversité de problématiques, économiques, sociales, familiales, professionnelles, scolaires, psychologiques...qui conduisent parfois à des extrémités tragiques telles que le suicide.

Il faut bien reconnaître que nous ne sommes pas tous égaux face à la solitude. Le solitaire est une personnalité, construite, indépendante, avide de liberté, équilibrée. Sa solitude est un choix de vie, pas une épreuve, pas une souffrance. Encore une fois, le solitaire n’est pas un asocial.

D’ailleurs que serions-nous sans les autres ? L’homme sans éducation, sans culture est un monstre ! C’est ce que rappelle le destin des enfants sauvages. Ah, y’a de beaux sujets de dissertation en perspective. Je vous en sers quelques uns empruntés à wikipédia, c’est ma façon de botter en touche et de ne pas finasser. Ça sonne creux ? Hé bien tant pis :

ü Peut-on aimer sans s'aimer soi-même?

ü L'amitié est-elle une forme privilégiée de la connaissance d'autrui?

ü Peut-on se mettre à la place d'autrui?

ü Les consciences peuvent-elles communiquer les unes avec les autres?

ü La conscience de soi doit-elle quelque chose à la présence d'autrui?

ü Suis-je le mieux placé pour savoir ce que je suis?

ü Autrui n'est-il qu'un moyen ou un obstacle?

ü Autrui est-il un autre moi-même ?

ü Pouvons-nous penser autrui autrement qu’à partir de nous-mêmes ?

ü Que peut-on savoir d’autrui ?

ü Peut-on exister sans les autres?

ü Dire d'autrui qu'il est mon semblable, est-ce dire qu'il me ressemble ?

ü Sommes-nous toujours prisonniers du regard des autres ?

ü Faut-il se méfier d'autrui ?

ü Autrui me connait-il mieux que moi même?

ü La présence d'autrui nous évite-t-elle la solitude?

ü Qui dit "je" ?

Vous avez trois heures et des corrigés en ligne à gogo !

Paradoxalement, si l’Autre est si important à la construction de mon identité, quelle est la limite à notre porosité. Parce que, parole de philosophe, l’enfer, c’est les autres ! Les stratégies d’organisation et de communication permettent souvent d’assurer les relations sociales et la cohésion de groupe. Mais les ambitions personnelles, les incompréhensions, les répulsions viennent vite à bout du vivre ensemble.

Voilà toute l’étendue des questions soulevées par ces robinsonnades, commençons avec Sylvain Tesson…

dans les forets de sibérieJe me suis beaucoup ennuyé dans son isba sur les bords du lac Baïkal ! Est-ce le revers de la solitude ? C’est soporifique. Une page ou deux chaque soir pour s’endormir, c’est mieux que des cach’tons, non ?

Résumer l’expédition à 6 mois de soulerie et de gueule de bois serait franchement déplacé. Encore que… Cet enfermement volontaire, tellement désiré, pouvait être un temps pour soi. Terminées les aventures débridées à pied, à vélo, à cheval, en canot ou en side-car aux 4 coins de la Russie. Je me prépare à un voyage immobile. Je pose mes valoches et mon tombereau de lectures en retard. Loin de l’agitation du monde qui me détourne, me disperse, me contraint. Je cherche le bonheur dans la paix intérieur.

Un vrai acte de dissidence ! J’applaudis des quatre mains ! « Six mois seul en Sibérie pour ne pas devenir un valet de la vie sociale. Il ne veut pas être un homme moderne sommé de se soumettre aux ordres et contre-ordres, de répondre aux appels téléphoniques, de se trouver une cause pour pouvoir s’indigner. »

La solitude devient un acte de sécession avec une société normative qui nie l’originalité et vise l’uniformisation. Fini la comédie ! Etre authentique oblige à se singulariser et se marginaliser.

Mais qu’est-ce qu’on peut bien revendiquer de l’érémitisme et de la méditation quand on ne s’enferme pas tout le jour, seul, dans un poêle, pour entretenir ses pensées ? Moi j’me sens un peu floué. Les pages s’égrènent et il ne se passe rien. Rien ou si peu. Rien dehors, de l’autre côté de la vitre. Et rien d’intime à l’exception de quelques saillies, pas même des fulgurances ! Pas de vie intérieure. C’est un peu excessif. C’est à la mesure de la déception ! Pourtant il a été primé, faudrait peut être le relire, un comble, j’lai déjà pas fini !

La solitude est devenue un argument marketing. L’écrivain voyageur fignole son come back, rédige son journal de bord, tourne et au retour c’est la ronde des interviews, des conférences, des projections, des plateaux télé i tutti quanti. Le dur exercice de l’humilité et de la sagesse…

o-solitude,M57611Heureusement, je me consolais un temps en lisant « Ô solitude » de Catherine Millot. L’auteure y peint le portrait d’une solitaire, une personnalité et son mode de vie. Un essai sous forme d’introspection en trois volets. Pour le coup, y’a du contenu, de la densité, des révélations, de l’émotion. Mais point trop n’en faut !

D’abord l’enfance ballotée de pays en pays, instruite par une préceptrice. Les amitiés brisées par les déménagements. Puis l’adolescence, l’amour et l’abandon. Le vertige du coup de foudre et le maelstrom de la dépression. La perte de confiance dans l’autre. L’enfermement dans les salles obscures et la lecture. Deux façons de multiplier les expériences, d’explorer la complexité des relations humaines avant de revenir en société.

Le récit est émaillé de rencontre avec des œuvres, des personnalités, des artistes, des intellectuels qui chacun à leur manière construisent le discours sur la solitude. Une solitude désirée. Une solitude qui construit. Un espace temps riche, fertile, créatif.

La dernière partie est hermétique. J’ai dû lâcher prise entre Lacan, Je, l’avant Moi, Moi, le désêtre. Bref, encore un livre que je ne finirai pas, désolé ! C’est le drame du lecteur solitaire. Sans commentaires. Si celui de Taky Varsö qui semble plus à l’aise que moa :

« L'expérience du « désêtre ». Avec Abîmes ordinaires, La vie Parfaite et Ô solitude, Catherine Millot montre que le « désêtre » a une dimension extatique, proprement féminine (que l'on soit homme ou femme, cas des mystiques masculins par exemple). Il consiste pour un sujet à faire l'expérience du vide, de l'abandon et de l'inexistence. Toutes choses que les femmes connaissent bien, en particulier quand l'amour se transforme en ravage.

Tous les sujets ne sont pas susceptibles de cette espèce de bonheur paradoxal qui fait préférer sa propre compagnie à celle des autres, non pas par peur ou rejet des autres, ou encore par une sorte de repli narcissique, mais par inclination pour l'abandonnement et le dénuement, conditions préalables à la rêverie, la création et la réflexion. Ces expériences pour être extrêmes n'en sont pas moins communes, - des « abîmes ordinaires »- . L'auteur les déplie une à une, dans un style sobre, marqué d'un imperceptible trait d'humour et imprégné d'une subjectivité, d'autant plus authentique qu'elle est le fruit d'un détachement, lentement mûri. »

david vann desolationsAutre cabane, autre lac. Le lac Skilak dans la péninsule de Kenai en Alaska. David Vann m’avait scotché avec « Sukkwan Island ». « Caribou Island » rebaptisé « Désolations » prendra le chemin des oubliettes.

Le roman est marqué au fer rouge du déjà vu. Destins croisés de paumés dans un paysage viril. Viril et désenchanté. Moche. On attend vivement que l’hiver cache sous son tapis blanc les décombres de la civilisation matérielle. Comme en Sibérie d’ailleurs on a le sentiment qu’esprit pionnier et entretien du paysage ne vont pas de pair. Du grand genfoutisme !

Le cœur du sujet : Garry vit de regrets éternels. Irène est prête à toutes les concessions pour le garder auprès d’elle. Tout plutôt que d’être abandonnée comme sa mère qui s’est pendue sous ses yeux lorsqu’elle était gamine.

Mais le ménage vit ses dernières heures à moins que le projet fou de Gary de passer l’hiver dans une cabane qu’il aura construite de ses propres mains ne ressoude le couple. Cette cabane c’est son chef d’œuvre. Une façon de prouver qu’il n’est pas qu’un looser et de renouer avec ses rêves d’universitaire brillant. Rêves abandonnés pour construire une famille malgré lui.

Mais l’hiver est précoce. Les conditions du chantier, déplorables. Comme d’habitude Gary improvise. Ça sent la débâcle. Irène va au bout de ses forces. S’épuise jusqu’à se rendre malade. Des migraines incurables. Elle ne supporte plus l’incompétence de son mari et le lui reproche sans cesse. Elle sait que la cabane n’est qu’une illusion et que Gary la quittera tôt ou tard. Elle préfère l’assassiner et se suicider plutôt que de le voir partir.

Et lui ? Qu’espérait-il réellement ? Cela reste confus. Cristallisé autour d’une réminiscence du Seafarer, un hymne à la mer datant du 8ème siècle qu’il étudiait à l’université : un vieux matelot fait le bilan de son existence et invite le terrien à plus de modestie et au détachement des biens matériels et à prendre la mer vers l’au-delà, l’infini céleste.

« Un désir vieux de mille an, l’attente d’atol ytha gewealc, le terrible déferlement des vagues et Gary le comprenait enfin. Il ne l’avait pas compris à l’université parce qu’il était trop jeune alors, trop conventionnel, il pensait que le poème traitait de religion. Il n’avait pas encore imaginé sa vie ratée, n’avait pas encore compris ce désir intense qui s’apparentait à un anéantissement total. La volonté de voir ce que le monde était capable de faire, de voir ce que l’on était capable d’endurer, de voir – enfin – de quoi l’on était fait à l’instant même où l’on était déchiqueté. Une sorte de félicité dans l’anéantissement, à l’idée d’être effacé. Mais toujours, il désire, celui qui s’apprête à prendre la mer, et ce désir est celui de faire face au pire, l’espoir délicat d’une vague plus haute. »

Comme quoi la cabane et le recours à la forêt n’est pas une panacée universelle.

le gouverneur d'antipodiaMieux vaut être seul que mal accompagné dit-on… Et deux c’est déjà un de trop. C’est toute la subtilité de faire société ! Tout nous rapproche et tout nous éloigne à la fois. Je ne peux pas être sans l’Autre et l’Autre est un empêcheur de tourner en rond.

François Lejodic, dit «Jodic» et Albert Paulmier de Franville, dit «Gouv» forment le duo savoureux du roman de Jean Luc Coatalem, « Le gouverneur d’Antipodia ». Un duo absurdus profundicum à la Samuel Beckett de « En attendant Godot » ou à la Obaldia de « Poivre de Cayenne ».

 Tous deux sont affectés à la base météo d’Antipodia, une île australe du bout du monde. Le premier est chargé de la maintenance des équipements. L’autre de diffuser les bulletins. Un planning léger qui laisse beaucoup de liberté. Mais pour quoi faire ?

Jodic s’inflige des hivernages pour purger une peine de cœur. Il met son pécule de côté comme les ouvriers des plates formes pétrolières, avec le fol espoir de revenir au pays, souffler sa nénette à son rival et mettre les bouts dans un cabriolet.

C’est un rêve insensé qu’il entretient à grande rasade de reva-reva, un puissant narcotique qui le coupe de plus en plus de la réalité. Le voilà qui court cul nul à travers l’île, cueillant des épinards et des choux des Kerguelen, un arc en bandoulière comme un indien, rêvassant, caché à l’abri d’une cahute.

Gouv est au placard. Haut fonctionnaire – attaché culturel ? – et néanmoins touriste sexuel. Il a été surpris la bitte à la main en pleine partie fine et gentiment extradé. Il espère se faire oublier quelques temps en acceptant ce poste dérisoire avant de reprendre sa carrière. Souffreteux, handicapé par des bobos à répétition, il est le garant d’une entreprise qui se délite un peu plus chaque jour. Lui-même yoyotte de la touffe.

Jodic est de plus en plus indépendant, reporte ses travaux d’entretien, répugne aux soirées scrabble ou fléchettes. Alors comment rester irréprochable dans de telles conditions ? La hantise de Gouv c'est que Jodic s’attaque au maigre troupeau de chèvres sauvages destinées à nourrir d’éventuels naufragés. Au moment de réaffirmer son autorité un imprévu met fin en queue de poisson à cette situation absurde et délirante.

ce quil advint du sauvage blanc« Ce qu’il advint du sauvage blanc » est construit sur le ressort de la différence et de la solitude. Il y a dans le ton - et le titre est significatif à cet égard – beaucoup de similitudes avec « L’enfant sauvage » ou plus précisément avec le texte de Jean Itard.

L’auteur décrit - à la manière du 19ème siècle - un double mouvement de régression et de re-civilisation en croisant le récit des mésaventures (authentiques) de Narcisse Pelletier, un matelot de St Gilles croix de Vie abandonné au cours d’un ravitaillement sur les côtes australiennes et recueilli par les aborigènes pendant 17 ans et les (prétendus) courriers que son mentor Octave de Vallombrun adresse à la société d’Anthropologie de Paris.

D’abord un peu gêné de convoyer ce « sauvage » - plus personne ne reconnait l’européen derrière ses comportements abracadabrantesques - Octave de Vallombrun tente de collecter son témoignage sur les us et coutumes des aborigènes. Il pense ainsi faire l’économie d’une enquête ethnologique et conquérir l’auditoire des sociétés savantes.

Encore faut-il lui réapprendre à s’exprimer. Ce n’est pas un processus d’apprentissage ordinaire mais une véritable rééducation. Notre Pygmalion s’investit avec beaucoup d’enthousiasme, d’intuitions pédagogiques et de précautions scientifiques. Il fait part de ses réflexions au fur et à mesure dans ses courriers.

La thèse en vogue à l’époque est celle du sauvagisme. Livré à lui-même l’individu régresserait. En réalité il s’agit plutôt ici d’un phénomène d’adaptation qui se décline en intégration, assimilation ou acculturation, c’est selon.

Mais dans le cas présent, on constate que l’idée sous jacente c’est qu’à fréquenter les dits sauvages, Narcisse s’est lui-même ensauvagé, tiré vers le bas. De Vallombrun lui-même se fait l’écho du mépris que les colons ont porté aux aborigènes et à leur culture.

 

Un ethnocentrisme surdimensionné sème un peu plus de malentendus sur le cas de Narcisse Pelletier. Y’avait déjà quelque chose de même nature, je crois, dans « La prisonnière du désert », le western de John Ford avec John Wayne et Nathalie Wood.

Malgré ses progrès le matelot reste extrêmement discret sur les aborigènes. Octave de Vallombrun doit se contenter de veiller sur lui et le rendre aux siens, de corriger son maintien, de le briefer sur les convenances… Narcisse glisse du statut de rustre à celui d’innocent avec un grand İ. Cela lui vaut d’ailleurs de beaux succès auprès des femmes. Mais Narcisse lui n’est jamais à l’aise en société. Pas plus qu’il ne l’était d’ailleurs au sein de la tribu aborigène. C’est un éternel étranger dans l’une et l’autre des civilisations. Il est seul au milieu de la foule. Un solitaire qui trouve un exutoire dans le travail. En l’occurrence dans un phare !

 

A suivre, « L’empreinte à Crusoé »….

l'empreine crusoe

Par Gilles BARBA - Publié dans : BIBLIOGRAPHIE - Communauté : Chronique de nos lectures
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Vendredi 9 mars 2012 5 09 /03 /Mars /2012 08:24

Rudyard Kipling

 

Pussy can sit by the fire and sing,

Pussy can climb a tree,

Or play with a silly old cork and string

To 'muse herself, not me.

But I like Binkie, my dog, because

He knows how to behave;

So, Binkie's the same as the First Friend was,

And I am the Man in the Cave.

 

Pussy will play Man-Friday till

It's time to wet her paw

And make her walk on the window-sill

(For the footprint Crusoe saw);

Then she fluffles her tail and mews,

And scratches and won't attend.

But Binkie will play whatever I choose,

And he is my true First Friend.

 

Pussy will rub my knees with her head,

Pretending she loves me hard;

But the very minute I go to my bed

Pussy runs out in the yard.

 

And there she stays till the morning light;

So I know it is only pretend;

But Binkie, he snores at my feet all night,

And he is my Firstest Friend!

 

RUDYARD KIPLING.

(in "The just so stories")

 

 

Kipling en français

 

André Chevrillon – La poésie de Rudyard Kipling

Par Gilles BARBA
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Mardi 2 août 2011 2 02 /08 /Août /2011 07:57

gil277

gil278

Télé 7 Jours - programme du 23 au 29 Août 2003

Par Gilles BARBA
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Lundi 20 juin 2011 1 20 /06 /Juin /2011 07:46

Arthur Rimbaud en 1872

On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.
- Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
- On va sous les tilleuls verts de la promenade.

 

Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !
L'air est parfois si doux, qu'on ferme la paupière ;
Le vent chargé de bruits - la ville n'est pas loin -
A des parfums de vigne et des parfums de bière....

 

- Voilà qu'on aperçoit un tout petit chiffon
D'azur sombre, encadré d'une petite branche,
Piqué d'une mauvaise étoile, qui se fond
Avec de doux frissons, petite et toute blanche...

 

Nuit de juin ! Dix-sept ans ! - On se laisse griser.
La sève est du champagne et vous monte à la tête...
On divague ; on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite là, comme une petite bête....

 

Le cœur fou Robinsonne à travers les romans,
Lorsque, dans la clarté d'un pâle réverbère,
Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
Sous l'ombre du faux col effrayant de son père...

 

Et, comme elle vous trouve immensément naïf,
Tout en faisant trotter ses petites bottines,
Elle se tourne, alerte et d'un mouvement vif....
- Sur vos lèvres alors meurent les cavatines...

 

Vous êtes amoureux. Loué jusqu'au mois d'août.
Vous êtes amoureux. - Vos sonnets La font rire.
Tous vos amis s'en vont, vous êtes mauvais goût.
- Puis l'adorée, un soir, a daigné vous écrire...!

 

- Ce soir-là,... - vous rentrez aux cafés éclatants,
Vous demandez des bocks ou de la limonade..
- On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans
Et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade.

 

( 29 sept. 70 )

 

 

On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans. Juin 80. Bachotage distrait. Je surligne, j’annote, je rature le Lagarde & Michard - sans commentaire ! – tandis que des bûcherons ahanent et glissent sur la terre battue. Jeu de fond de cours. La balle résonne sur le tamis des raquettes comme sur une peau de tambour. J’efface d’un revers mes anti-sèches, renvoie mes révisions aux calendes grecques et je fais l’impassing shot sur quelques plumitifs. De toute façon je suis hermétique à l’écriture métronomique et à la musicalité des vers. Je préfère encore faire l’équilibriste sur le Vertige de Montaigne.

 Henri Fantin-Latour

On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans. On vit dans l’immédiat et on n’imagine pas - comme des copains d’avant - se retrouver plus tard autour d’un vers. « Le cœur fou Robinsonne à travers les romans ». Je te dirai bien que tu l’utilises de façon équivoque. Il m’évoque un art de vivre – à la manière de … - solitaire et insulaire ; tandis que toi, il t’inspire le vagabondage, de romans en romans, d’île en île, sur ton bateau livre. Tu sais, ça glose pas mal à ton sujet. On passe tes lectures au peigne fin. Des exégètes ont même déniché dans la liste de tes prix « Les Robinsons français ou la Nouvelle Calédonie » de Joseph Morlent, « Le Robinson de jeunesse » de Céline Fallet et « L’habitation du désert » de Mayne Reid. Tu vois, on a des points communs finalement ! Les plus finauds débusquent dans ces récits d’aventures et de voyages – et d’autres encore à l’instar de Gabriel Ferry et d’Amédée Achard - le vocabulaire dont tu t’es imprégné pour traduire tes intuitions, tes rêveries. T’es à poil mec ! Le faisceau des correspondances est une toile serrée qui perce à jour toutes tes références depuis tes lectures scolaires, la bibliothèque de Georges Izambard que tu as pillé, tes idoles et tes caricatures. Pour l’heure, Roman, compilé dans « Les cahiers de Douai » est un poème du printemps. La voyance n’a pas encore fait son oeuvre. Il s’agit d’un tableau plus que d’une scénette. Il est frais, intelligible. Il révèle sans nul doute toute la perplexité d’un jeune mâle en rut sur la séduction et la sexualité.

 

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On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans. C’est le temps des amours et des grands tremblements. Des transports romantiques et des pulsions érotiques. On se fait du cinoche. « On connaît la chanson » : « J’aime regarder les filles… ». Les poètes font chavirer les cœurs par leur éloquence et les comiques par leur bagout. Mais si la mignonne, la coquette, se laisse conter fleurette, elle ne se laisse pas déflorer pour autant. Papounet veille sur l’hymen de sa fifille « car chez ces gens là monsieur… », on badine, on s’encanaille, mais pas de mésalliance ! Peut être t’y es-tu pris comme un manche. Dans « Première soirée » la petite bébête est montée, montée, les petons, les paupières, les tétons. Elle, elle voulait ! Mais toi, ceinture ! Allé, c’est pas un drame, tu connais la chanson «  Une gonzesse de perdue c’est dix copains qui reviennent ». C’est pas un peu cliché tout ça ? Non, c’est universel.

 

On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans. Demain est un autre jour. Autre jour, autre béguin, comme le suggère ce Roman qui tourne en boucle comme un jour sans fin. On cherche aventure mais amour ne rime pas nécessairement avec toujours ! Encore faudrait-il pécho ! Nous les affreux, on soupire. Les minettes sont aveugles à notre beauté cachée. Ô lady laid ! Mais toi, es-tu bien sûr de ton orientation sexuelle ? La femme est une muse mais tes « petites amoureuses » sont des gourgandines et ta « Vénus anadyomène » affiche un ulcère à l’anus ! Beurk ! Est-ce que l’image de ta mégère de mère t’a définitivement brouillée avec le désir d’un tendron ? On spécule sur tes conquêtes homosexuelles et on soupçonne un mariage abyssin. Après tout, on ne sait rien.

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On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans. Juin 81. Une fin d’après-midi sous la voûte d’une contre allée de l’avenue de Paris. Les présidentielles ont secoué le bahut mais la ville reste sourde à la cohue et aux clameurs de la Bastille. Versailles c’est déjà la province ! Dernier jour de lycée avant le bachot. Les poings serrés dans les poches, je te poursuis de mes assiduités. Un pas en avant, deux pas en arrière. Tu trottines et je m’étrangle avec mes « je t’aime ». Encore quelques pas et nos chemins se séparent. Tu files gare Chantier. Je te glisse mon billet. Quelle hardiesse ! Quelques vers pour te dire que je suis ton féal. Ô Sylvie !

 

On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans. Trop immature. Notre amour n’aura duré qu’un été ! Je t’ai largué pour une fille plus délurée. J’ai perdu la foi pour l’ombre. Il me faudra vingt ans pour rejoindre ma Pénélope. Allé Arthur, viens te taper la cloche, au Kilt ou à la Marine. Je te présenterai une assemblée de Vilains Bonshommes. Francs Parnassiens, Surréalistes et rimailleurs, plasticiens et barbouilleurs, photographes, régisseurs, gratteux, percussionnistes et autres insignifiants qui font banquette. Tu vas faire fureur rue Saint Médéric. Tous voyants ! Extra lucides ! Dépravés volontaires ! Champion du dérèglement des sens ! Pochtrons, oui, frustrés, névrosés, de la graine de poètes maudits perdus dans le cercle des Illuminations. Une longue traversée du désert. Amochés mais miraculés.

 

 

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On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans. On se sent incompris, rejeté. Le climat oedipien attise la rébellion. On renie père et mère. « la daromphe », « la mère Rimbe », « maman fléau », « la mother », « la bouche d’ombre »… On la dit bigote, revêche, étouffante, castratrice, la Folcoche ! Mais après tout n’est-elle pas plus à plaindre qu’autre chose ? Après le décès prématuré de sa mère, elle est reléguée au rôle de domestique dans la ferme de Roche dans les Ardennes. C’est le lot des sœurs aînées, mais c’est que du désagrément ! Quant au grand amour, le beau capitaine d’infanterie n’a pas tenu ses promesses. Cinq gosses dans le tiroir entre deux permissions et s’en retourne en garnison avant sa retraite à Dijon. Alors plutôt que de jouer les femmes blessées, les femmes bafouées, elle préfère encore se dire veuve. Sûrement pas facile à vivre dans le climat étouffant de la bourgeoisie de province. Mais bien sûr toi, t’y comprends rien. Tu souffres, tu manques d’attention et de tendresse et pourtant tu l’appelles encore et toujours au secours ! Alors elle s’accroche bec et ongle à sa respectabilité et vous drive d’une poigne de fer. Et si par malheur ta caboche lui rappelle celle de ton père, alors… Est-ce que tu as vu « La tête en friche » de Jean Becker ?

  écoliers charleville

On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans. On n’a pas idée d’excuser l’autre. Les blessures sont viscérales. Il faut exorciser la colère. Bon élève, on obéit mais on n’en pense pas moins ! « Et la Mère, fermant le livre du devoir, s’en allait satisfaite et très fière, sans voir, dans les yeux bleus et sous le front plein d’éminences, l’âme de son enfant livrée aux répugnances. Tout le jour il suait d’obéissance ; très intelligent ; pourtant des tics noirs, quelques traits semblaient prouver en lui d’âcres hypocrisies. Dans l’ombre des couloirs aux tentures moisies, en passant il tirait la langue, les deux poings à l’aine, et dans ses yeux fermés voyait des points. » On a raflé, en vrac, les nominations, les accessits, les prix d’excellence en versions grecque et latine, thèmes, grammaire, orthographe, lecture, récitation, langue allemande, histoire, géographie, instruction morale et religieuse, jusqu’au concours académique ! Puis la fac, Nanterre, histoire médiévale et archéologie. Maman peut être fier. C’est une belle revanche sur le voisinage. Mais il est temps d’exister enfin pour soi, d’envoyer tout valdinguer, se libérer, s’encrapuler, transgresser. Mais à en faire des caisses, à s’entêter dans l’insolence, la provocation et le scandale on se parasite soi même ! Tu vois où ça nous a mené ? A faire le vide autour de nous, vingt huit ans, deux mois et dix neufs jours.

 

bataille de sedan  PRISON de MAZAS 4

On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans. 29 août 70. On est plein d’espoir et on rêve de gloire. Grandes manœuvres franco-prussiennes sur le front de l’est. Dans deux jours c’est la défaite de Sedan – en deuxième division c’est une habitude, nan ? – la chute du Second Empire et la proclamation de la Troisième République. Tu t’es fait plaquer - peut être par Nina ? - et t’en profites pour mettre les voiles et monter à la capitale. Vivre l’histoire aux premières loges ? Faire la tournée des éditeurs ? On sait, on sait, tu seras Parnassien ou rien. La fugue est un petit air de liberté, de liberté libre. C’est ton credo ! T’as la bougeotte. Tu sillonneras d’ailleurs l’Europe en long en large et en travers ! Tra-vers de…porc, ajouterai mon gamin, c’est un primaire, excusez-le ! Mais on est déjà hors des sentiers battus. Finie la flânerie de « Sensation » au diapason de la muse nature ; et les vagabondages du poète marginal de « Ma bohême ». Pas de quoi pavoiser ! Terminus Gare du Nord. Défaut de billet. Incarcération à la Maison d’arrêt de Mazas. Ton Roman d’aventure n’est plus une fiction « sur la vie du grand désert, où luit la liberté ravie, forêts, soleils, rios, savanes ! », c’est un contretemps sordide. Appel à caution. Retour à Charlestown via Douai où tu commences à recopier tes premières poésies chez Izambard et ses tantines que tu gonfles menu avec tes exigences de papier d’écolier. Ces feuillets sont destinés à Paul Demeny, un poète proche qui s’est auto-édité, pour faire court, et que tu brosses dans le sens du poil ! Ce con les oublie dix-sept ans au fond d’un tiroir ! Au moins ils sont parvenus jusqu’à nous.

 

 

kiosque Charleville

 les dames de la meuse
 4 fils aymont  givet

On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans. Entre le 2 et le 7 octobre 70. Nouvelle fugue. Tu t’ennuies à Charleville. Tu te « décompose dans la platitude, dans la mauvaiseté, dans la grisaille. » Tu vomis les bourgeois et leur patrouillotisme. Il est impérieux de t’arracher. Tu files en Belgique par la pointe des Ardennes sur laquelle plane les légendes des Dames de la Meuse et des Quatre fils Aymon : Fumay, Vireux, Givet puis Charleroi et Bruxelles. Ton ailleurs est sur le pas de la porte. Aujourd’hui encore les ardennais traversent la frontière pour y faire la Fiesta. Ta route est bien balisée. De retour à Douai tu squattes chez les sœurs Gindre et poursuis la mise au propre des textes pour l’imprimerie. Tu ne tardera pas à renier ces poèmes de jeunesse en écrivant à Paul Demeny : « Brûlez, je le veux, et je crois que vous respecterez ma volonté comme celle d’un mort, brûlez tous les vers que je fus assez sot pour vous donner lors de mon séjour à Douai. » Arthur s’est fait voyant. Il vise l’excellence !

 

 rimbaud à harar  photo retrouvée seule  rimbaud en abyssinie
 harrar marché central  Delahaye rimbaud roi negre  harrar caravane
 Aden caravanne 2  Aden Kamel market  aden vue du port

On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans. Juin 2011. Unité de soins intensifs. On n’imagine pas qu’on est périssable, putrescible. Je suis appareillé comme dans une série tv : oxygène, perfusion, scope. Des blouses blanches gesticulent autour du brancard comme des derviches tourneurs. Il est loin le gaillard ardennais. Ta belle santé s’est dégradée au cours d’une vie de licences et de voyages exotiques. Pourtant en Abyssinie t’as vécu l’ascèse d’un Père du désert. Mais ce pays t’horripile. Jamais on ne saura vraiment si t’as appliqué ton « Je est un autre ». T’es-tu glissé dans la négritude ou es-tu devenu ce roi nègre que ton pote Delahaye brocarde goguenard ? C’est le crabe qui t’a assassiné Arthur. Moi c’est l’ostéonécrose et l’artériosclérose. Deux souvenirs des bamboulas. Rapatriement sanitaire. Hôpital de la Conception, Marseille. Mais c’est déjà trop tard. Amputation. Généralisation. Inhumation. Panthéon. A ton corps défendant. Beau processus de starification. On n’épiloguera jamais assez sur les rebondissements du Roman de ta vie. L’abandon de l’écriture ? Un mystère ? Non, un mythe inépuisable qui a inspiré déjà plusieurs générations d’écrivains. Rimbaud l’aventurier, le trafiquant, l’explorateur ! Surtout ceux qui ont fait le chemin en sens inverse, de l’aventure à l’écriture tels que les Monfreid, Conrad, Kessel, Cendrars et consorts. Ah si, j’oubliais Hugo Pratt ! Les éthiopiques. Moi, ça me contrarie un peu. Ça colle pas avec ma vision de l’artiste : habité, intarissable ! T’as visiblement rien lâché, toi, mon Riquet ?

 

Hôpital René Dubos – Pontoise - Juin 2011

 

Par Gilles BARBA - Publié dans : BIBLIOGRAPHIE
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Lundi 20 juin 2011 1 20 /06 /Juin /2011 07:45

Charles Baudelaire

Il me disait aussi, — le second, — que la solitude était mauvaise pour l’homme, et il me citait, je crois, des paroles des Pères de l’Église. II est vrai que l’esprit de meurtre et de lubricité s’enflamme merveilleusement dans les solitudes ; le démon fréquente les lieux arides.

 

Mais cette séduisante solitude n’est dangereuse que pour ces âmes oisives et divagantes qui ne sont pas gouvernées par une importante pensée active, Elle ne fut pas mauvaise pour Robinson Crusoë ; elle le rendit religieux, brave, industrieux ; elle le purifia, elle lui enseigna jusqu’où peut aller la force de l’individu.

 

N’est-ce pas la Bruyère qui a dit : « Ce grand malheur de ne pouvoir être seul ?..... » Il en serait donc de la solitude comme du crépuscule ; elle est bonne et elle est mauvaise, criminelle et salutaire, incendiaire et calmante, selon qu’on en use, et selon qu’on a usé de la vie.

 

Quant à la jouissance, — les plus belles agapes fraternelles, les plus magnifiques réunions d’hommes électrisés par un plaisir commun n’en donneront jamas de comparable à celle qu’éprouve le Solitaire, qui, d’un coup d’œil, a embrassé et compris toute la sublimité d’un paysage. Ce coup d’œil lui a conquis une propriété individuelle inaliénable.

Par Gilles BARBA - Publié dans : EXTRAITS
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Présentation

Pages Perso, Webzine, Blog… autant de vitrines pour exposer une collection qui se sédimentait sur des étagères de bibliothèque, dans des cartons, des boîtes à chaussures et pour vider les tiroirs des vieux papiers, des photocopies et autres bazars.

 

C’est aussi l’occasion de donner du sens à une passion dévorante. Pas une psychothérapie, non ! D’ailleurs, est-ce que la misanthropie est une maladie ? Non, à peine un début d’expertise pour relever le discours sur les robinsonnades encore trop souvent cantonné à un corpus sommaire.

 

Robinson est un mythe littéraire très contemporain et prolifique. Il porte son attention sur l’humanité au travers de thèmes tels que la solitude et l’altérité, la société, la civilisation matérielle et la nature, voir l’écologie.

 

Et ça n’est pas tout ! Articles originaux, bibliographie, extraits, liens internet devraient vous convaincre de l’étendue et de l’intérêt du genre. Bon voyage…

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LIENS INTERNET : livres en ligne, articles, films, dessins animés...

 
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