On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.
- Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
- On va sous les tilleuls verts de la promenade.
Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !
L'air est parfois si doux, qu'on ferme la paupière ;
Le vent chargé de bruits - la ville n'est pas loin -
A des parfums de vigne et des parfums de bière....
- Voilà qu'on aperçoit un tout petit chiffon
D'azur sombre, encadré d'une petite branche,
Piqué d'une mauvaise étoile, qui se fond
Avec de doux frissons, petite et toute blanche...
Nuit de juin ! Dix-sept ans ! - On se laisse griser.
La sève est du champagne et vous monte à la tête...
On divague ; on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite là, comme une petite bête....
Le cœur fou Robinsonne à travers les romans,
Lorsque, dans la clarté d'un pâle réverbère,
Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
Sous l'ombre du faux col effrayant de son père...
Et, comme elle vous trouve immensément naïf,
Tout en faisant trotter ses petites bottines,
Elle se tourne, alerte et d'un mouvement vif....
- Sur vos lèvres alors meurent les cavatines...
Vous êtes amoureux. Loué jusqu'au mois d'août.
Vous êtes amoureux. - Vos sonnets La font rire.
Tous vos amis s'en vont, vous êtes mauvais goût.
- Puis l'adorée, un soir, a daigné vous écrire...!
- Ce soir-là,... - vous rentrez aux cafés éclatants,
Vous demandez des bocks ou de la limonade..
- On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans
Et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade.
( 29 sept. 70 )
On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans. Juin 80. Bachotage distrait. Je surligne, j’annote, je rature le Lagarde & Michard - sans commentaire ! – tandis que des bûcherons ahanent et glissent sur la terre battue. Jeu de fond de cours. La balle résonne sur le tamis des raquettes comme sur une peau de tambour. J’efface d’un revers mes anti-sèches, renvoie mes révisions aux calendes grecques et je fais l’impassing shot sur quelques plumitifs. De toute façon je suis hermétique à l’écriture métronomique et à la musicalité des vers. Je préfère encore faire l’équilibriste sur le Vertige de Montaigne.
On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans. On vit dans l’immédiat et on n’imagine pas - comme des copains d’avant - se retrouver plus tard autour d’un vers. « Le cœur fou Robinsonne à travers les romans ». Je te dirai bien que tu l’utilises de façon équivoque. Il m’évoque un art de vivre – à la manière de … - solitaire et insulaire ; tandis que toi, il t’inspire le vagabondage, de romans en romans, d’île en île, sur ton bateau livre. Tu sais, ça glose pas mal à ton sujet. On passe tes lectures au peigne fin. Des exégètes ont même déniché dans la liste de tes prix « Les Robinsons français ou la Nouvelle Calédonie » de Joseph Morlent, « Le Robinson de jeunesse » de Céline Fallet et « L’habitation du désert » de Mayne Reid. Tu vois, on a des points communs finalement ! Les plus finauds débusquent dans ces récits d’aventures et de voyages – et d’autres encore à l’instar de Gabriel Ferry et d’Amédée Achard - le vocabulaire dont tu t’es imprégné pour traduire tes intuitions, tes rêveries. T’es à poil mec ! Le faisceau des correspondances est une toile serrée qui perce à jour toutes tes références depuis tes lectures scolaires, la bibliothèque de Georges Izambard que tu as pillé, tes idoles et tes caricatures. Pour l’heure, Roman, compilé dans « Les cahiers de Douai » est un poème du printemps. La voyance n’a pas encore fait son oeuvre. Il s’agit d’un tableau plus que d’une scénette. Il est frais, intelligible. Il révèle sans nul doute toute la perplexité d’un jeune mâle en rut sur la séduction et la sexualité.
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On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans. C’est le temps des amours et des grands tremblements. Des transports romantiques et des pulsions érotiques. On se fait du cinoche. « On connaît la chanson » : « J’aime regarder les filles… ». Les poètes font chavirer les cœurs par leur éloquence et les comiques par leur bagout. Mais si la mignonne, la coquette, se laisse conter fleurette, elle ne se laisse pas déflorer pour autant. Papounet veille sur l’hymen de sa fifille « car chez ces gens là monsieur… », on badine, on s’encanaille, mais pas de mésalliance ! Peut être t’y es-tu pris comme un manche. Dans « Première soirée » la petite bébête est montée, montée, les petons, les paupières, les tétons. Elle, elle voulait ! Mais toi, ceinture ! Allé, c’est pas un drame, tu connais la chanson « Une gonzesse de perdue c’est dix copains qui reviennent ». C’est pas un peu cliché tout ça ? Non, c’est universel.
On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans. Demain est un autre jour. Autre jour, autre béguin, comme le suggère ce Roman qui tourne en boucle comme un jour sans fin. On cherche aventure mais amour ne rime pas nécessairement avec toujours ! Encore faudrait-il pécho ! Nous les affreux, on soupire. Les minettes sont aveugles à notre beauté cachée. Ô lady laid ! Mais toi, es-tu bien sûr de ton orientation sexuelle ? La femme est une muse mais tes « petites amoureuses » sont des gourgandines et ta « Vénus anadyomène » affiche un ulcère à l’anus ! Beurk ! Est-ce que l’image de ta mégère de mère t’a définitivement brouillée avec le désir d’un tendron ? On spécule sur tes conquêtes homosexuelles et on soupçonne un mariage abyssin. Après tout, on ne sait rien.
On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans. Juin 81. Une fin d’après-midi sous la voûte d’une contre allée de l’avenue de Paris. Les présidentielles ont secoué le bahut mais la ville reste sourde à la cohue et aux clameurs de la Bastille. Versailles c’est déjà la province ! Dernier jour de lycée avant le bachot. Les poings serrés dans les poches, je te poursuis de mes assiduités. Un pas en avant, deux pas en arrière. Tu trottines et je m’étrangle avec mes « je t’aime ». Encore quelques pas et nos chemins se séparent. Tu files gare Chantier. Je te glisse mon billet. Quelle hardiesse ! Quelques vers pour te dire que je suis ton féal. Ô Sylvie !
On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans. Trop immature. Notre amour n’aura duré qu’un été ! Je t’ai largué pour une fille plus délurée. J’ai perdu la foi pour l’ombre. Il me faudra vingt ans pour rejoindre ma Pénélope. Allé Arthur, viens te taper la cloche, au Kilt ou à la Marine. Je te présenterai une assemblée de Vilains Bonshommes. Francs Parnassiens, Surréalistes et rimailleurs, plasticiens et barbouilleurs, photographes, régisseurs, gratteux, percussionnistes et autres insignifiants qui font banquette. Tu vas faire fureur rue Saint Médéric. Tous voyants ! Extra lucides ! Dépravés volontaires ! Champion du dérèglement des sens ! Pochtrons, oui, frustrés, névrosés, de la graine de poètes maudits perdus dans le cercle des Illuminations. Une longue traversée du désert. Amochés mais miraculés.
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On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans. On se sent incompris, rejeté. Le climat oedipien attise la rébellion. On renie père et mère. « la daromphe », « la mère Rimbe », « maman fléau », « la mother », « la bouche d’ombre »… On la dit bigote, revêche, étouffante, castratrice, la Folcoche ! Mais après tout n’est-elle pas plus à plaindre qu’autre chose ? Après le décès prématuré de sa mère, elle est reléguée au rôle de domestique dans la ferme de Roche dans les Ardennes. C’est le lot des sœurs aînées, mais c’est que du désagrément ! Quant au grand amour, le beau capitaine d’infanterie n’a pas tenu ses promesses. Cinq gosses dans le tiroir entre deux permissions et s’en retourne en garnison avant sa retraite à Dijon. Alors plutôt que de jouer les femmes blessées, les femmes bafouées, elle préfère encore se dire veuve. Sûrement pas facile à vivre dans le climat étouffant de la bourgeoisie de province. Mais bien sûr toi, t’y comprends rien. Tu souffres, tu manques d’attention et de tendresse et pourtant tu l’appelles encore et toujours au secours ! Alors elle s’accroche bec et ongle à sa respectabilité et vous drive d’une poigne de fer. Et si par malheur ta caboche lui rappelle celle de ton père, alors… Est-ce que tu as vu « La tête en friche » de Jean Becker ?
On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans. On n’a pas idée d’excuser l’autre. Les blessures sont viscérales. Il faut exorciser la colère. Bon élève, on obéit mais on n’en pense pas moins ! « Et la Mère, fermant le livre du devoir, s’en allait satisfaite et très fière, sans voir, dans les yeux bleus et sous le front plein d’éminences, l’âme de son enfant livrée aux répugnances. Tout le jour il suait d’obéissance ; très intelligent ; pourtant des tics noirs, quelques traits semblaient prouver en lui d’âcres hypocrisies. Dans l’ombre des couloirs aux tentures moisies, en passant il tirait la langue, les deux poings à l’aine, et dans ses yeux fermés voyait des points. » On a raflé, en vrac, les nominations, les accessits, les prix d’excellence en versions grecque et latine, thèmes, grammaire, orthographe, lecture, récitation, langue allemande, histoire, géographie, instruction morale et religieuse, jusqu’au concours académique ! Puis la fac, Nanterre, histoire médiévale et archéologie. Maman peut être fier. C’est une belle revanche sur le voisinage. Mais il est temps d’exister enfin pour soi, d’envoyer tout valdinguer, se libérer, s’encrapuler, transgresser. Mais à en faire des caisses, à s’entêter dans l’insolence, la provocation et le scandale on se parasite soi même ! Tu vois où ça nous a mené ? A faire le vide autour de nous, vingt huit ans, deux mois et dix neufs jours.
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On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans. 29 août 70. On est plein d’espoir et on rêve de gloire. Grandes manœuvres franco-prussiennes sur le front de l’est. Dans deux jours c’est la défaite de Sedan – en deuxième division c’est une habitude, nan ? – la chute du Second Empire et la proclamation de la Troisième République. Tu t’es fait plaquer - peut être par Nina ? - et t’en profites pour mettre les voiles et monter à la capitale. Vivre l’histoire aux premières loges ? Faire la tournée des éditeurs ? On sait, on sait, tu seras Parnassien ou rien. La fugue est un petit air de liberté, de liberté libre. C’est ton credo ! T’as la bougeotte. Tu sillonneras d’ailleurs l’Europe en long en large et en travers ! Tra-vers de…porc, ajouterai mon gamin, c’est un primaire, excusez-le ! Mais on est déjà hors des sentiers battus. Finie la flânerie de « Sensation » au diapason de la muse nature ; et les vagabondages du poète marginal de « Ma bohême ». Pas de quoi pavoiser ! Terminus Gare du Nord. Défaut de billet. Incarcération à la Maison d’arrêt de Mazas. Ton Roman d’aventure n’est plus une fiction « sur la vie du grand désert, où luit la liberté ravie, forêts, soleils, rios, savanes ! », c’est un contretemps sordide. Appel à caution. Retour à Charlestown via Douai où tu commences à recopier tes premières poésies chez Izambard et ses tantines que tu gonfles menu avec tes exigences de papier d’écolier. Ces feuillets sont destinés à Paul Demeny, un poète proche qui s’est auto-édité, pour faire court, et que tu brosses dans le sens du poil ! Ce con les oublie dix-sept ans au fond d’un tiroir ! Au moins ils sont parvenus jusqu’à nous.
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On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans. Entre le 2 et le 7 octobre 70. Nouvelle fugue. Tu t’ennuies à Charleville. Tu te « décompose dans la platitude, dans la mauvaiseté, dans la grisaille. » Tu vomis les bourgeois et leur patrouillotisme. Il est impérieux de t’arracher. Tu files en Belgique par la pointe des Ardennes sur laquelle plane les légendes des Dames de la Meuse et des Quatre fils Aymon : Fumay, Vireux, Givet puis Charleroi et Bruxelles. Ton ailleurs est sur le pas de la porte. Aujourd’hui encore les ardennais traversent la frontière pour y faire la Fiesta. Ta route est bien balisée. De retour à Douai tu squattes chez les sœurs Gindre et poursuis la mise au propre des textes pour l’imprimerie. Tu ne tardera pas à renier ces poèmes de jeunesse en écrivant à Paul Demeny : « Brûlez, je le veux, et je crois que vous respecterez ma volonté comme celle d’un mort, brûlez tous les vers que je fus assez sot pour vous donner lors de mon séjour à Douai. » Arthur s’est fait voyant. Il vise l’excellence !
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On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans. Juin 2011. Unité de soins intensifs. On n’imagine pas qu’on est périssable, putrescible. Je suis appareillé comme dans une série tv : oxygène, perfusion, scope. Des blouses blanches gesticulent autour du brancard comme des derviches tourneurs. Il est loin le gaillard ardennais. Ta belle santé s’est dégradée au cours d’une vie de licences et de voyages exotiques. Pourtant en Abyssinie t’as vécu l’ascèse d’un Père du désert. Mais ce pays t’horripile. Jamais on ne saura vraiment si t’as appliqué ton « Je est un autre ». T’es-tu glissé dans la négritude ou es-tu devenu ce roi nègre que ton pote Delahaye brocarde goguenard ? C’est le crabe qui t’a assassiné Arthur. Moi c’est l’ostéonécrose et l’artériosclérose. Deux souvenirs des bamboulas. Rapatriement sanitaire. Hôpital de la Conception, Marseille. Mais c’est déjà trop tard. Amputation. Généralisation. Inhumation. Panthéon. A ton corps défendant. Beau processus de starification. On n’épiloguera jamais assez sur les rebondissements du Roman de ta vie. L’abandon de l’écriture ? Un mystère ? Non, un mythe inépuisable qui a inspiré déjà plusieurs générations d’écrivains. Rimbaud l’aventurier, le trafiquant, l’explorateur ! Surtout ceux qui ont fait le chemin en sens inverse, de l’aventure à l’écriture tels que les Monfreid, Conrad, Kessel, Cendrars et consorts. Ah si, j’oubliais Hugo Pratt ! Les éthiopiques. Moi, ça me contrarie un peu. Ça colle pas avec ma vision de l’artiste : habité, intarissable ! T’as visiblement rien lâché, toi, mon Riquet ?
Hôpital René Dubos – Pontoise - Juin 2011
Il me disait aussi, — le second, — que la solitude était mauvaise pour l’homme, et il me citait, je crois, des paroles des Pères de l’Église. II est vrai que l’esprit de meurtre et de lubricité s’enflamme merveilleusement dans les solitudes ; le démon fréquente les lieux arides.
Mais cette séduisante solitude n’est dangereuse que pour ces âmes oisives et divagantes qui ne sont pas gouvernées par une importante pensée active, Elle ne fut pas mauvaise pour Robinson Crusoë ; elle le rendit religieux, brave, industrieux ; elle le purifia, elle lui enseigna jusqu’où peut aller la force de l’individu.
N’est-ce pas la Bruyère qui a dit : « Ce grand malheur de ne pouvoir être seul ?..... » Il en serait donc de la solitude comme du crépuscule ; elle est bonne et elle est mauvaise, criminelle et salutaire, incendiaire et calmante, selon qu’on en use, et selon qu’on a usé de la vie.
Quant à la jouissance, — les plus belles agapes fraternelles, les plus magnifiques réunions d’hommes électrisés par un plaisir commun n’en donneront jamas de comparable à celle qu’éprouve le Solitaire, qui, d’un coup d’œil, a embrassé et compris toute la sublimité d’un paysage. Ce coup d’œil lui a conquis une propriété individuelle inaliénable.
Nevermore
! Ce mot, que Verlaine a tracé
Au fronton d’un poème amoureux, plein de charmes,
Où sa muse plaintive évoquait le passé,
Ce mot exotique est comme mouillé de larmes,
Nevermore ! Jamais plus je n’irai bondir,
Enfant échevelé, dans le pré qui verdoie ;
Jamais plus je n’irai jouer et m’ébaudir
Avec des compagnons électrisés de joie.
Jamais plus, au bosquet désert, je n’essaîrai
D’imiter Robinson Crusoé dans son île ;
Jamais plus, jamais plus, je ne me sentirai
Embraser par le feu d’un rêve juvénile.
Jamais plus ; jamais plus je n’entendrai la voix
De quelque jeune fille à la marche indécise,
Tremblante, ouvrant son cœur pour la première fois,
Me soupirer des mots que l’âme divinise.
Adieu l’enfance ! adieu le clair matin des jours !
Adieu l’enchantement de la jeunesse folle !
Plus de jeux ! plus de bruits ! plus de chants ! plus d’amours !
Pour moi toutes les fleurs ont fermé leur corolle.
Pour moi l’ardent midi de la vie a passé,
Et, pâle, à l’horizon déjà le soleil baisse.
Pour moi l’astre des saints espoirs s’est éclipsé
Comme un phare devant le pilote en détresse.
Bientôt la nuit sans fin s’étendra sur mon front.
Et moi, que la vie a secoué sur sa houle,
Je voudrais, quand mes yeux mourants se fermeront,
M’en aller dormir seul, loin des flots de la foule.
Je voudrais, près des bois, le plus obscur tombeau,
À l’ombre d’un vieux chêne ou d’un vieux sycomore.
Ce rêve aussi devra s’éteindre, et nul flambeau
Ne le rallumera jamais plus. Nevermore !
J’ai construit ma première cabane dans la salle à manger. Six coussins ergonomiques, côtelés, imbriqués les uns dans les autres pour faire une allée couverte, un tumulus, un fourreau dans lequel me glisser. A l’abri. Caparaçonné. Etouffant. Suffoquant. Ô Freud de quoi pouvais-je bien me protéger ?
Puis il y a eu les cabanes en forêt, les campements itinérants, avec le patronage, sur les routes des Causses Méjean et des Gorges du Verdon, les habitats dépersonnalisés : chambres de d’hôtel, chambres de bonnes, appartements sommaires, équipés pour la dînette et les longues nuits d’ivresse et de vagabondages, à dormir là où tu tombes !
Dans ces moments d’égarement j’ai songé à tout plaquer. Sur le champ. Trop lâche pour me suicider j’ai rêvé d’ailleurs - meilleurs ? - J’ai habité l’espace d’un regard.
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Ce taudis insalubre digne de « Terminal Crusoé » ! |
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Ce patio au cœur du parking qui m’évoque « L’île de béton » de J.G Ballard ! |
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Et ce square 3 ¶¶¶ : cabanon caché derrière les canisses, gogues, aires de jeux, antiquités, massifs, arbres exotiques et tout un personnel d’entretien !
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Le jardin clos. Hortus Conclusus. Un îlot de verdure au milieu de l’agitation urbaine. Une reproduction du Paradis dans une société mouvementée. Un lieu de communion avec le sacré, le divin. Et l’aura de la fiancée du Cantique des Cantiques…
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« Le jardin clos » de Régine Detambel renvoie à l’imagerie de Peynet. Ses amoureux transis. Sur un banc public. Enveloppés d’une volée de colombes et de cupidons. Avec en arrière plan le kiosque de Valence. Scènes idylliques d’une grande naïveté qui inonderont les pages de Marie France, Elle, Paris Match. L’auteure démystifie cette mièvrerie et propulse ses personnages dans une réalité brutale et sauvage. Celle de la convoitise, de la concupiscence et de la violence originelle, de la violence mimétique.
Deux amoureux se sont donnés rendez-vous dans un square. Comme d’hab. Elsa se fait accoster, importuner, chahuter, violenter par des loubards sous les yeux de son bien aimé. Tétanisé, il laisse l’agression se dérouler sans réagir. Personne n’intervient d’ailleurs, pas même les badauds qui entourent désormais la victime de leur obséquiosité. Elsa est choquée. Le narrateur aussi. Il reste figé. Tout à fait conscient qu’il abandonne Elsa à sa douleur et à sa solitude. « C’est ainsi que j’ai perdu mon nom et ma direction. » dit-il.
Il reste là, cloîtré, dans le jardin et dans sa culpabilité. Un jardin qui n’est autre qu’une métaphore de l’île. Dans lequel il mène, au milieu des clochards, Sandrine et Patrick, une vie rudimentaire et ascétique, une vie centrée sur le foyer qu’il entretien, sur son désenchantement, sa mélancolie, ses fantômes. Il s’apitoie sur lui-même plus qu’il ne ressent de compassion pour Elsa.
Pourtant elle souffre. Pour effacer toute trace d’impureté, elle se coupe les cheveux, ne mange plus, efface les attributs de sa féminité avant de changer de look, se donner une chance de reprendre le cours de son existence.
Le jeune homme se clochardise. Son laisser-aller est une façon de se meurtrir, de flageller son corps, de porter les stigmates de sa lâcheté. C’est aussi une manière de couper toute communication avec le reste du monde. Les passants le croisent, lui accordent un regard écœuré sans jamais lui adresser la parole.
Petit à petit il se fond dans le paysage. C’est une personnalité du quartier qui fait parler de lui. Il sait qui laissera longtemps son emprunte dans les consciences.
« Les enfants qui m’approchaient, me flairaient et me jetaient exprès de petits cailloux pour que je les regarde, je pensais qu’ils grandiraient et se souviendraient d’un jardin et d’un clochard sculpteur à qui leur mère avait donné un croissant. J’étais parvenu ainsi à la distinction la plus haute. J’entrais de plain-pied sur le territoire des légendes. »
Il s’éclipse devant ses parents qui tentent de le raisonner mais finissent abdiquer, puis devant les émissaires qu’ils lui envoient comme pour libérer un chaton coincé sur sa branche. Une famille étouffante qui l’a choyé, certes, mais infantilisé. Une éducation policée qui a fait de lui une chiffe mole. « Je vous en veux de ne pas m’avoir appris à me battre ».
En y réfléchissant bien il y avait déjà un ver dans la pomme.
« Vous n’avez pas pris la peine de soulever ma tête pour me regarder dans le blanc des yeux, quand je laissais tomber mes mains après de longues ballades en plein air. Vous mettiez cela sur le compte de la fatigue, la croissance, mes jambes trop longues qui me faisaient mal. Moi non plus, je n’avais rien pressenti, bien sûr, et je vous croyais. Mais j’étais déjà lépreux et sans facultés, pourri par le monde et le malheur des temps. »
« Quatre ans, huit mois, vingt et un jours se sont écoulés depuis ma première nuit dans le jardin public. » Un décompte qui le rapproche de sa libération. Qui sait ? Souhaitons lui de trouver le chemin de la sortie plus vite que Robinson Crusoé : « C’est ainsi que j’abandonnai mon île […] après un séjour de vingt-huit ans, deux mois et dix-neuf […]. »
Le jardin clos n’est pas une île vierge. C’est un espace structuré sur lequel le jeune homme impose sa souveraineté. Tous les jours il fait le tour du propriétaire et aménage un squat au milieu d’un décor d’arbres, de massifs et d’agréments : bassin et naïades de bronze, bancs gravés, caches secrètes…
C’est un univers peuplés de joggeurs, de dragueurs, de petits vieux, de mamans avec leurs poussettes, d’une marmaille de gosses, de chiens et de chats errants… Lui, au milieu de tout cela, a l’air d’un épouvantail hirsute. Il voudrait jouir de sa solitude mais il est constamment enquiquiné par ce fourmillement.
Les grilles et les murs ne sont pas gage de sécurité. Certaines nuits il se fait racketter par des toxicos ou bastonner par des fachos. Le jardin devient tout à la fois un sanctuaire, un lazaret, un pénitencier. Un lieu intime. Lieu de mémoire. Lieu de frustration. Lieu de conversion.
Dans sa reconquête de l’estime de soi le jeune homme achoppe encore et toujours sur le même épisode traumatisant, le deux novembre, sans jamais retrouver la sérénité. L’image d’Elsa, le bonheur compromis, leur amour devenu impossible. Le temps n’efface ni le souvenir troublant, entêtant, ni la douleur de l’indignité. Il rumine son immobilisme, sa lâcheté, l’humiliation qui en découle. Et cela tourne en boucle, comme un disque rayé. Une honte jamais digéré. Mais au fond, il le dit lui-même, il regrette de ne pas avoir culbuté Elsa aussi.
« […] j’avais envie de me joindre à ceux qui t’ont prise dans leurs mains cécailleuses et cornées parce que ton chemisier déchiré et ta peau rouge et noire me faisaient bander. J’étais partagé entre deux forces antagonistes et si puissantes (essayer de te secourir ou bien jouir de toi) […] »
Le jardin devient un lieu de re-création, d’apprentissage et d’initiation ou du moins d’autodidaxie. C’est la marque des Robinsons ! Un lieu d’observation du cycle de la vie et du cycle des saisons. Il plante les fleurs de son bouquet pour en faire un parterre. Un lieu d’observation du ciel, des étoiles et de la course du soleil. Un travail d’astronome-architecte qui lui permettra de se consacrer à la réplique miniature du temple d’Abu Simbel. Et il n’est pas peu fier d’avoir tout refait de mémoire. Tout repris à zéro ou presque. Sur la base de quelques bribes d’une culture.
« Je suis maintenant un personnage anecdotique et pittoresque qui a appris tout seul la marche du soleil. J’en imposerai aux chasseurs, pour les traces que je connais, aux horticulteurs pour les miracles que j’ai accomplis, aux astronomes pour les éphémérides que j’ai moi-même calculées, aux mathématiciens. J’en remontrerais aux zoologues pour mes observations, même aux apiculteurs. Je suis un vieux sage qui a la patience de suivre le soleil avec la pointe du pied. »
Le jardin clos devient un lieu central, comme le jardin d’Eden est au centre de la cosmogonie chrétienne.
« J’ai l’impression, vraiment, que la terre tourne autour du jardin […] que je reste là, moi seul, sans tourner, quand les autres sont emportés par la même force centrifuge. »
Seule sa passion pour l’Egypte des pharaons et plus précisément les mystères d’Abu Simbel mobilisent sa force vitale. Abu Simbel est un ensemble monumental consacré au culte de la personnalité et du soleil. D’un côté le temple de Ramsès II. De l’autre celui de Néfertari, sa femme, autrefois dédié à la déesse Hathor.
La reconstitution par le jeune homme du temple de Ramsès en miniature est au cœur d’une symbolique solaire. Une plongée dans des rituels de ressourcement et de régénération.
« Ces jours là (les jour d’équinoxe), je suis beau. J’ai de la force, je suis léger et j’aspire, moi aussi, à me hisser tout en haut de la falaise pour accomplir quelque chose de grand. Alors mon corps est à nouveau jeune et nu. Mes jambes sont droites, mes os durs, mes dents fortes. Je pense à la constance du soleil. »
Il se souvient des livres d’art qu’il feuilletait passionnément avec Elsa sur les bancs de la fac ou d’une école d’architecture. Il en réalise une réplique minutieuse à partir de produits et d’objets de récupération. Il se fait astronome pour filtrer les rayons du soleil jusque dans le saint des saints.
« Le vingt octobre et le vingt février, ici, au jardin, les premiers rayon du soleil levant entre par la grille du portail, survole la crinière du cheval, passe par-dessus le jet de la fontaine, balaie la première allée, saute la pièce d’eau, traverse la seconde allée, glisse sur le large dos du banc w et passe entre les genoux de Mes Femmes reluisantes (les genoux musclés de mes nymphes) avant de désigner, à la base du mur, une pierre qui bouge. Même si le chemin parcouru est moins majestueux qu’à Abû Simbel […] je suis heureux de pouvoir le suivre, ce rayon, parce qu’il est aujourd’hui mon seul guide et la chose la plus haute que je connaisse et la seule valable pour laquelle je vis. »
« […] Je suis heureux de pouvoir le suivre, ce rayon, parce qu’il est aujourd’hui mon seul guide et la chose la plus haute que je connaisse et la seule valable pour laquelle je vis. »
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Le temple ouvre vers l'est, et Rê-Harakhty, une manifestation du dieu solaire, est représenté dans la niche qui surmonte l'entrée. L'orientation du temple est conçue de manière que, deux fois l'an, les rayons du soleil parviennent au sanctuaire le plus reculé et illuminent les statues d'Amon-Rê, de Ramsès II et de Rê-Harakhty. Les rayons solaires devaient réanimer les statues divines pour qu’elles puissent poursuivre leur rôle sacré. Seul Ptah, dieu chtonien, reste dans l’obscurité lors de cet évènement. La façade est surmontée d’une frise de statues cynocéphales dans l’attitude d’adoration du soleil. Le temple comporte une grande salle dont le plafond repose sur huit piliers colossaux en forme de statues du roi, une salle plus petite avec des piliers simples, un vestibule et un sanctuaire. Les murs des salles sont décorés de reliefs sur lesquels Ramsès II est représenté de différentes manières, mais toujours en lutte contre ses ennemis. […] Non loin de là se trouve le petit temple consacré à la déesse Hathor en mémoire de Néfertari, la femme du pharaon.
Cette miniature devient une sorte de reliquaire qui conserve et magnifie l’amour pur et ingénu. C’est aussi un rituel de purification et de régénération. Une métamorphose, une transmutation, une renaissance qui avorte puisque son calendrier interne reste figé au deux novembre date de la blessure initiale.
Est-ce une résurgence de la métamorphose de Robinsons chez Michel Tournier ? Vendredi ou les limbes du Pacifique est vu comme un conte philosophique, un récit initiatique de mort et de renaissance symbolique au travers d’étapes réglées.
"[Robinson] devait oublier le connu et apprendre à supporter le vide, l'inconnu. C'est alors qu'il commença à percevoir une autre île, un autre Vendredi et un autre lui-même. Ce Robinson extérieur cachait un autre Robinson, un Double. Ce qui autrefois lui donnait un semblant aléatoire d'énergie devint une force retardataire ou un écran cachant les véritables forces énergétiques. La lumière, l'énergie solaire commencèrent à travailler cet homme trop enténébré par les voiles de ses mémoires."
Enfin, Elsa réapparaît. Fragile encore. Au bras d’un nouvel aimant. Il s’effraie. Prie pour qu’elle déguerpisse. Tellement sa présence lui est odieuse. Et comme dans un jeu de cache-cache, il l’évite, l’observe de loin, ose franchir l’enceinte en sautant d’une branche sur la toiture d’une maison voisine. De son perchoir il observe les alentours et s’attache aux pas de la convalescente. Son chien en laisse, tente de saillir Hathor, la petite chienne. Le jeune homme jaillit alors de nulle part, comme un sauvage et roue la bête de coups.
Ce qui aurait pu être une réconciliation est un nouveau traumatisme pour Elsa.
« J’ai bourré ce chien aux yeux bleu clair de tous les coups que je n’avais pas donnés. Ceux qui auraient sauvé Elsa […] »
Pages Perso, Webzine, Blog… autant de vitrines pour exposer une collection qui se sédimentait sur des étagères de bibliothèque, dans des cartons, des boîtes à chaussures et pour vider les tiroirs des vieux papiers, des photocopies et autres bazars.
C’est aussi l’occasion de donner du sens à une passion dévorante. Pas une psychothérapie, non ! D’ailleurs, est-ce que la misanthropie est une maladie ? Non, à peine un début d’expertise pour relever le discours sur les robinsonnades encore trop souvent cantonné à un corpus sommaire.
Robinson est un mythe littéraire très contemporain et prolifique. Il porte son attention sur l’humanité au travers de thèmes tels que la solitude et l’altérité, la société, la civilisation matérielle et la nature, voir l’écologie. Et ça n’est pas tout ! Articles originaux, bibliographie, extraits, liens internet devraient vous convaincre de l’étendue et de l’intérêt du genre. Bon voyage…