Mardi 30 juin 2009

 

C'est l'été et l'on se prend soudainement à rêver d'îles, d'îles vierges et lointaines, mystérieuses et fantastiques, d'îles grenadines, entre le ciel et l'eau, incendiées de soleil, tapissées de sable fin et chaud, que les rames des cocotiers frôlent insensiblement au moindre frémissement de vent ; de ces îles de solitude, aux lagons transparents, aux récifs chamarrés où se faufilent de curieux poissons exotiques ; de ces îles où il suffirait finalement d'emporter 3 objets pour y vivre dans la plénitude d'un Paradis originel, sans effort, juste de la langueur du temps qui passe.

 

Mais avant d'être un mythe touristique et exotique, ces îles portent l'emprunte de ces naufragés solitaires ou non, de ces marins abandonnés, bref, de ces Robinsons livrés à la nature, à leur nature, contraints de survivre dans l'attente d'une délivrance hypothétique.

A la fois hostile et providentielle, l'île devient le cadre d'un exercice délicat de survie, un jeu de rôle à la manière de Survivor qui débarque sur TF1 sous le titre des Aventuriers de Koh-Lanta . Tom Hanks en fait l'expérience dans Seul au Monde. Il perpétue le mythe plus qu'il ne le renouvelle, malgré le martèlement publicitaire qui prête un temps à sourire ! Il nous renvoie fiévreusement à ses illustres prédécesseurs, héros de Daniel De Foë, Jules Verne, Rodolphe Wyss, Fenimore Cooper, Mayne Reid, Michel Tournier, Jean Giraudoux, J.M Coetze…

Nous vous invitons à découvrir ou à redécouvrir ces romans exaltants, parfois introuvables si ce n'est en chinant. Ils ont été victimes de mutilations, de manipulations et censures pour répondre aux standards des éditions pour la jeunesse et à cette morale latente dans les Prix d'Excellence de nos aïeux. Il est ainsi difficile de dénicher les versions originales de ces œuvres aux tirages souvent épuisés. Voilà une bonne occasion d'occuper ses vacances !
Nous n'aborderons ici que les aspects alimentaires et culinaires de ces aventures. C'est évidemment éminemment réducteur mais nous ne saurions faire une étude comparée exhaustive de ces Robinsonnades. Il s'agit avant tout de vous faire partager ces quelques récits que nous avons relu avec bonheur !

LES ROBINSONNADES

La Robinsonnade est un genre romanesque né au 18ème siècle avec la parution du Robinson Crusoé de Daniel De Foë. Elle appartient à la longue tradition des récits maritimes, récits légendaires, de fiction, biographiques ou de science fiction (le Robinson de l'espace de Jacques Hoven, l'île de béton de James Graham Ballard).

C'est un récit de naufrage et de survie insulaire. Son appropriation par une multitude d'auteurs a amplifié le genre et l'a érigé en mythe. Les textes résonnent de l'un à l'autre dans un jeu subtil de correspondances et de connivences avouées.

Reléguée au titre de roman d'aventure pour la jeunesse, la Robinsonnade est aussi un outil pédagogique, depuis Jean Jacques Rousseau et son Emile jusqu'aux ouvrages scolaires pour l'édification des écoliers du début du siècle dernier. On y abordait l'histoire naturelle, les métiers, les sciences et les techniques, les valeurs morales et citoyennes…

« Puisqu'il nous faut absolument des livres, il en existe un qui fournit, à mon gré, le plus heureux traité d'éducation naturelle. Ce livre sera le premier que lira mon Emile ; seul il composera durant longtemps toute sa bibliothèque, et y tiendra toujours une place distinguée. Il sera le texte auquel tous nos entretiens sur les sciences naturelles ne serviront que de commentaire. Il servira d'épreuve durant nos progrès à l'état de notre jugement ; et, tant que notre goût ne sera pas gâté, sa lecture nous plaira toujours. Quel est donc ce merveilleux livre ? Est-ce Aristote ? Est-ce Pline ? Est-ce Buffon ? Non ; c'est Robinson Crusoé. »

Selon les auteurs et les époques, le récit se teinte d'accents colonialistes ou humanistes, moralistes ou pédagogiques ; d'un tiraillement philosophique entre nature et culture ; d'une interrogation sur la solitude et la socialisation ; il devient aussi le laboratoire d'un jeu de rôle et d'une étude de caractères.

L'île, ou le récif, n'est pas simplement une contrainte du récit qui se déroule, en somme, en huis clos. L'île est tout à la fois perçue comme un univers de réclusion, un monde sauvage et hostile mais aussi comme un univers vierge, parfois providentielle, qui se prête à toutes les utopies.

La Robinsonnade peut n'être qu'un épisode d'une aventure. C'est le cas notamment dans les Travailleurs de la mer de Victor Hugo, le Tarzan d'Edgar Rice Burrough ou les Mines du roi Salomon de Ridder Haggar…Elle peut être aussi continentale lorsque les protagonistes se trouvent isolés au cœur de grandes solitudes : Robinson et Robinsonne de Pierre Maël dans la forêt tropicale, les Robinsons de l'Alaska, les Robinsons de terre ferme ou les Naufragés de l'île de Bornéo de Mayne Reid ou encore dans les récits dits d'hivernage où les marins sont coincés à l'autre bout du monde, contrariés dans leur navigation.

D'autres relations de naufrages, accidentels ou volontaires, fictifs ou réels, émaillent la littérature. Il s'agit de la dérive de chaloupes ou de radeaux. Ce sont des récits où la tension dramatique est portée à son paroxysme. Ils sont souvent plus émouvants, angoissants et troublants. Les protagonistes sont cette fois bien plus isolés et réduits à l'impuissance au milieu d'un océan hostile où la survie paraît bien précaire.

Au rang de ces récits on note les Aventures d'Arthur Gordon Pym d'Edgard Allan Poe, le Chancellor de Jules Verne, les relations des survivants de la Méduse, le Kon-Tikki de Thor Heyerdahl, Naufragé volontaire d'Alain Bombard…La question de l'eau douce, la consommation de plancton ou de poissons volants, la tentation anthropophage sont alors au cœur des préoccupations des naufragés.

LE NAUFRAGE

Le naufrages, le crash, l'échouage ou l'abandon constituent le premier acte des Robinsonnades. L'abandon n'est pas un fait exceptionnel ! C'est d'ailleurs le cas de Selkirk, le modèle du Robinson Crusoé de Daniel De Foë. Dans son Ile au trésor, Robert Louis Stevenson traduit bien cette pratique par la voix du jeune Jim Hawkins :

« - Trois ans ! m'écriais-je. Avez-vous fait naufrage sur cette île ?
- Non, camarade, dit-il, je suis un marron.
Je connaissais ce mot et je savais qu'il se rapportait à une affreuse punition, en usage parmi les pirates. Elle consiste à déposer le coupable dans une île déserte et lointaine, avec une provision de poudre et de plomb, et à l'y abandonner pour toujours. »

Le naufrage stigmatise finalement assez peu l'abattement mais plutôt la réaction vitale. Le Robinson de Michel Tournier est l'un des rares à refuser son destin pourtant inscrit dans un tirage de tarot prémonitoire qui prélude au récit et à se lancer comme un forcené dans la fabrication d'une embarcation pour fuir l'île.

Dans le meilleur des cas les Robinsons tirent profit de l'épave dont ils extraient des vivres, des vêtements, des armes, des outils, des ustensiles, des grains et des plants, des animaux sur pied, des instruments de navigation, les voiles, des planches et madriers…Sous forme de clin d'œil, c'est des colis de la Fedex que Tom Hanks tire quelques malheureuses ressources ou d'une malle providentielle larguée par sa fiancée que le héros de l'Ecole des Robinsons recueille un nécessaire de survie. Dans Deux ans de vacances ou les Naufragés du Moonraker, c'est des ruines de l'établissement de prédécesseurs d'infortune que les protagonistes tirent quelques ustensiles.

En cela nos Robinsons ne sont pas toujours complètement démunis. C'est un peu de la civilisation matérielle qu'ils recueillent et leur permet de démarrer l'aventure sous les meilleurs auspices. D'autres, moins chanceux n'ont que le contenu de leurs poches lorsqu'ils sont jetés sur la grève. C'est de l'ingéniosité du marin, " homme universel " selon Jules Verne ou de l'ingénieur (Cyrus Smith) que viendra le salut.

La première étape de l'établissement consiste donc à récupérer l'essentiel de l'épave. En quelques allés - retours Robinson Crusoé recouvre une sommes phénoménale d'objets. Sa réactivité et son entreprise sont stupéfiantes. Après lui, le Robinson Suisse est si opportuniste qu'il parvient à détourner en quelque sorte les règles du jeu et se constituer un confort tel que l'aventure en perd un peu de son piment. Sans compter que l'île procure, sans efforts, l'essentiel et le superflu. Dans l'Oncle Robinson, Jules Verne attire d'ailleurs l'attention du lecteur sur ces circonstances :

Dans les Robinsonnades, la possession du feu est primordiale. Selon les auteurs, les astuces pour se procurer l'étincelle prométhéenne sont souvent escamotées. Il y a toujours une allumette providentielle qui traîne dans une doublure ou le briquet à amadou d'un fumeur de pipe pour résoudre le problème. Mais la palme de l'ingéniosité revient à Cyrus Smith qui confectionne une loupe à l'aide de 2 verres de montres pour produire le feu, idée reprise, en quelque sorte, par William Golding qui utilise, cette fois, les verres des lunettes de Porcinet.

En tout cas, pour les purs et durs du jeu de rôle l'enjeu du feu est un challenge émoustillant. Sans lui, pas de cuisine ! Godfrey Morgan dans l'Ecole des Robinsons en connaît bien les techniques primitives, mais encore faudrait-il en maîtriser les savoir-faire ! En l'absence de ce genre de compétences nos Robinsons rejouent à leur façon la guerre du feu en attendant un impact de foudre et en entretenant continuellement leur foyer.

« Je le sais bien, de braves gens, confortablement installés dans leur chambre, devant une bonne cheminée, où flambent le charbon et le bois, vous disent volontiers :
" Mais rien de plus facile que de se procurer du feu ! Il y a mille moyens pour cela ! Deux cailloux ! …Un peu de mousse sèche ! …Un peu de linge brûlé….et comment le brûler, ce linge ? Puis, la lame d'un couteau servant de briquet….ou deux morceaux de bois vivement frottés simplement, à la façon polynésienne !… "
Eh bien, essayez ! »

En l'absence d'ustensiles de cuisine, le grillé est la première technique de cuisson utilisée. Tous les animaux sont irrésistiblement passés au fil de la broche. Les marmites et pots manquent cruellement aux Robinsons qui en viennent à rêver, comme Tartelett, de fameux pot-au-feu ou, comme Robinson Crusoé, de bouillons aux vertus reconstituantes. D'ailleurs la cuisson à la broche a ses limites. Elle n'est pas adaptée à la cuisson des viandes coriaces qui nécessitent d'être longuement mijotées pour devenir goûteuses, gastronomie oblige !

C'est ce qui incite nos Robinsons à chercher dans la nature des ustensiles de substitution : tronçons de bambous, calebasses, coquillages…ou à se lancer avec plus ou moins de bonheur dans la fabrication de poteries.
Toujours du point de vue alimentaire le feu s'avère tout particulièrement utile pour le fumage des viandes ou des poissons….

« Avant de partir, Flip, sachant que Mrs Clifton avait l'intention de fumer les trois jambons de cabiai, installa un appareil propre à cette opération. Trois piquet réunis à leur extrémité supérieure comme les montants d'une tente, et fixés en terre par leur extrémité inférieure, formèrent l'appareil. Les jambons devaient être ainsi suspendus au-dessus d'un foyer de bois vert, dont l'épaisse fumée devait pénétrer leur chair. En choisissant quelques branches d'arbustes aromatiques, on communiquerait à cette viande un délicieux arôme et, puisque ces arbustes ne manquaient pas aux environs, Mrs Clifton se chargea de parfaire par ce moyen son opération culinaire »

….pour la cuisson du sacro-saint pain et globalement pour la réalisation de nombreuses recettes. Encore dans ce registre nos Robinsons sont-ils bien limités à l'exception de Moko et Service qui réalisent de belles prouesses dans Deux ans de vacances :

« Vraiment, Moko s'était surpassé pour la confection de son menu, et se montra très fier des compliments qui lui furent adressés, ainsi qu'à Service, son aimable collaborateur. Un agouti en daube, un salmis de tinamous, un lièvre rôti, truffé d'herbes aromatiques, une outarde, ailes relevées, bec en l'air, comme un faisan en belle vue, trois boîtes de légumes conservés, un pudding - et quel pudding !- disposé en forme de pyramide, avec des raisins de Corinthe traditionnels mélangés de fruits d'algarrobe, et qui, depuis plus d'une semaine, trempait dans un bain de brandy ; puis, quelques verres de claret, de sherry, des liqueurs, du thé, du café au dessert, il y a là, on en conviendra, de quoi fêter superbement l'anniversaire du Christmas sur l'île Chairman »

ALIMENTATION ET DIETETIQUE

Les préoccupations diététiques sont sensibles dans les Robinsonnades. Ce sont déjà des préoccupations de marins avertis de l'incidence des carences alimentaires sur la santé et la survenue du scorbut notamment. C'est en tout cas une préoccupation qui se précise au fil du récit lorsque les ressources de l'île sont limitées et peu diversifiées.

De toute évidence la chasse prime dans le quête alimentaire et la viande constitue bientôt l'essentiel du régime alimentaire pour des raisons concrètes et romanesques. La viande pose moins de soucis d'innocuité sanitaire tandis que les plantes, les fruits et légumes…posent clairement les questions d'intoxications possibles. Dans Sa majesté des mouches les enfants souffrent ainsi de sévères diarrhées dues à leur régime frugivore.

D'ailleurs, les protagonistes ne sont pas tous férus de botanique et sont souvent bien incapables de discerner les plantes comestibles ou non. Dans l'expectative, Robinson Crusoé préfère encore se priver. Son régime est monotone et répétitif. Les Robinsons Suisses, quant à eux, ne manquent pas une occasion d'observer de quels fruits se nourrissent les animaux avant de les introduire dans leur consommation. Mais est-ce bien la meilleur solution ? D'autres naufragés n'ont même pas de choix et doivent se satisfaire du tout venant quitte à ce que leur régime soit carencé comme c'est le cas pour les Naufragés du Moonraker, bientôt atteint par le scorbut :

« Le lendemain matin, Kell pria de nouveau Cat de venir l'aider, ainsi que Bessie Taylor, cette fois.
- Que nous arrive-t-il ? demanda Bessie Taylor à Kell, chemin faisant. M. O'Shea se plaint de fatigue croissante, c'est à peine s'il peut marcher. Je l'ai vu tomber, plusieurs fois, et il reste étendu longtemps avant de se lever. Même la pluie ne le fait pas bouger. M. Gray a les poignets tout enflés. Et Cat ne bouge que contraint et forcé. Moi-même, j'ai souvent les jambes coupées, sans qu'un effort justifie vraiment…
- Cat écoutait, sans saisir plus d'un mot sur deux, d'ailleurs, tant son esprit avait de peine à se fixer.
- C'est le scorbut, j'en ai bien peur, entendit-il Kell répondre.
- C'est le scorbut, qu'est-ce que c'est ? demanda-t-il machinalement, mais sans écouter la réponse.
- Le scorbut ? C'est une maladie, un genre de maladie. Le résultat d'un régime trop peu varié. Le manque de légumes, de fruits. Et le manque d'espoir, aussi. Tout le monde est en train de renoncer, ici »

En tout cas ce souci d'équilibre alimentaire est bel et bien un cas de conscience. Notamment chez Fenimore Cooper dont le héros s'attèle résolument au jardinage et à l'arboriculture fruitière de façon à rompre avec un régime exclusivement constitué de biscuits, de conserves et de salaisons. Même attention dans Deux ans de vacances, l'Ile mystérieuse ou l'Oncle Robinson dont les héros s'interrogent souvent sur la valeur nutritive des huîtres et l'incidence de leur consommation sur la santé mais aussi sur la nécessité de varier les menus avec des fruits et des légumes :

« Bref, l'île Chairman procurait à ses habitant, sinon le superflu, du moins le nécessaire. Ce qui faisait défaut - il y avait lieu de le regretter- , c'étaient les légumes frais. On dut se contenter des légumes de conserves, dont il y avait une centaine de boîtes que Gordon ménageait le plus possible. Briant avait bien essayé de cultiver ces ignames revenus à l'état sauvage, et dont le naufragé français avait semé quelques plants au pied de la falaise. Vaine tentative. Par bonheur, le céleri - on ne l'a point oublié- poussait abondamment sur les bords du Family-Lake, et, comme il n'y avait pas lieu de l'économiser, il remplaçait les légumes frais, non sans avantage. »

Globalement, au fur et à mesure du déroulement de l'action, la découverte et la reconnaissance de la faune et de la flore permettent aux Robinsons de tirer profit des ressources naturelles, d'élargir leur régime alimentaire et d'agrémenter la cuisine quotidienne de plantes aromatiques.

La nature offre aussi des ressources imprévues : l'arbre à vache et son lait, les arbres à thé (pernettia et palommier), le roseau sucré et le sirop d'érable pour le sucre, les arbres à pain (sagou et cycas), des plantes à fruits à distiller (cosse d'algarrobe et trulcas)…

Enfin, dans un hémisphère et sous un climat étrangers se succèdent des saisons incertaines. La conservation des aliments devient alors particulièrement préoccupante. En dehors des salaisons, fumaisons et produits déshydratatés, il n'est plus guère possible de compter sur les produits frais de la cueillette, de la pêche et de la chasse. Seuls le jardinage, la culture et l'élevage permettent aux Robinsons de survivre durant la mauvaise saison.


LA CUEILLETTE


Certains Robinsons peuvent compter sur les provisions extraites de la cambuse ou des soutes de leur navire mais ce n'est pas le cas général. Très rapidement, ils doivent être autonome et tirer profit des ressources de l'île. La cueillette instinctive leur permet un temps de se régaler à souhait. Certains ont même le sentiment, chaque matin, d'aller faire leur marché !

« Chaque matin, en se levant, elle demandait à son frère :
" Aujourd'hui, mon petit Jean, que vas-tu me rapporter du marché ? "
Le marché des deux naufragés, c'était tantôt la forêt, tantôt la plage. De ses excursions au-dehors le jeune homme revenait, portant dans sa gibecière tantôt un oiseau, tantôt un lapin sauvage, d'autres fois, lorsqu'il était plus heureux, un agouti ou un de ces petits cerfs mouchetés qui, de loin, ressemblent à des chevreaux. »

C'est sur les plages et les grèves tout d'abord qu'ils vont glaner leur nourriture. La pêche à pied leur permet de récolter des coquillages, mollusques et crustacés : moules, clovisses, huîtres, clams, lithodomes, crabes…et en explorant bien de dénicher des œufs d'oiseaux de mer ou de tortues marines. Pour ce qui concerne ces œufs certains se posent toutefois la question de leur fraîcheur et de leur consommation, gobés crus ou cuits. Parmi les autres ressources côtières seul Jules Verne a le réflexe de penser aux algues :

« Cependant, à ces mollusques, le jeune garçon joignit une certaine quantité d'algues comestibles, qu'il ramassa sur de hautes roches dont la mer ne devait mouiller les parois qu'à l'époque des grandes marées. Ces algues, appartenant à la famille des fucacées, étaient des espèces de sargasses qui, sèches, fournissent une matière gélatineuse assez riche en éléments nutritifs. »

La découverte de l'île ou du récif, des forêts clairsemées, profondes ou de la jungle leur procure à bout de bras, à condition d'être féru de botanique, une quantité de végétaux, fruits, légumes, rhizomes, racines propres à satisfaire leur appétit : céleri, cresson, pomme de terre, manioc, pousse de bambou, épinard, choux, raifort, sénevé, navet, rave, oseille, chou palmier, pignon de pin, noix de coco, figue, raisin, melon, cacao, orange, limes, citron, cédrat, ananas…

Dans Suzanne et le Pacifique de Jean Giraudoux, l'île est tout à la fois providentielle et surréaliste, c'est le moins que l'on puisse dire :

« Déjà cependant le lait avait jaillit pour moi de l'arbre à lait ; flattant l'arbre de la main, génisse millénaire dont le vent retournait parfois la crinière vers ma joue, je réussissais à emplir ma boîte de conserve ; déjà je savais que l'on peut boire à même l'arbre àà vin, mais qu'il faut que repose le suc de l'arbre cidre ; déjà les fruits que l'on sèche et ceux que l'on mange frais. Puis, ma grève balayée d'un balais en vrai marabout, mon costume de ficelle et de plumes de paradis achevé, une fois tout vérifié avec mes deux loupes d'où je tirais le feu le plus facile, vérifié le ruisseau plein de poissons qui n'avaient que deux cents mètres pour leurs ébats entre l'eau salée et le roc de la source, vérifiés trois échos dont le dernier répétait douze fois vos paroles, écho pour femme seule, vérifiées les huîtres, les moules, excellentes mais dont la nacre était molle de nouveauté, vérifiée l'herbe qui remplacerait pour moi le cerfeuil, celle qui serait mon échalote, me sentant pour jamais sans préoccupation sur cette île parfaite, j'attendis… »

Mais la cueillette a ses limites. D'abord elle exige de longues démarches quotidiennes, ensuite elle offre peu de perspectives car ces fruits et légumes sont saisonniers et viennent vite à manquer. Robinsons Crusoé, particulièrement attentif à la pérennité de son établissement, cherche à conserver le raisin sauvage qu'il a cueilli en le faisant sécher au soleil. Il imagine ensuite, comme ses nombreux successeurs, tout le profit qu'il peut tirer du passage au jardinage, à la culture et à l'élevage qui permettent de produire, à proximité de l'habitat et en quantité, l'essentiel des produits de consommation courante.

LA CHASSE
 
   


La chasse joue un rôle primordial dans les Robinsonnades et la viande devient l'aliment de base par excellence. Rôle que ne joue pas la pêche qui tient une place congrue alors que le littoral porte des promesses de pêches miraculeuses !

C'est d'ailleurs sur une plage que se déroule l'une des plus belles scènes de chasse et la capture d'une tortue dans Deux ans de vacances :

« Cette masse n'était autre qu'une tortue de grande dimension, un de ces énormes chéloniens que l'on rencontre le plus souvent endormis à la surface de la mer.

Cette fois, surprise sur la grève, elle cherchait à regagner son élément naturel.

En vain les enfants, après lui avoir passé une corde autour du cou qui était allongé hors de la carapace, essayaient-ils de retenir le vigoureux animal. Celui-ci continuait de se déplacer, et s'il n'avançait pas vite, du moins " tirait-il " avec une force irrésistible, entraînant toute la bande à sa suite. Par espièglerie, Jenkins avait juché Costar sur la carapace, et Dole, à califourchon derrière lui, maintenant le petit garçon qui ne cessait de pousser des cris de terreur d'autant plus perçants que la tortue se rapprochait de la mer. …/… Deux espars furent alors engagés sous son plastron, et, au moyen de ces leviers, on parvint, non sans de grands efforts, à la retourner sur le dos. Cela fait, elle était définitivement prisonnière, car il lui était impossible de se remettre sur ses pattes. »

Les actions cynégétiques ont l'avantage de mettre en scène les prouesses des rescapés et de tenir le lecteur en haleine. A l'exception des prédateurs abattus pour des raisons de sécurité, tous les gibiers sont dévorés avec avidité, même si parfois, c'est le cas des oiseaux de mer ou des gibiers d'eau, ils ne sont guère appréciés pour leur goût huileux ou vaseux.

La chasse est d'autant plus facile que les naufragés ont pu sauver des armes du naufrage. Toutefois, le soucis de préserver poudre et munitions en cas de danger conduit les Robinsons à adopter des techniques de traque et de braconnage : traquenards, fosses, collets, filet, enfumage des terriers…

« Il leur avait promis des arcs et des flèches, dès qu'il aurait trouvé du bois convenable à cet usage ; mais en attendant, il leur apprit à tendre des pièges aux oiseaux, soit en installant de petites trappes appuyées sur trois fragiles baguettes disposées en forme de quatre, soit en fabriquant des collets avec la fibre des noix de coco. Ces collets furent même employés avec succès dans la garenne aux lapins. »

« Ce jour-là, au dîner, un plat nouveau parut sur la table. Ce fut un plat de ces écrevisses excellentes dont fourmillait le haut cours de la rivière. L'Oncle, pour leur appât, s'était contenté de jeter dans le courant un fagot au milieu duquel il avait mis un morceau de viande. Quand il le retira, quelques heures après, toutes les branches étaient garnies de crustacés. »

…voir à privilégier des armes plus rustiques : pieu, gourdin, arc, bolas…La chasse est aussi nettement plus pratique lorsqu'il possède un chien : Phann, Top, Turc, Bill, Tenn…

La chasse n'a pas qu'un objectif alimentaire. Elle procure à l'occasion le cuir et les fourrures nécessaires à l'habillement, voir la graisse et l'huile nécessaires à la fabrication des luminaires.

Tout gibier est bon à manger. Dans l'Ile mystérieuse Pencroff trépigne devant la moindre proie. L'abattage est presque systématique. Chaque espèce devient la cible d'appétits dévorants. C'est le cas chez Wyss et plus encore chez Jules Verne où la chasse devient l'occasion d'une description minutieuse de la faune, véritable catalogue zoologique de muséum d'histoire naturelle.

C'est encore dans Deux ans de vacances que la découverte des écosystèmes est la mieux mise en valeur. Les garçons de la pension Chairman pénètre l'île depuis le littoral (cormorans, goélands, mouettes, grèbes, pigeons de roche, oies, canards, huîtriers…) jusqu'à la forêt (tucutucos, maras, pichis, pécaris, guaçulis, mouffettes, gloutons-grisons, zorillos, nandous, vigognes, perdrix, outardes huppées, tinamous, martinettes, pigeons des bois, south-moors, grouses, râles, pluviers…) et enfin la partie lacustre (bécassines, canards, pilets, pluviers, macreuses, sarcelles, oies antarctiques, vanneaux, berniches…). Pour ce qui est des ressources halieutiques elles offrent de moindre ressources, en pleine mer : notothenia, merluche, kleps, nyxines, galaxias ; et en rivière : truites, brochet et saumons.

Mais la chasse fait l'objet de polémiques entre les naufragés. C'est symptomatique dans Deux ans de vacances où la chasse aristocratique de Doniphan finit par créer une animosité de " classe " avec Gordon et Briant et finalement une scission du groupe. Cette rupture est encore plus marquée dans Sa majesté des mouches entre Ralph détenteur de la conque, chef petit à petit supplanté, et Jack qui mobilise ses camarades autour d'une frénésie de la chasse tribale et sauvage. Le groupe devient meute, horde sauvage et le goût de la traque et du sang tourne à la chasse à l'homme et au lynchage des boucs émissaires. On est bien loin de ce qui aurait pu être une autre Guerre des boutons !

« Jack se redressa, le couteau rougi à la main. Les deux garçons se firent face ; deux mondes s'affrontaient : celui de la chasse, avec ses tactiques, son exaltation farouche, son adresse ; celui de l'attente et du bon sens confondu. Jack changea son couteau de main et se barbouilla le front de sang en repoussant ses cheveux collés. »

« Les jumeaux, un sourire identique sur le visage, se levèrent et firent un simulacre de poursuite. Les autres entrèrent dans le jeu et ce fut un tintamarre de cris et de râles de cochons.
- Et toc sur la caboche !
- Tiens ! Qu'il en prenne pour son grade !
Maurice s'adjugea le rôle de la proie et se précipita au centre du cercle en poussant des grognements. Les chasseurs l'entouraient et faisaient semblant de le frapper. Tout en dansant, ils scandaient un chant : " A mort le cochon ! Qu'on l'égorge ! Qu'on l'assomme ! »

En tout cas, tout le monde ne possède pas l'instinct du chasseur. Le jeune Cat, dans les Naufragés du Moonraker répugne à abattre ses proies au grand damne de ses compagnons d'infortune. Dans le même ordre d'idée, les enfants, dans l'Oncle Robinson, rechignent à massacrer à coups de gourdin des bandes de manchots ou de pingouins parce que cela ne demande ni courage ni habileté.

Enfin, les auteurs font facilement l'économie du dépeçage et de la découpe des gibiers. Les mentions sont ponctuelles et particulièrement édulcorées.

LE JARDIN


Le passage au jardinage puis à la culture céréalière marque une véritable prise de conscience des Robinsons. Le secret espoir d'une libération prochaine s'est évanoui. Ils s'enracinent et colonisent l'île de façon durable.
L'installation passe par l'aménagement d'un habitat troglodyte ou arboricole et autour de cette demeure sécurisante, parfois fortifiée et camouflée, s'organise un jardinet, une basse-cour, voir un corral pour le bétail.
Toute cette activité mobilise l'ingéniosité et les efforts des Robinsons. L'oisiveté est mère de tous les vices et le travail semble le seul remède à la solitude et à l'abandon. Même si chez J.M Coetzee ce travail tourne à l'absurde avec un Cruso qui aménage des terrasses monumentales inexploitables faute de grains pour les ensemencer. L'industriosité se double d'une thésaurisation. La production et l'accumulation des denrées alimentaires lèvent les angoisses de la survie et consolide l'avenir. En cela la Bible devient un soutien moral infaillible.

Le jardinage inscrit donc les naufragés dans une nouvelle dynamique de prévoyance et de fructification. Ici le jardin est à l'image du Paradis originel. Il est providentiel à condition d'être attentif et vigilant car sous ces latitudes le climat est incertain, souvent diamétralement opposé à celui de l'Europe et toujours prompt à réduire à néant les efforts consentis comme en fera l'expérience le Robinson de Michel Tournier.

Dans la plupart des cas, le jardin accueille et acclimate des variétés végétales, des semences et des plants sauvés de l'épave. C'est plus rarement le cas des variétés sauvages indigènes. Dans le Cratère de Fenimore Cooper, ce jardin surgit littéralement de la gueule et des flancs du volcan jusque là stérile. Le travail et les efforts de Marc Woolston pour façonner et amender les sols permettent de créer un jardin paradisiaque. Et, au delà de sa fonction strictement vivrière, le jardin devient un lieu d'agrément. Même résolution chez les Robinsons Suisses :

« Comme la nature avait entièrement déshérité Zeltheim, nos efforts d'embellissement se portèrent principalement sur ce point. Nous y transportâmes notre résidence pour les exécuter à loisir. Nous y plantâmes en quinconce tous ceux de nos arbustes qui ne redoutaient pas l'ardente chaleur, tels que les citronniers, les pistachiers et les pamplemoussiers, qui atteignent une hauteur extraordinaire et portent des fruits plus gros que la tête d'un enfant. L'amandier, le mûrier, l'oranger sauvage et le figuier d'Inde y trouvèrent aussi leur place. L'aspect du site fut ainsi changé ; à une plage brûlante, nous fîmes succéder un frais bosquet. »

Ainsi, le jardin devient si productif qu'il met les Robinsons à l’abri du besoin. Mieux, le Robinson de Michel Tournier instaure et planifie des festivités afin d'épuiser ses réserves. Dans les cas de Robinson Crusoé, du Robinson Suisse et de Marc Woolston ces rendements permettent de subvenir à de nouvelles vagues de colonisation.

AGRICULTURE ET ELEVAGE
 


Selon les cas, l'île est providentielle. C'est une terre-mère ou une maîtresse. On assiste au fil des récits à une installation durable, à l'aménagement et au gouvernement de l'île. Seul le Robinson de Michel Tournier abandonne toute idée d'appropriation et de domestication de l'île et s'inspire de Vendredi pour mener avec innocence une " vie sauvage ", une relation intime et naturelle avec son île, personnalisée et féminisée.

Avec les Robinsons, on aborde le cadre de l'économie domestique. Le passage à l'agriculture et à l'élevage apparaît comme un formidable raccourcis de l'évolution humaine comme le traduit très justement Michel Tournier :

« Comme l'humanité de jadis, il était passé du stade de la cueillette et de la chasse à celui de l'agriculture et de l'élevage. »

Le passage à la culture et à l'élevage nécessite un aménagement de l'espace : champs, basse-cour, corral. Il invite les naufragés à fabriquer, non sans peine, les outils nécessaires aux travaux agricoles et à la transformation des produits : vannerie, poterie, menuiserie, métallerie…C'est aussi l'occasion de digressions agronomiques :

« Harbert, n'attachant que peu d'importance à sa découverte, se disposait à jeter le grain en question, mais Cyrus Smith le prit, l'examina, reconnut qu'il était en bon état, et, regardant le marin bien en face :
" Pencroff, lui demanda-t-il tranquillement, savez-vous combien un grain de blé peut produire d'épis ?
- Un, je suppose ! répondit le marin, surpris de la question.
- Dix, Pencroff. Et savez-vous combien un épi porte de grains ?
- Ma foi, non.
- Quatre-vingts en moyenne, dit Cyrus Smith. Donc, si nous plantons ce grain, à la première récolte, nous récolterons huit cents grains, lesquels en produiront à la seconde six cent quarante mille, à la troisième cinq cent douze millions, à la quatrième plus de quatre cents milliards. Voilà la proportion. »

 

Il est souvent fait mention de basse-cour dans les Robinsonnades. Elle est primitivement constituée des volailles, cochons, chèvres, moutons, vaches, âne, oies, canards et même pigeons…transportés à bord des navires. Rares sont les animaux indigènes à être domestiqués à l'exception de quelques rares bovidés et équidés destinés au trait. Pour le reste, il s'agit d'animaux de compagnie : perroquets et autruches !

 

Les garennes de lapins ou d'agoutis sont considérés par les naufragés comme un vivier naturel dans lequel on peut puiser à volonté, un peu d'ailleurs comme dans ces bancs d'huîtres qui semblent inépuisables.

 

LE CANNIBALISME

 

Le roman d'aventure touche à l'exotisme. En cela c'est une relation où, selon les époques, les auteurs posent sur l'autre un regard particulièrement ethnocentrique, méprisant et critique, ou plus humaniste, compréhensif et empathique. Il faut toutefois accepter de replacer ces œuvres dans leur contexte comme nous y invite judicieusement un préambule d'une collection récente pour la jeunesse :

« Certains des propos que l'on pourra lire dans ce roman seraient inadmissibles aujourd'hui. N'oublions pas de les replacer dans le contexte de l'époque. »

 

Les Robinsonnades n'échappent pas à ce contexte. Les naufragés prennent possession de l'île, s'érigent en rois ou gouverneurs, en tout cas en colons. Ils investissent ce territoire vierge et légifèrent au sens propre. Ils endossent un rôle civilisateur et évangélisateur. Quant aux indigènes, ils sont mis en scène de manière cavalière au travers de rites, d'us et coutumes, vidées de leur sens, de mascarades ridicules et triviales. Jules Verne pousse un peu plus loin la parodie pour donner des accents de vérité à la mise en scène de la Robinsonnade William W. Kolderup imagine pour éprouver un neveu un peu rêveur !

 

Dans les Robinsonnades l'opposition interculturelle se cristallise autour de mœurs alimentaires : le cannibalisme. C'est un épisode croustillant des aventures de Robinson Crusoé qui, d'abord inquiet pour sa sécurité, décime finalement une bande d'indigènes et sauve Vendredi du festin auquel il était promis. Son premier acte d'acculturation sera de le dégoûter définitivement de la chair humaine en l'intimidant et en l'initiant à la gastronomie :

 

« Je commandai à Vendredi de ramasser ces crânes, ces os, ces tronçons et tout ce qui restait, de les mettre en un monceau et de faire un grand feu dessus pour les réduire en cendres. Je m'aperçus qu'il en avait encore un violent appétit pour cette chair, et que son état naturel était encore cannibale ; mais je lui montrai tant d'horreur à cette idée, à la moindre apparence de cet appétit, qu'il n'osa pas le découvrir : car je lui avais fait parfaitement comprendre que s'il le manifestait je le tuerais. »

 

« Après lui avoir fait ainsi goûter du bouilli et du bouillon, je résolus de le régaler le lendemain d'une pièce de chevreau rôti. Pour la faire cuire je la suspendis à une ficelle devant le feu -comme je l'avais vu pratiquer à beaucoup de gens en Angleterre- en plantant deux pieux, un sur chaque côté du brasier, avec un troisième pieu posé en travers du sur leur sommet, en attachant une ficelle à cette traverse, et en faisant tourner la viande continuellement. Vendredi s'émerveilla de cette invention ; et quand il vint à manger de ce rôti, il s'y prit de tant de manières pour me faire savoir combien il le trouvait à son goût, que je n'eusse pu ne pas le comprendre. Enfin il me déclara que désormais il ne mangerait plus d'aucune chair humaine, ce dont je fus fort aise. »


 

Michel Tournier ne manque pas quant à lui de décoder cette scène en y posant un œil d'anthropologue. Là encore, cet épisode doit être mis en perspective avec les nombreux récits des voyageurs qui découvrirent avec stupéfaction ces pratiques anthropophages dont ils furent parfois les premières victimes.


C'est oublier bien vite que dans certains naufrages les marins sont tentés ou transgressent même le tabou de l'anthropophagie. Des exemples romanesques ou authentiques peuvent être extraits des aventures d'Arthur Gordon Pym d'Edgard Poe, du Chancellor de Jules Verne ou des relations des survivants du naufrage de la Méduse. Il ne s'agit pas à proprement parler de Robinsonnades mais laissent présager des actes commis dans des conditions extrêmes !



Cet article est paru il y a quelques années déjà sur un site cuisine que j'animais alors : Abcuisine.
Le site avait été primé à l'occasion du festival Gastronomade d'Angoulême.
 
Par Gilles BARBA - Publié dans : DECRYPTAGE
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Mardi 16 juin 2009


Le terme de robinsonnade est un anthroponyme inventé par Karl Marx pour assimiler des récits de survie insulaire qui proliféraient à cette époque. Tous ces récits semblent calqués les uns sur les autres. Il y voit une bonne illustration de l’autarcie et des prémices du capitalisme.

Tous ces récits s’articulent de façon identique, à la fois dans la mise en scène : naufrage, épreuves de survie, rencontre avec l’Autre, le sauvage…et dans les thèmes développés : la solitude, les techniques et les métiers, les relations humaines, le développement personnel, la foi…

Or, dès qu’on aborde le corpus des robinsonnades, on se pose la question du mythe. Il ne s’agit pas de l’affirmer, encore faut-il l’argumenter ! Defoë n’invente rien. Il a un modèle en la personne de Selkirk, un marin abandonné sur une île pendant 4 ans. Son aventure est retentissante. Defoë l’amplifie, lui impulse le souffle de l’épopée. C’est un succès d’édition. De nombreux imitateurs lui emboîtent le pas.

Robinson devient un modèle. Il s’étoffe d’une dimension pédagogique qui n’échappe pas à Jean Jacques Rousseau qui en fait le livre unique de l’élève Emile ! Robinson entre ainsi à l’école. Il contribue à l’enseignement des sciences naturelles, à l’apprentissage des technologies, mais aussi à l’édification morale des jeunes lecteurs !

Robinson porte en lui des interrogations profondes sur le sens de l’humanité : vie naturelle ou modernité, relations à l’Autre, conscience de soi et vie spirituelle…La multiplications des productions constituent autant de versions, de variantes du récit d’origine, toujours semblables et différentes à la fois. Le succès n’est jamais démenti. L’actualité de Robinson foisonne : en librairie, au cinéma, au théâtre, à la télévision…Les aficionados de la télé-réalité et des jeux d’aventure vont même jusqu’à l’incarner dans Koh Lanta. La réalité rejoint la fiction. Les candidats s’investissent dans un rituel qui reproduit les épreuves des Robinsons.

 

LES ROBINSONNADES

 

Les robinsonnades sont soumises à un schéma narratif clairement identifié et les thèmes qui y sont développés sont récurrents : naufrage, rupture du lien sociale, solitude, épreuves de survie, rencontre de l’Autre - le sauvage, l’indigène, le rival, la femme…que sais-je ! -, le développement personnel, la vie naturelle, la colonisation de l’île, le retour à la civilisation. Evidemment chaque auteur investit le sujet avec ses préoccupations, ses convictions, ses illusions et la robinsonnade devient une élaboration intellectuelle, expérimentale et ludique.

Les Robinsons sont arrachés à la vie sociale dans des circonstances dramatiques et sont placés dans des situations inédites, extrêmes, qui renvoient aux instincts primitifs de la survie. Les naufragés ont les ressources vitales pour surmonter cette crise, seul, en couple ou en groupe, avec ou sans équipement, mais souvent avec le secours de la Providence. Les Robinsons, tels de nouveaux Adam, relèvent le défi de civiliser ces solitudes. Or, c’est rarement l’occasion d’une construction utopique mais une simple reproduction du modèle d’origine. A moins qu’il ne s’agisse d’une régression vers une sauvagerie originelle. C’est dans ces conditions extrêmes en tout cas que la robinsonnade dévoile la nature humaine.

L’identification au héro est spontanée. Elle renvoie aux jeux et aux joies de l’enfance : fabrication de cabanes, pique-nique, découverte de la nature…Il y a d’ailleurs dans le scoutisme des liens indéniables avec les robinsonnades. Lord Baden-Powell prend Kim, de Rudyard Kipling, comme modèle des éclaireurs. Il n’empêche que le contenu de son manuel pourrait s’adresser aux jeunes Robinsons.

A l’origine, Robinson Crusoé entre dans le registre des aventures maritimes. Ce sont des récits exotiques, de navigation, de voyages, de découvertes, de pirates…qui circulent de bouche à oreille dans les ports, les tavernes…et jusque dans l’arrière pays, là où régulièrement les capitaines viennent enrôler leurs équipages, pour la pêche hauturière, la marine de guerre ou la marine marchande. Les colporteurs, aussi, diffusent entre autre dans le monde rural et les couches populaires des récits bon marchés… Et quoi de plus palpitant que ces faits divers relatant la lutte de l’homme contre les tempêtes, les naufrages, les hivernages, la survie sur des îles inconnus, la solitude et le désespoir, les combats contre les bêtes féroces et les anthropophages ? La littérature jeunesse y puise tout naturellement la matière à des récits d’évasion.


Certains y voient quant à eux essentiellement l’influence et la présence de Dieu :

«Il y a peu de récits qui offrent autant d’intérêt, qui soient aussi instructifs et réveillent au même degré au fond de l’âme le sentiment religieux que les récits de naufrages. […] Une semblable lecture est donc un aliment des plus sains pour notre intelligence et notre sensibilité ; elle produit encore un effet meilleur, en ravivant notre foi. Qu’il est beau de voir ces marins, au milieu de la tempête, se jeter à genoux sur le pont du navire, lever les mains au ciel et implorer le secours de Dieu ! Ah ! C’est que dans ces moments terribles, on est vaincu par l’évidence des faits et obligé d’avouer l’impuissance de l’homme et l’empire souverain du Créateur !» - Les naufrages – épisodes intéressants, instructifs & édifiants recueillis par l’auteur des souvenirs de jeunesse – Casterman - 1892

Ces compilations de naufrages sont très répandues. Elles visent autant l’instruction des marins que le divertissement du public. D’ailleurs, entre réalité et fiction, il y a des allers-retours permanents qui sèment finalement la confusion dans les robinsonnades qui confondent trop facilement récits romanesques et mémoires ; au point que certains, s’ils reconnaissent le géni de Defoë, fouillent les annales et les chroniques pour y débusquer des Robinsons bien réels. C’est le cas de Ferdinand Denis dans «Les vrais Robinsons – naufrages, solitude, voyages» (A. Pigoreau, Successeur – 1860) :

«Nous ne donnons pas ici les Robinsons imaginaires, mais bien ce qu’on pourrait appeler les Robinsons de la nécessité. Pour exhumer ces curieuses histoires, il a fallu simplement interroger certaines annales oubliées de la marine et de vieilles relations de voyages parfois dédaignées.»

Il existe donc bien des Robinsons avant Robinson. Et aujourd’hui encore, lorsque l’on réédite les aventures de François Leguat «Naufragés de Dieu» (Phébus – 1995) on ne peut réprimer un cocorico :

«Les Français possédaient un Robinson (publié avant celui de Defoë) et ils l’avaient oublié ! Et le plus fort de l’affaire est que l’ouvrage qui nous conte ses aventures n’est pas un roman : François Leguat a bien existé, il a bel et bien vécu (entre 1690 et 1698) l’impossible histoire qu’il nous relate ici par le détail – et, dernier miracle, il a eu l’âme assez généreuse pour en faire un grand livre.»

Le naufrage, le crash, l’accident de voiture ou de train sont à l’origine de la robinsonnade. Ce sont des circonstances tragiques, morbides qui marquent une rupture violente et peut-être définitive avec famille, la communauté, la nation, le monde. Cet épisode préliminaire fait l’objet de représentations mouvementées, fortes en émotions, en manœuvres désespérées : tempête, mer déchaînée, mats brisés, voiles déchirées, coques éventrées, chaloupes chavirées, noyades, corps jetés sur la grève, plus mort que vifs.

Cette lutte contre les éléments échappe un peu à la compréhension du lecteur contemporain peu familiarisé avec le jargon de la marine à voile. Mais il perçoit intuitivement l’emphase héroïque de cette lutte inégale entre l’homme et la mer. Et l’océan réserve toujours bien des surprises, même aux skippers les plus expérimentés et aux voiliers les plus modernes. Yves Parlier raconte d’ailleurs les péripéties de son Vendée Globe 2000-2001 dans un ouvrage intitulé «Robinson des mers» (Robert Laffont – 2001).


Pour autant, tous les Robinsons ne sont pas strictement des naufragés. Certains sont tout bonnement débarqués et abandonnés avec armes et bagages à la suite d’insubordinations. C’est le cas de Selkirk dont les mésaventures ont servi de modèle à Defoë pour imaginer son Robinson. Sa vie est à son tour romancée par Willy Bourgeois dans «Selkirk le solitaire» paru chez Marabout Junior en 1959. Et plus sérieusement les deux récits biographiques de Diana Souhami et de Ricardo Uztarroz brossent le portrait d’une forte personnalité. L’abandon de matelots n’est pas si insolite. C’est aussi le cas de Ben Gunn dans « L’île au trésor » de Robert Louis Stevenson. Voici ce qu’il révèle au jeune Jim Hawkins fraîchement débarqué :

«- Trois ans ! M’écriais-je. Avez-vous fait naufrage sur cette île ?

- Non, camarade, dit-il, je suis un marron.

Je connaissais ce mot et je savais qu'il se rapportait à une affreuse punition, en usage parmi les pirates. Elle consiste à déposer le coupable dans une île déserte et lointaine, avec une provision de poudre et de plomb, et à l'y abandonner pour toujours.»

Au sens figuré, les deux guerres mondiales nous offrent quelques curieux Robinsons : des déserteurs, des vaincus en pleine débâcle ou des oubliés, américains, japonais ou allemands, dans des îles du Pacifique. Les fugueurs, les orphelins, fuyant leurs familles d’accueils ou tout bonnement abandonnés sont aussi à leur manière des Robinsons. Ils s’inscrivent dans la mouvance des romans d’Hector Malot, de Mark Twain ou de Charles Dickens par exemple. Plus récemment, des écologistes rompent avec le monde moderne et rejoignent quelques paradis de l’océan Pacifique où ils mènent une vie naturelle.

L’île est par excellence le lieu de la robinsonnade mais pas seulement. Au sens large, le récif, la côte inhospitalière, l’iceberg, l’oasis, la planète lointaine…mais aussi de solitudes telles que la forêt vierge, la montagne, la banquise…ou de lieux de réclusion, sous terrain, sous marin, aérien ou encore de lieux plus intimes, plus anodins tels que la chambre, la cellule, la caserne, l'hôpital…deviennent de métaphores de l’île.

L’île est une représentation du paradis. Elle est providentielle, idéale, idyllique. Elle offre ses provendes aux naufragés. Il leur suffit de tendre la main et de s’abandonner à ses richesses. Elle est personnifiée, féminisée, érotisée. Parfois, elle est rétive. C’est l’île vierge, dense, impénétrable, dangereuse, putride, vénéneuse, mortifère. C’est l’île stérile, le rocher, le récif battu par l’océan, pire, l’iceberg ! Cette île hostile, pavée d’adversité, ressemble un peu à l’enfer !

Les Robinsons sont néanmoins des héros civilisateurs. Ils investissent l’île, la colonisent, la cartographient, nomment chaque endroits, s’organisent, légifèrent, gouvernent. Ils se font pionniers, à la fois cultivateurs, éleveurs et artisans. L’île, aménagée, apprivoisée, domestiquée, fructifie jusqu’à produire des excédents ! C’est le symbole de la dynamique du capitalisme par opposition à l’isolement et l’autarcie. La crainte persistante de la pénurie stimule un réflexe d’accumulation. Le travail devient une valeur essentielle de la personnalité de Robinson Crusoé. Il est associé aux principes même du protestantisme. L’utopie en prend pour son grade. Pas d’élucubration sociale, juste une reproduction. L’exemple le plus significatif est celui du «Cratère» de Fénimore Cooper dans lequel Marc Woolston métamorphose brièvement un récif volcanique stérile en une contrée fertile. La colonisation est fulgurante mais débouche sur des troubles politiques et la légitimité de Marc Woolston à gouverner désormais. Le problème est vite résolu : un séisme engloutit finalement l’archipel.

Pour autant, la survie n’est pas acquise. Les secours sont hypothétiques. Les Robinsons ne peuvent compter que sur leurs propres ressources et les débris d’une épave, derniers vestiges de la société matérielle. On perçoit une sorte d’émulation entre auteurs qui consiste à dépouiller leurs héros pour mieux les éprouver. Jules Verne fait réagir Flip aux aventures douces heureuses du «Robinson Suisse» :

«A souhait. Flip, parlant ainsi, oubliait que dans ce récit imaginaire, l'auteur a tout mis, industrie et nature, au service de ses naufragés. Il leur a choisi une île toute particulière, sous un climat où les rigueurs de l'hiver ne sont point à craindre. Chaque jour, ils trouvent, à peu près sans chercher, l'animal ou le végétal dont ils ont besoin. Ils possèdent des armes, des outils, de la poudre, des vêtements ; ils ont une vache, des brebis, un âne, un porc, des poules ; leur vaisseau échoué leur fournit en abondance le bois, le fer, les graines de toute espèce ! Non ! la situation n'était pas et ne pouvait pas être la même ! Les naufragés suisses sont des millionnaires ! Ceux-ci sont des malheureux, réduits au plus complet dénuement, qui ont tout à créer autour d'eux !» - L’oncle Robinson. Amusant n’est-ce pas ?


Les Robinsons ont les ressources vitales pour surmonter les épreuves. Ils mobilisent leurs connaissances, leurs compétences, leur imagination, leurs qualités morales : travail, courage, solidarité. Tout est transformé, détourné, adapté pour satisfaire les besoins primaires : se loger, se nourrir, se vêtir et puis le superflu ! A l’occasion les auteurs révèlent ces hommes universels que sont le marin et l’ingénieur : Master Ready - «Le naufrage du Pacifique» du Capitaine Frédéric Marryat - et Cyrus Smith - «L’île mystérieuse » de Jules Verne. On y associe quelques domestiques indigènes  - Guapo dans «Les exilés dans la forêt» du Capitaine Mayne-Reid - ou esclaves affranchis - Cudjo dans «Les Robinsons de terre ferme» du Capitaine Mayne-Reid et Casimir dans «Les Robinsons de la Guyane» de Louis Boussenard.

Et les héros modernes ? On en découvre toute une ribambelle dans le feuilleton Lost : un chirurgien, un yakusa, un gagnant du loto, deux escrocs, un soldat de la garde républicaine de Saddam Hussein, une rock star déchue, un agent de recouvrement, une femme enceinte, un organisateur de mariages…Le fait est que la robinsonnade est une seconde chance pour chacun d’eux ce qui explique le jeu subtil des flash-back et flash-forward pour dessiner l’évolution de leurs personnalité.

La solitude est le thème essentiel des robinsonnades. Elle invite à toutes les digressions, à tous les commentaires. Dès l’origine, Defoë surenchérit sur l’aventure de Selkirk en prolongeant le séjour de Robinson de 4 à 28 ans, une absence plus longue que celle d’Ulysse dans l’Odyssée. Le thème de la solitude est le premier que Robinson Crusoé commente dans le troisième volume de ses aventures intitulé «Réflexions sérieuses et importantes» :

« On croit sans peine que j’ai une grande variété de pensées sur les circonstances ennuyeuses de cette vie solitaire, dont j’ai donné un fidèle tableau dans les volumes précédents, et dont le lecteur aura gardé sans doute quelque idée dans sa mémoire. J’ai douté quelque fois, qu’il fût possible de soutenir un pareil état, surtout dans le commencement, lorsqu’un changement si terrible doit faire de profondes impressions sur une imagination qui n’y est pas accoutumée. D’autre fois, j’ai été surpris, qu’une situation pareille pût être une source de chagrin et de tristesse. Quand nous jetons un œil attentif sur le théâtre de la vie humaine, où nous jouons tous notre rôle, nous voyons distinctement que la pièce que chacun de nous y représente, n’est, à proprement parler, qu’un soliloque. » - Texte accessible sur le site Gallica – Dossier sur les utopies.

Les questions de la solitude et de l’altérité sont indissociables. En d’autres termes l’homme n’est-il qu’un être social ou peut-il s’épanouir dans l’isolement ? Les robinsonnades semblent répondre que oui ! Ne serait-ce que parce que dans sa solitude l’homme se rapproche de Dieu. C’est la voie de l’érémitisme. Et Dieu sait si Robinson entretient des affinités avec les pères de l’Eglise !

Cette thèse est propre à Daniel Defoë, le séminariste, car la réalité est plus pénible. Defoë n’ignore pas que Woodes Rogers lorsqu’il découvre Selkirk, découvre un sauvageon, « un homme vêtu de peaux de chèvres, à la figure encore plus sauvage que ses vêtements » et qui « avait si bien perdu l’habitude de parler, qu’il avait de la peine à se faire comprendre ». (Jules Verne – Les grands navigateurs du 18ème siècle – Ramsay – 1977). L’histoire de Selkirk est un exemple typique des effets régressifs de l’isolement.


Au contraire, Robinson résiste farouchement à la dépression et à la régression. Il maintient un dialogue intérieur, se reconvertit et conclue en quelque sorte une nouvelle Alliance avec Dieu. Il est le seul rescapé. Il y a bien là un signe à son adresse. Il positive donc dans une recréation comme ces célèbres prédécesseurs bibliques, Adam et Noé.

La rencontre de l’Autre, l’indigène, le sauvage, le cannibale est un épisode remarquable de la robinsonnade. L’Autre, c’est Vendredi mais pas seulement ! L’Autre c’est l’homme aux cent visages. Tout l’éloigne du naufragé à commencer par sa langue, son impudeur, son alimentation…C’est une rencontre manquée où Robinson s’impose en maître, bienveillant, bienfaiteur, précepteur, rédempteur. Dans cette vision ethnocentrique Vendredi est relégué au rôle de faire-valoir. Il est dénaturé, caricaturé, vilipendé dans une littérature populaire au service de l’idéologie coloniale.

Michel Tournier revisite le sujet. Pétri d’humanisme, à l’école d’anthropologues tel que Claude Lévi-Strauss, il déplace notre regard et rend hommage à l’humanité du sauvage. Il réhabilite la différence ! L’approche de Michel Tournier marque durablement le genre de la robinsonnade. Il renvoie gentiment mais sans concessions aux oubliettes le paternalisme colonial, le raciste larvé ou déclaré. L’Autre devient notre égal, voir même meilleur, car sa vie naturelle est respectueuse, adaptée à une sorte de contrat naturel, écologique ! Il est désormais un point de mire.

Mais à sauvage, sauvage et demi. Après tout, lorsque nos Robinsons s’effondrent, lorsque leurs certitudes se fissurent sous la pression de la solitude, lorsque le temps qui passe ruine tout espoir, lorsque le lien social n’est plus qu’une peau de chagrin. N’est-ce pas Robinson lui même qui régresse et bascule inconsciemment dans le nihilisme, la sédition, la sauvagerie aveugle…le meurtre ? Cette déchéance n’est-elle pas redoutable ? Derrières des manières bien policées et civilisée se cachent de dangereux psychopathes ! Mais rien de commun, là, avec un quelconque état primitif ! C’est pourtant bien ce qui couve dans les romans de William Golding «Sa majesté des mouches» (Gallimard – 1956) et sa parodie de Jean-Pierre Hubert «Sa majesté des clones» (Mango Jeunesse – 2002) ou de Marianne Wiggins «L’île de nos rêves interdits» (Robert Laffont – 1990). Quant à l’enfer du Batavia, bien réel celui-là, il confine au récit d’épouvante. Néanmoins cela semble bien marginal.

Robinson sur son île se reconnaît à son accoutrement de guenilles, à son physique musculeux, son teint basané, son poil hirsute et sa longue barbe, à sa conversion existentielle. Robinson se métamorphose. Touché par la solitude, il médite. Il accède à un autre niveau de conscience, un sentiment religieux diffus, le sentiment de faire corps avec l’île, avec l’univers. Bref il épouse la vie naturelle comme d’autres prononcent leurs vœux. De façon plus moderne, Robinson s’interroge sur ses valeurs, sur le sens de sa vie, la place de la famille, du travail…Il se lance dans une introspection qui agit comme une autoanalyse. Le voilà enfin prêt à rejoindre la société ! Quant aux enfants et adolescents, ils réalisent un parcours d’initiation qui leur permet d’acquérir courage, autonomie, discernement, confiance en soi…Bref, l’envergure et la posture de l’adulte – ou soit disant !


Mais rien de ces grands remuements intimes n’est possible sans la durée. L’impact d’une journée passée sur «La roche aux mouettes» de Jules Sandeau sans commune mesure avec les 28 ans – 2 mois – 19 jours de l’aventure de Robinson Crusoé.

Le temps que l’on retiendra c’est celui de l’écriture. Rythme soutenu lorsqu’il s’agit de décrire des actions, rythme lent lorsqu’il s’agit d’égrener le quotidien par le menu, parenthèses des commentaires éducatifs. Il n’y a pas toujours de quoi exalter le lecteur ! C’est ce qui légitime chez de nombreux éditeurs les coupes franches et la censure de passages jugés subversifs. Que reste-t-il de l’œuvre au terme de ces épurations ?

Pour les Robinsons, le temps c’est celui de l’impatience des secours, de la fébrilité de la survie, de la suspension d’un quotidien banal, celui de la réflexion et de l’action. Les plus optimistes se projettent dans l’avenir. Dans l’expectative des secours les naufragés ne peuvent se contenter de vivre au jour le jour. Ce sont des managers nés, champions de la gestion de projet : objectif, moyen, réalisation. Les Robinsons construisent, produisent, thésaurisent. C’est l’une des critiques acerbes que Gilles Deleuze réserve au Robinson Crusoé de Daniel Defoë dans son article « Causes et raisons des îles désertes » in « L’île déserte et autres textes » - Editions de minuit – 2002 :

« La vision du monde de Robinson réside exclusivement dans la propriété, jamais on n’a vu de propriétaire aussi moralisant. La recréation mythique du monde à partir de l’île déserte a fait place à la recomposition de la vie quotidienne bourgeoise à partir d’un capital. Tout est tiré du bateau, rien n’est inventé, tout est appliqué péniblement sur l’île. Le temps n’est que le temps nécessaire au capital pour rendre un bénéfice à l’issue d’un travail. Et la fonction providentielle de Dieu, c’est de garantir le revenu. »

Pourtant, éthique protestante ou non, tous les Robinson ont les même tentations !

Le temps s’égrène au rythme des saisons. Encore sont-elles quelque peu déroutantes. Dans cet hémisphère sud, les saisons sont inversées. Sans parler de la saison des pluies, de la mousson, des cyclones, des tempêtes qui balaient parfois les moindres signes d’établissement. L’île recouvre sa virginité ! Chez le marin, il y a un paysan qui sommeille. Il sait qu’il y a un temps pour semer et un temps pour récolter. La nature est prodigue à condition d’en respecter les rythmes. Ici le calendrier prendrait vite des allures d’almanach. Il rythme aussi la vie religieuse ou du moins ce qu’il en reste c’est à dire essentiellement le repos dominical car nulle autre trace des temps forts cultuels.

 

TENTATION MYTHIFICATRICE

 

Le nom même de Robinson évoque chez tout un chacun un ensemble d'images, de scènes, d’impressions, de réflexions. Le récit est si fameux et les reprises si nombreuses que certains n'hésitent pas à l'ériger en mythe. L’affirmation est souvent péremptoire. Elle fait souvent l’économie de la moindre démonstration.

Un exemple au hasard : "L'œuvre finie est une réussite incomparable. Le personnage de Robinson est devenu mythique: vêtu de peaux de chèvre, paré d'un immense chapeau et d'un parasol fait de larges feuilles, un fusil à la main, Robinson résiste à l'angoisse, au découragement, et, grâce à sa patience et à son travail quotidien, parvient à s'organiser pour pouvoir survivre. Tour à tour maçon, chasseur, éleveur, menuisier, jardinier, il parvient au fil des mois à se loger, à se nourrir, à se vêtir. Il «apprivoise» alors le «bon sauvage» Vendredi qu'il convertit à la culture occidentale. Dès lors, la vie de Robinson, qui semblait être le drame de la solitude, apparaît comme «le plus heureux traité d'éducation naturelle» (Rousseau)."- Yahoo ! Encyclopédie.

L’affirmation ne se suffit pas à elle même ! Rien ne justifie, à priori, cette tentation si ce n’est une intuition communément admise et partagée. Or, faire l’impasse sur les motifs c’est faire l’économie du discours sur le mythe. Discours de spécialistes, certes, anthropologues, psychanalystes, historiens des religions, philosophes, critiques littéraires… Discours souvent hermétique, voire ésotérique pour le commun des mortels et qui, surtout, n’autorise pas de synthèse univoque et définitive.

C’est en vain qu’on cherchera quelque secours chez les critiques littéraire. Nulle trace de Robinson dans l’index du « Dictionnaire des Mythes littéraires » sous la direction de Pierre Brunel qui diffuse surtout des notices sur les héros et héroïnes des panthéons de l’antiquité grecque et romaine, biblique et des traditions orientale, asiatique, africaine…Quelques « mythes littéraires nouveau-nés » trouvent grâce néanmoins : Tristan et Iseult, Faust, Don Juan. Certains sont développés dans la collection Mythes dirigée par Pierre Brunel et Philippe Sellier chez Armand Collin (Prisme et U2). Entre les deux éditions du dictionnaire de 1988 et 1994 que j’ai eu en main apparaissent tout de même Guillaume Tell et Robin des Bois ! Alors, pourquoi le mythe de Robinson Crusoé si couramment admis n’entre-t-il pas dans le cénacle des héros mythique ?

Si dans la préface du dictionnaire Pierre Brunel tente d’harmoniser une approche théorique, par contre, les auteurs de la collection Mythes partent en ordre dispersé. Jean Rousset dans « Le mythe de Don Juan » en 1978, par exemple, tente l’aventure risquée de la justification mythique bien qu’il en ressente la fragilité :

« La question qui se pose en premier lieu est celle-ci : parlant de Don Juan, peut-on en parler comme d’un mythe ? Il importe de la poser, pour deux raisons : l’incertitude, la fluidité de la notion même de mythe, la situation particulière de l’histoire qui se raconte depuis plus de trois siècles sur le Séducteur et l’Invité de pierre. On va voir, la réponse, avant de se fixer, hésitera entre le oui et le non. »

Colette Astier fait quant à elle l’économie de l’introduction dans «Le mythe d’Œdipe» (1974). Enfin, André Dabezies dans « Le mythe de Faust » en 1972 simplifie la question et esquive l’essentiel du discours sur le mythe :

« On a beaucoup abusé du mot « mythe ». Prenons-le au sens propre comme désignant un récit (ou un personnage) exemplaire aux yeux d’une collectivité humaine, pour laquelle il exprime et éclaire un aspect de l’existence, soit en justifiant une situation, un trait de la condition humaine, soit en proposant une démarche active, un exemple à imiter (ou non), une norme morale ou un projet révolutionnaire.»

Voilà qui laisse le champ libre pour bricoler une analyse, sans avoir à se justifier sur telle ou telle approche intellectuelle sur le mythe.


Si tant est que l’on retienne donc l’hypothèse du mythe pour aborder le personnage de Robinson Crusoé, la première tentation serait de l’ancrer indubitablement dans une tradition orale. C’est l’une des caractéristiques du mythe sur laquelle l’ensemble des chercheurs semble d’accord. Il faudrait démontrer que Robinson n’est pas une génération spontanée. Qu’il appartient à une tradition de récits de gens de mer ou autres.

Faut-il alors éplucher le folklore, les contes et autres odyssées, sagas, chroniques pour trouver des traces anecdotiques de robinsonnades ? A priori, rien de très convainquant ! Mais il existe vraisemblablement des Robinsons avant Robinson. Les récits de naufrages sont aussi vieux que la navigation. Un peu partout doivent affleurer des récits de marins jetés sur une île, un récif, un rivage inconnu, inhabité voir inhospitalié. Si ils existent, ces récits sont par contre sans incidences dans l’imaginaire collectif avant la parution de Robinson Crusoé.

Concrètement, à l’origine de Robinson on découvre tout de même un certain Selkirk, marin frondeur, abandonné par son capitaine sur l’île de Mas a Tierra où il survécut seul un peu plus de 4 ans avant d’être secouru par Woodes Roger. Celui-ci lui réserve quelques lignes dans «La croisière autour du monde de 1708 à 1711». Mais c’est le journaliste Richard Steele qui popularise définitivement son aventure dans son journal « The Englishman ».

Defoë surfe donc sur l’engouement populaire et s’inspire de Selkirk pour esquisser le portrait de son Robinson Crusoé. Il fait preuve d’inspiration artistique tout autant d’opportunisme « marketing » en livrant les mémoires d’un naufragé au destin extraordinaire :

« La vie et les aventures étranges et surprenantes de Robinson Crusoé, marin natif de York, qui vécut seul sur une île déserte de la côte de l’Amérique près de l’embouchure du fleuve Orénoque, après avoir été jeté à la côte au cours d’un naufrage dont il fut le seul survivant et ce qui lui advint quand il fut mystérieusement délivré par les pirates. Ecrites par lui même. »

Le succès de librairie est immédiat même si le canular est éventé. On voit fleurir des éditions pirates et toute une littérature de colportage qui contribuent à pénétrer toutes les couches sociales et imprégner durablement les esprits.

« Le succès fut immédiat et prodigieux. Les libraires pirates eurent beau contrefaire le volume, d’autres en publier des abrégés, les journaux le produire en feuilleton, édition après édition s’enlevait si vite que Taylor dut recourir à plusieurs imprimeurs à la fois pour satisfaire la demande. » - « Daniel Defoe » - Denis Marion – Fayard – 1948.

Defoë tentera bien de reprendre l’avantage en publiant une suite. Evidemment, elle a moins de succès ! Et pour cause, ce qui a frappé l’imagination c’est moins le personnage que les circonstances de l’intrigue. D’ailleurs l’épisode insulaire et les tribulations de la survie sont au centre des plagiats et autres pastiches…


Ces reprises constituent un éventail de variations. C’est bien là une autre des caractéristiques du mythe sur laquelle l’ensemble des chercheurs semblent d’accord. Le fait est qu’on assiste dès lors à une prolifération de récits de naufragés et de survie insulaire, à une massification de la diffusion des robinsonnades. Les titres se multiplient et au besoin, on rebaptise sans complexe des œuvres assimilables. C’est ainsi que « L’habitation du désert » de Mayne-Reid devient « Les Robinsons de terre ferme » ou « L’aquarium du Bon Dieu » de Gorski devient « Le Robinson sous-marin ». Les versions populaires et jeunesses sont standardisées. On expurge, on ampute les textes. On les investit d’idéologies pédagogiques et morales. Robinson sort aussi du champ du roman d'aventure dans lequel on le catalogue par facilité. Il monte sur les planches de l'opéra (Hoffman) ou du théâtre. Il perce l'écran : film, téléfilm, real télévision, dessin animés....Cela en ferait un mythe moderne, contemporain d’une extraordinaire vitalité !

Contrairement aux contes qui s’appauvrissent, s’étiolent une fois collectés et épinglés sous forme d’une version édulcorée pour la jeunesse ; le Robinson de Defoë est un mythe en expansion aux multiples ramifications où chaque auteur apporte son éclairage à un récit à la fois codifié et très libre. La robinsonnade devient un véritable laboratoire anthropologique. Cela n’a d’ailleurs pas échappé à Jules Verne qui écrit :

« Bien des Robinsons ont déjà tenu en éveil la curiosité de nos jeunes lecteurs. Daniel de Foë, dans son immortel Robinson Crusoé, a mis en scène l’homme seul ; Wyss, dans son Robinson suisse, la famille ; Cooper, dans Le Cratère, la société avec ses éléments multiples. Dans L’Ile mystérieuse, j’ai mis des savants aux prises avec les nécessités de cette situation. On a imaginé encore le Robinson de douze ans, le Robinson des glaces, le Robinson des jeunes filles, etc. Malgré le nombre infini des romans qui composent le cycle des Robinsons, il m’a paru que pour le parfaire, il restait à montrer une troupe d’enfants de huit à treize ans, abandonnés dans une île, luttant pour la vie au milieu des passions entretenues par les différences de nationalité, - en un mot, un pensionnat de Robinsons. » (Jules Verne Deux ans de vacances – Le livre de poche – 1999)

Les successeurs de Defoë, donc, lui emboîtent donc le pas et créent une lignée de Robinsons qui se propagent au travers des genres artistiques : roman, nouvelle, poésie, opéra, théâtre, humour, bande dessinée, dessin animé, télé-films, cinéma, jeux de rôle, jeux vidéo... C’est surtout un thème transversal de l’univers littéraire. Il visite le roman populaire, le roman d’aventure, le roman sentimental, la science fiction, la littérature jeunesse, le document, la bande dessinée, le roman policier… Robinson est omniprésent ! A moins que ma curiosité ne m’obnubile !

Cette prolifération n’échappe pas, à l’époque, à Karl Marx qui crée l’anthroponyme «robinsonnade» à l’occasion d’une démonstration d’économie dans les premières pages du Capital. En tout cas, Robinson dans son île intéresse les économistes. C’est d’ailleurs le point de départ d’une théorie sur la dynamique du capitalisme traitée de façon humoristique par René Lucien dans « L’île déserte » (Editions La France, l’Europe et le Monde – 1970). C’est aussi l’objet d’une longue et riche étude réalisée par Réseau d'Activités à Distance sur Internet (www.rad2000.free.fr). Michel Tournier n’est pas si éloigné lorsqu’il assène une vision historique dans «Vendredi ou les limbes du Pacifique» : «Comme l'humanité de jadis, il était passé du stade de la cueillette et de la chasse à celui de l'agriculture et de l'élevage.»

En tout état de cause, les aventures insulaires de Robinson deviennent un raccourci du long cheminement de l’humanité dont les grandes étapes seraient la maîtrise du feu, la poterie, la fabrication des premiers outils, le passage de la cueillette à l’agriculture, l’organisation sociale, la civilisation matérielle. Voilà peut être la signification du mythe! Ce que Gilles Deleuze résume assez bien dans son article intitulé «Causes et raisons des îles désertes» à savoir la notion de recréation mythique :

« D’abord, c’est vrai qu’à partir de l’île déserte ne s’opère pas la recréation elle-même mais la re-création, non pas le commencement mais le re-commencement. Elle est l’origine, mais l’origine seconde. A partir d’elle tout recommence. L’île est le minimum nécessaire à ce recommencement, le matériel survivant de la première origine, le noyau ou l’œuf irradiant qui doit suffire à tout re-produire. »

On touche là au mythe universel des origines et de la création.


Mais revenons à la forme du récit. On dit généralement que le mythe appartient au mode de transmission oral et que le passage à l’écrit fixe souvent une version réductrice du récit. Pierre Brunel en fait état dans sa préface du « Dictionnaire des mythes littéraires » :

« Il y a même, chez certains Modernes, l’idée vivace que la littérature est l’adversaire du mythe. Non plus parce que la surcharge mythologique l’affaiblit, mais parce que le mythe s’y dévalue. Denis de Rougemenot n’est pas éloigné d’une telle position quand, dans L’Amour et l’Occident il distingue deux moments de la profanation du mythe : la naissance à la littérature, le déclin dans la sous-littérature. Et Claude Lévi-Strauss lui-même, comme fasciné par la pureté et la force des oppositions structurales qu’il a fait apparaître dans le mythe (sa célèbre analyse du mythe d’Oedipe, celle que Marcel Détienne a faite du mythe d’Adonis), tend à dénoncer la littérature comme charpie, délayage, « dernier murmure de la structure expirante », désagrégation, dislocation. »

Heureusement, on peut toujours avoir recours à Roland Barthes pour sortir le mythe de l’ornière et tenter de mettre tout le monde d’accord :

« Cette parole est un message. Elle peut donc être bien autre chose qu’orale ; elle peut être formée d’écritures ou de représentations : le discours écrit, mais aussi la photographie, le cinéma, le reportage, le sport, les spectacles, la publicité, tout cela peut servir de support à la parole mythique. »

Une des explications à cet essor se trouve chez Jean Jacques Rousseau qui élève Robinson Crusoé au rang de livre unique de l’éducation de son Emile :

«Puisqu’il nous faut absolument des livres, il en existe un qui fournit, à mon gré, le plus heureux traité d’éducation naturelle. Ce livre sera le premier que lira mon Emile ; seul il composera durant longtemps toute sa bibliothèque, et il y tiendra toujours une place distinguée. Il sera le texte auquel tous nos entretiens sur les sciences naturelles ne serviront que de commentaire. Il servira d’épreuve durant nos progrès à l’état de jugement ; et, tant que notre goût ne sera pas gâté, sa lecture nous plaira toujours. Quel est donc ce merveilleux livre ? Est-ce Aristote ? Est-ce Pline ? Est-ce Buffon ? Non ; c’est Robinson Crusoé.»

Les robinsonnades deviennent ainsi de véritables outils pédagogiques à l’intention de la jeunesse. Elles servent à l’édification morale et à l’apprentissage intellectuel. Citons quelques lignes qui éclairent la politique éditoriale de Pierre-Jules Hetzel à ce sujet :

« Pour Hetzel, Le Magasin d’éducation et de récréation avait la double mission de divertir et d’instruire, et la couverture donnait le ton : un bébépotelé, avec des lunettes et un coupe-papier, suggérant une lecture déjà adulte, laissait entendre qu’on y trouverait des textes sérieux mais en même temps conçus pour des enfants. Hetzel s’occupait lui-même de la publicité des romans de Jules Verne, présentés comme des ouvrages sérieux et scientifiques, démontrant les pouvoirs de la science et de l’énergie humaine face aux adversités. Sa publicité s’adressait à l’ensemble de la famille, à « la lecture en commun faite au coin du feu », autre manière d’en souligner les vertus pédagogiques et d’inviter à une lecture scientifique et positiviste des Voyages extraordinaires. » (Histoire de la lecture dans le monde occidental – Sous la direction de Guglielmo Cavallo et Roger Chartier – Seuil – 2001)

Robinson Crusoé est même décliné sous la forme de manuels scolaires. Le premier s’intitule « En lisant Robinson Crusoé – Premières Notions d’Education sociale » (J. Blondot – Paul Coquemard éditeur – 1921). Il a une visée clairement idéologique. On y traite entre autre du progrès, de la division du travail, de la solidarité sociale, de la guerre… ! Le second est un abrégé de l’anglais édité chez Masson en 1925. Plus récemment des guides nature sur la sur la mer, la campagne, la forêt, les arbres, la randonnée, la montagne mais aussi la ville, le jardin, le v.t.t…Il reste l’idée que Robinson Crusoé est un récit exemplaire susceptible de nous éclairer sur l’univers qui nous entoure.


Plus significative encore est l’irruption de Robinsons dans la télé – réalité. La chaîne américaine CBS produit une formule de jeu d’aventures baptisé « Survivor ». Le concept est repris en 2001 par TF1 sous le titre de « Koh Lanta », préféré à celui de « Opération Robinson ». Qu’importe, l’intention était là ! On aura beau critiquer le genre et le dispositif, les candidats se bousculent pour participer à l’aventure et chaque samedi soir ce sont plus de 6 millions de téléspectateurs qui communient devant leur petit écran.

Koh Lanta est un concept de télé réalité parfaitement scénarisé. En 2001 le rideau se lève sur un radeau qui accoste une île tropicale de l'océan Indien :

« plage de sable fin, fonds marins exceptionnels, coraux, eau limpide, poisson quasiment domestiqués (ils ne sont pas farouches parce qu'ils ne sont pas chassés) ; tous les ingrédients sont là pour vivre en Robinson Crusoé. » (www.azureva.com/thailand/magazine/kho-rok.php3).

Les images touristiques cèdent pourtant vite le pas à l'aventure. Au menu : faim, soif, petits bobos et zizanie. Un jeu de survie qui ne convient guère aux baroudeurs misanthropes. Jean Luc, le fusilier marin nostalgique, en fait les frais.

Deux saisons plus tard, les spectateurs en demandent plus : « Les études ont montré que les téléspectateurs ont envie de voir les aventuriers se débrouiller sur l'île, comment ils trouvent l'eau et chassent les animaux. » Voilà donc nos Robinson immergés au Panama : « destination qui remplit parfaitement le contrat : faune et flore inamicales, climat hostile, mer omniprésente, éloignement, disette, solitude… Pour le reste, Matt Mather, producteur du jeu, a veillé à "monter d'un cran" la difficulté des épreuves comme les conditions de survie. L'enfer est bel et bien au rendez-vous pour les 16 aventuriers. » (www.tf1.fr/kohlanta/0,,922128,00.html).

La dernière situation que l’on rencontre fréquemment, c’est l’identification. Certains individus se rebaptisent eux-mêmes Robinson parce que leurs épreuves ont quelques affinités avec celles de Robinson Crusoé. C’est parfois une attitude un peu péremptoire qu’on soupçonne d’être marketing. Robinson fait vendre ! C’est ainsi que le navigateur Yves Parlier, par exemple, fait sa promotion en éditant son «Robinson des mers» dans lequel il raconte ses mésaventures au cours du Vendée globe 2000-2001. Avant lui, Bernard Gorski romançait ses expériences de plongée sous-marine dans un récit intitulé « L’aquarium de Dieu » (Editions de la pensée moderne – 1961) transformé quelques années plus tard en « Robinson sous-marin » (Albin Michel – 1972).

Lorsque ce ne sont pas les personnes elles-mêmes qui s’arrogent cette identité, ce sont les journalistes et autres qui en font leur manchette. Certainement que cela augmente le tirage ?

En tout cas, au cours de l’été 2003, La Gazette de Nîmes titrait «Camargue : les derniers Robinson de Beauduc». On ne manquera pas de sourire des signes extérieurs du Robinson moderne :

«Pas de maire, pas d’électricité, pas d’eau courante : seulement un facteur et des impôts locaux. Perdu sur un banc de sable à 10 km de Salin-de-Giraud, les 400 cabanons de Beauduc accueillent pêcheurs et plaisanciers en toute liberté. Une dizaine d’entre eux y vivent hiver comme été.»

C’est le dernier aspect du mythe que j’avais relevé en lisant « La cuisine du sacrifice en pays grec » de Marcel Detienne et Jean pierre Vernant à savoir l’articulation entre le mythe de Prométhée et les rites de la boucherie et de la cuisine sacrificielle. Koh Lanta deviendrait en quelque sorte une mise en scène du mythe de Robinson. On a dépassé là la simple interprétation du personnage romanesque car on est dans une incarnation – un jeu de rôle - où chaque candidat rappelle si besoin est le dénuement de l’homme privé de ses repères, la distance qui s’est instauré entre les besoins primaires et le confort de la civilisation matérielle, les nécessités de la survie : connaissances, compétences et comportements. Le vainqueur, l’ultime survivant, est à la fois le dernier et le premier maillon du cycle des éternels recommencements.

 

Voilà, par facilité, on peut militer pour une reconnaissance du mythe de Robinson Crusoé. Ce n’est pas un cas isolé, il existe de nombreuses créations littéraires modernes qui font écho et trouvent des prolongements au-delà de l’œuvre originale pour entrer dans l’inconscient collectif. Il faudrait leur appliquer une méthode d’analyse plus claire et plus systématique. Mais ça, c’est un travail de spécialiste !

Quant à Robinson Crusoé, il serait intéressant de mettre le récit en relation avec d’autres récits relatifs à la création pour essayer d’identifier un fond commun peut être mais aussi d’en déduire l’originalité et la modernité.

Par Gilles BARBA - Publié dans : DECRYPTAGE - Communauté : Litterature
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Mercredi 20 mai 2009


1629, le Batavia, fleuron de la Compagnie Néerlandaise des Indes Orientales – la V.o.c – en partance pour Java, fait naufrage dans l’archipel des Abrolhos de Houtman à quelques encablures de l’Australie. Le voyage a été ponctué d’altercations, d’incidents, de jalousies et de concupiscence. Le navire est devenu le théâtre d’un huis clos tout à la fois cornélien et vaudevillesque. La belle Lucretia Van der Mijlen fait tanguer la libido de l’équipage mais elle reste inaccessible. Tous chavirent dans un refoulement malveillant. De concert, le capitaine Arien Jacobz et Jéronimus Cornelisz – un apothicaire reconverti dans le commerce - complotent pour s’emparer du navire et des trésors convoyés pour le commerce des épices. Mais les pirates en sont pour leurs frais car le Batavia fait naufrage avant la mutinerie.


Bon nombre de survivants s’installent sur des îlots visiblement stériles tandis que le capitaine Arien Jacobz et le subrécargue Francisco Pelsaert – véritable représentant de la V.o.c - s’enfuient à bord d’une chaloupe pour chercher du secours. Désormais seule autorité légale sur ce qui deviendra le Cimetière du Batavia, Jéronimus Cornelisz, miraculeusement sauvé du naufrage s’entoure des mutins, noyaute le Conseil instauré par les premiers rescapés, les disperse sournoisement sur différents îlets – l’île au traître, l’île des otaries, l’île haute - sans moyens de communication ni vivres.


Commence alors son gouvernement macabre. Il instaure progressivement et subtilement un régime de Terreur et fait éliminer les gêneurs, les bouches inutiles. Sa stratégie ? Réduire la population, s’accaparer les ressources et le butin de la Compagnie en attendant de capturer le vaisseau de secours. C’est beaucoup d’ambition pour cet éternel looser.

Jéronimus a soif de revanche. La vie l’a malmené : faillite, mort d’un enfant en bas âge, humiliations publics, spectre de la prison pour hérésie… Détourner le navire et faire main basse sur l’or qu’il transporte, est l’occasion rêvée d’une revanche, quitte à s’acoquiner avec des pirates, quitte à régner par la terreur et la barbarie sur une poignée de survivants. 115 personnes seront ainsi cruellement assassinées ! Jéronimus est désormais désigné comme psychopathe ! En tout cas, c’est la thèse généralement admise et reprise en chœur par tous les chroniqueurs.

L’enquête que Mike Dash consacre à cette affaire est certainement l’investigation la plus minutieuse et la mieux documentée sur le sujet. Elle s’intéresse au passé de Jéronimus et à ses accointances intellectuelles, philosophiques et mystiques avec le peintre Torrentius afin de dégager une psychologie trouble et tenter de percer à jour ses motivations.


Certes, Mike Dash a fait un beau travail d’historien. C’est une somme, que dis-je un monument ! Mais il est loin d’épuiser le sujet me. D’ailleurs, il passe complètement à côté de tout ce qui touche à la psychologie sociale ! Mike Dash est doué pour exhumer les archives, enquêter sur les protagonistes, démêler le psychodrame, voir le théâtraliser. Il est parfaitement pertinent pour restituer les stratégies commerciales de la Voc, décrire l’armement du vaisseau, la navigation, son commandement, mais aussi pour éclairer les controverses religieuses et les hérésies de l’époque et en particulier celle de Torrentius, le présumé mentor de Jéronimus. C’est d’ailleurs là que le bât blesse. Peut être donne-t-il à cette filiation intellectuelle plus d’importance qu’elle n’en a en réalité. C’est un élément de compréhension sans nul doute mais pas le seul.


Mike Dash aborde la tragédie du Batavia comme on exhume une affaire criminelle. Il reprend l’enquête tambour battant, lui donne un souffle romanesque – il a du talent pour camper les personnages, brosser les portraits, saisir les antagonismes et la montée de la violence, articuler la mécanique mélodramatique du naufrage, distiller les évènements, mettre en scène l’épouvantable carnage - mais voilà ce n’est pas un thriller ! Pas même une chronique judiciaire ! Il achoppe dans son réquisitoire sur les mobiles de Jéronimus et sur le diagnostique de sa psychose.


Jéronimus n’est pas un tueur psychopathe, au contraire, tout contribue à décrire un looser : faillite de son commerce d’apothicaire, victime de diffamation et de harcèlement de la part de la marâtre qui a transmis la syphilis à son nourrisson, poltronnerie au cours de l’évacuation du navire naufragé, incapacité à séduire Lucretia sans faire preuve d’intimidation, piètre négociateur pour duper la résistance de Wiebbe Hayes… En moins de deux il est ficelé au fond d’un cul de basse fosse ! Non, ça ne colle définitivement pas !

Du coup, Simon Leys a vraiment tort de se lamenter lorsqu’il publie le liminaire de ses Naufragés du Batavia :


« Il y a 18 ans que je caressais le projet d’écrire l’histoire des naufragés du Batavia. J’ai collectionné à peu près tout ce qui se publiait sur le sujet ; puis j’ai fait un séjour aux îles Houtman Abrolhos […] mais sans jamais me résoudre à écrire la première page de ce fameux ouvrage en gestation […]. Enfin Mike Dash vint. […] Cet auteur-ci a vraiment mis dans le mille – et il ne reste plus rien à dire. […]. Et maintenant, en publiant les quelques pages qui suivent, mon seul souhait est qu’elles puissent vous inspirer le désir de lire son livre. »


car une fois passé l’effet de surprise de cette tragédie et si l’on s’en remet à la stricte analyse des faits, la thèse du présumé psychopathe qui tire les ficelles ne fait pas long feu et c’est du côté de la philosophie et de la psychologie sociale qu’il faut mener des investigations pour comprendre l’irruption et l’escalade de la violence. Ce qui n’exclue pas la culpabilité de Jéronimus. Il n’est pas irresponsable !


La tragédie du Batavia se déroule en 2 temps. Premier temps, on constate une exacerbation des frustrations. La promiscuité à bord du navire génère des tensions. Les matelots triment et semblent contrariés par un commandement sans aucune connivence entre deux personnages qui se détestent cordialement de longue date : Arien Jacobz, le commandant de bord proprement dit et Francisco Pelsaert, le subrécargue, véritable décisionnaire puisqu’il représente la Compagnie et veille sur ses intérêts. Des soldats s’entassent dans un entrepont sordide dans des conditions de vie répugnantes. Seuls quelques passagers privilégiés mènent bon train : cabines spacieuses, repas délicats, discussions de salon…Bref, un concentré des fractures sociales !


Aux jalousies qui frémissent il ne reste qu’à ajouter une pincée de concupiscence pour obtenir un cocktail explosif. Lucretia Van der Mijlen, visiblement une très jolie femme, attire tous les regards et attise toutes les convoitises. Celle d’Arien Jacobsz d’abord, mais le capitaine est un personnage trop vulgaire pour intéresser cette aristocrate. Celle de Jéronimus Cornelisz, totalement timoré, frustré, incapable d’exprimer le moindre sentiment. Enfin, celle de Francisco Pelsaert, subjugué mais courtois et galant. C’est à lui que Lucretia semble accorder le plus d’attention – en tout bien tout honneur car c’est une femme mariée ! Or, sans le vouloir elle est devenue le sujet d’une concurrence sexuelle dont aucun des trois hommes ne sortira vainqueur puisque Lucretia les tient à distance. Un temps seulement, Zwaantie Hendricx, la propre chambrière de Lucretia, désamorce un peu les passions en s’offrant aux frasques du capitaine. Elle ne se gêne pas ensuite pour s’affirmer, narguer sa maîtresse et l’humilier en public. La frustration est telle que l’équipage organise un viol collectif symbolique puisque Lucretia est malmenée par des hommes masqués et barbouillée d’excréments jusque sur les parties génitales.


Là, on nage en plein dans ce que René Girard appelle le désir mimétique. De quoi s’agit-il ? Voyons ce qu’en dit Wikipedia ! « Nous empruntons nos désirs. Loin d’être autonome, notre désir est toujours suscité par le désir qu’un autre – le modèle – a du même objet. Ce qui signifie que le rapport n’est pas direct entre le sujet et l’objet : il y a toujours un triangle. A travers l’objet, c’est le modèle, que Girard appelle médiateur, qui attire ; c’est l’être du modèle qui est recherché. » En l’occurrence, le désir de Jéronimus – parfaitement au courant du guet-apens mais trop inhibé pour s’opposer à Arien Jacobz - est directement associé au statut social et à la réussite de son rival Francisco Pelsaert. C’est son antithèse en quelque sorte ! Et le fait d’être obsédé par le trousseau de Pelsaert et de parader plus tard sur l’île dans ses propres costumes confirme bien la convoitise. Pelsaert lui renvoie ses échecs. C’est une cause d’humiliation et l’on comprend mieux désormais que le projet de mutinerie répond à un besoin de réussite et de reconnaissance. L’accomplissement de son projet restaure sa confiance en lui et dans ses capacités, dope sa créativité et son emprise sur les autres à tel point qu’on lui prête un certain génie de la manipulation. La chute est lamentable !

Second temps : le naufrage. Il précipite les opportunismes et les égoïsmes. Il déclenche des mécanismes violents d’appropriation des ressources et des richesses ainsi que des mécanismes de régulation de la population confrontée au spectre de la pénurie mais aussi au besoin de certain de s’affirmer et de se pavaner. Le phénomène est parfaitement décrit par Jean Paul Sartre qui s’interroge sur le sens de l’Histoire dans « La critique de la raison dialectique ». Je ne suis pas assez brillant pour ingurgiter et digérer un tel pavé, mais on peut traduire en substance que c’est la gestion de la rareté qui génère toute une série de comportements d’adaptation et l’exclusion de bouches inutiles. Loin de dédouaner Jéronimus Cornelisz et la Terreur qu’il instaure, cette approche porte un nouvel éclairage sur la montée de la violence.


Je retiens d’abord ce commentaire de Jean Lacroix que j’ai trouvé sur le net :

« Dans un monde de la rareté, l’existence de chacun est un risque de non-existence pour les autres. Vivre alors c’est survivre, et la rareté définit le groupe par ses « excédentaires » : elle fait l’Autre comme contre-homme. La possibilité de la violence est ainsi donnée dans tous les rapports humains, y compris l’amitié et l’amour. »

Bertrand Saint-Sernin - un autre critique – complète :


« Toutefois, des mécanismes soit de mise à mort, soit de réduction délibérée du nombre des vivants existent dans toutes les sociétés et courent tout au long de l’histoire. Les vivants sont toujours des survivants ; ils ne tiennent pas leur supplément de vie de la chance, mais de l’élimination, furtive ou voyante, de victimes désignées par une conduite sociale. Celle-ci peut n’être ni réfléchie ni consciente elle n’en reste pas moins intentionnelle. Les hommes en sont responsables.»

Plus loin :

« Le désir de survivre, sous l’effet de la rareté, se métamorphose en pulsion meurtrières, sans qu’il y ait rien d’homicide en moi. La situation fait de moi l’agent conscient ou aveugle d’un processus par lequel la société à laquelle j’appartiens désigne ses membres. »

La violence serait un comportement collectif, un mécanisme social de sortie de crise qui dépasse les individus eux-mêmes. Ce serait le ciment du groupe, pire, une exigence ! La conjuration se lierait autour d’un serment ; les hommes isolés étant sans défense face à cette coalition, à cette fraternité.

Pour finir, on peut revenir à Jean Lacroix :

« La colère et la violence sont vécues en même temps comme terreur exercée sur le traître et comme fraternité entre les "lyncheurs". Toutes les conduites intérieures des individus (fraternité, amour, amitié aussi bien que colère et lynchage) tirent leur terrible puissance de la terreur même. De cette manière le groupe de fusion se transforme en groupe de contrainte : il crée son droit et se donne des institutions. La Terreur-Fraternité est juridiction. »

Au-delà de cette intuition géniale il faut bien avouer que les études qui portent sur la psychologie sociale, la dynamique de groupe, la cohésion et le leadership devraient apporter des éclairages tout aussi passionnants sur ce qui est en jeu. A l’origine de ces thématiques on retrouve « la psychologie des foules » de Gustave Le Bon et le prolongement que lui donne Sigmund Freud dans « Psychologie collective et analyse du moi », deux textes facilement accessibles sur le net. D’accord, on n’est pas à la pointe des sciences sociales – ça date ! – mais ça colle assez bien avec ce qui nous préoccupe ici, soyons indulgent !


La foule ou le groupe ne sont pas une somme d’individus. Ce sont des entités à part entière au sein desquelles chacun cède un peu de son identité, de son originalité et de son libre arbitre au profit d’une idée, d’un mouvement … L’individu n’exerce alors plus d’esprit critique et se laisse déborder par l’émotion. Il y a un effet de contagion, d’imitation. L’individu sacrifie son intérêt personnel à l’intérêt collectif et de là à penser qu’il n’est pas conscient de ses actes, il n’y a qu’un pas. Francisco Pelsaert n’est pas loin de le franchir au terme de l’examen de Jéronimus Cornelisz.


Mais cette dynamique n’est pas concevable sans leader. Voilà ce qu’en dit Freud : « Il doit être lui-même fasciné par une profonde croyance (en une idée) pour pouvoir faire naître la foi chez la foule ; il doit posséder une volonté puissante, impérieuse, susceptible d’animer la foule qui, elle, est dépourvue de volonté. » Ce doit être aussi un tribun « capable tantôt de provoquer dans l’âme collective les tempêtes les plus violentes, tantôt de la calmer et de l’apaiser. »


Gustave Le Bon et Sigmund Freud relèvent déjà aussi les débordements des individus au sein d’une foule (ou d’un groupe) : « Par le fait seul qu’il fait partie d’une foule, l’homme descend donc plusieurs degrés sur l’échelle de la civilisation. Isolé, c’était peut être un individu cultivé ; en foule, c’est un instinctif, par conséquent un barbare. Il a la spontanéité, la violence, la férocité, et aussi les enthousiasmes et les héroïsmes des êtres primitifs. » Ce phénomène est d’autant plus remarquable que l’individu dans une foule a un sentiment de toute puissance et d’invincibilité.


Pour clore la parenthèse, cette fraternité d’aspirants pirates est acculée à une sorte d’escalade. Pour certain, survivre c’est rejoindre la meute. Parmi eux, on croise le personnage saisissant de Jan Pelgrom de Bye, un mousse, qui découvre la violence, s’enivre des tueries et décompense littéralement à son tour. Eh oui, « Il est évidemment dangereux de se mettre en opposition avec elle (la foule), et pour assurer sa sécurité, chacun n’a qu’à suivre l’exemple qu’il voit autour de lui, à « hurler avec les loups ». Dans l’obéissance à la nouvelle autorité, on doit faire taire sa « voix de la conscience » dont les interdictions et les commandements seraient de nature à empêcher l’individu de jouir de tous les avantages hédoniques dont il jouit dans la foule. »


Les voilà nos psychopathes ! Tous les clichés décrivent les pirates comme une confrérie d’égaux, certes, mais surtout comme une fraternité de soudards brutaux, violents, spécialistes des abordages sanglants, des pillages, des orgies, des tortures… En l’occurrence Jéronimus Cornelisz est tout au plus permissif. Il ne prend jamais part aux sévices.


Voici comment Gilles Lapouge qualifie les pirates dans l’un de ses nombreux ouvrages sur ce thème, « Pirates, boucaniers, flibustiers » :


« De ces hommes « sans roi ni loi », la mort fut la souveraine. La course haletante des pirates n’est qu’une infatigable perdition. Leurs violences et leurs plaisirs, leurs fêtes, leurs rapines et leurs assassinats, tous les moments de leur existence sont caressés des seuls rayons de la mort.

Cette mort est d’abord celle qu’ils distribuent avec munificence : « Dans la république des pirates, dit le chirurgien Oexmelin, celui qui commet le plus de crimes était regardé comme un individu extraordinaire. » […]

Mais les équipages ne sont pas en reste de vilenie : des images nous montrent les hommes de l’Olonnais ou de Low occupés à tuer leurs prisonniers. On dirait qu’ils dansent. Ils ont l’air farceurs, enfantins, un peu malicieux. Ils savent que la mort les visitera bientôt : « Une vie brève mais gaie, telle sera ma devise » dit le dandy Bartholomew Roberts. »

Au final, entre les pirates et le trésor de la V.o.c il n’y a que des gêneurs, des bouches inutiles, des femelles ravalées au rang d’objets sexuels, les pions d’un jeu de massacre que Jéronimus semble arbitrer. Les rescapés sont trop nombreux sur l’archipel visiblement stérile pour survivre tous – c’est une erreur de jugement. Le meurtre s’est imposé comme une nécessité pour réguler le nombre des rescapés, pire, il est aussi devenu un divertissement.


Jéronimus a libéré les instincts meurtriers d’une meute de mutins. Il justifie le déchaînement de la violence. Il la couvre. Il l’autorise. Et là, pour le coup, la mystique héritée de Torrentius prend tout son sens et éclaire bien le contexte. Mike Dash prend toutefois beaucoup de précautions pour avancer son hypothèse qui recoupe des éléments de contexte religieux et les pratiques et opinions, avérées ou supposées, des deux acolytes.


Jéronimus Cornelisz a certainement été éduqué dans un fond d’idéologie anabaptiste, une hérésie millénariste et égalitariste, virulente et radicale restée célèbre par le siège de Munster où elle résista jusqu’à la mort aux troupes levées par l’évêque pour reconquérir sa cité. Les controverses religieuses sont courantes à l’époque. La scission entre catholiques et protestants a laissé des traces. Elle a aussi laissée le champ libre à des démarches philosophiques et spirituelles originales. Un peu partout dans des clubs d’escrime ou des cercles fermés, les jeunes gens issus des classes aisées se constituent en réseau et débattent. Parmi les figures charismatiques, le peintre Torrentius. Il fait scandale par sa débauche et ses provocations d’ivrogne. La rumeur en fait un sorcier et un adorateur du diable. Avant l’heure en tout cas, il affirme que les Saintes Ecritures sont l’opium du peuple, que l’enfer n’existe pas et que chacun d’entre nous recèle une étincelle divine étouffée par le pêché. On le considère comme un adepte d’Epicure qui prône la poursuite du plaisir dans l’atteinte du bonheur, voir comme un gnostique. Mais Jéronimus Cornelisz semble s’être démarqué encore et s’être libéré de toute contingence morale en arguant que ses actes lui étaient directement inspirés par Dieu. « Il se considérait donc comme vivant en état de grâce perpétuel. Cette philosophie fondée sur un affranchissement total avait de quoi faire frémir tout calviniste craignant Dieu. Prise dans son sens le plus immédiat, elle impliquait que, quoi qu’il fît, Cornelisz ne pouvait commettre de pêcher, puisque la moindre de ses idées ou de ses actions lui venait de Dieu lui-même ». C’est une pensée héritée de l’antinomisme, une philosophie qui apparaît ponctuellement au cours des siècles : les Amauriens en France, La fraternité de l’esprit libre en Allemagne, les Rauters en Angleterre. L’arrestation et l’emprisonnement de Torrentius pour hérésie, les poursuites, les tortures…font craindre à son entourage des persécutions. C’est ce qui pousse Jéronimus à disparaître de la circulation en embarquant pour le compte de la V.o.c. Cela explique son état d’esprit et son laisser faire au cours des massacres.


C’est un illuminé sûrement mais il ne faut pas surestimer ses talents de stratège qui le positionnerait sur l’une des hautes marches du panthéon de ces psychopathes qui nous fascinent tant.


Le récit de Mike Dash témoigne avec lucidité de l’instauration d’un régime de la Terreur. Dès qu’Arien Jacobsz et Francisco Pelsaert s’enfuient à bord de leur chaloupe, Jéronimus noyaute le Conseil, disperse les survivants sur différents îlots – diviser pour mieux régner ! – et surtout se débarrasse de la seule opposition potentielle, celle du courageux Wiebbe Hayes et de sa poignée de fidèles soldats.


Les soudards lui reconnaissent visiblement une certaine autorité. C’est d’ailleurs étonnant, il n’est pas des leurs comme l’est Arien Jacobz qui les recrute tous. Celui là en tout cas a une forte personnalité ; c’est un franc ivrogne, une grande gueule, ne redoutant pas de faire le coup de poing et de malmener son commandement. C’est aussi un marin d’expérience et un meneur d’hommes. En comparaison, Jéronimus n’a pas la carrure et il y a fort à parier qu’une fois liquidés les derniers rescapés les mutins ne se soient entredévorés et que Jéronimus lui-même en ait fait les frais.


Bref, en tant qu’administrateur il impose d’emblée une justice expéditive à l’encontre des chapardeurs. Les rescapés ne s’opposent d’ailleurs pas aux exécutions, au contraire, elles semblent justifiées par leur extrême détresse ! Cela rappelle curieusement la chronologie de la Terreur révolutionnaire : chasse aux accapareurs, tribunaux d’exception, exécutions sommaires, gouvernement reposant sur la force, l’inégalité et la répression…

C’est malheureusement le début d’une l’escalade criminelle devant laquelle chacun tremble sans pouvoir prendre l’initiative de la renverser. Jéronimus et les mutins s’approprient les ressources et les armes, paradent en habits d’apparat et exécutent les survivants les uns après les autres. Cette mascarade traduit un renversement des valeurs. Jéronimus notamment se pavane dans les riches costumes empruntés à la garde robe du subrécargue. C’est un scénario d’inversion qui rappelle un peu celui des carnavals. Le carnaval de Roman étudié par Emmanuel Le Roy Ladurie, par exemple, décrit d’ailleurs un renversement particulièrement sanglant où la symbolique des figures totémiques des groupes en opposition et leurs costumes sont très révélateurs des tensions sociales refoulées. Mais c’est une autre histoire…


Quelques survivants des massacres réussissent à rejoindre Wiebbe Hayes. D’abords incrédules, lui et sa troupe, en forme parce qu’ils ont trouvé des ressources sur leur île, disciplinés et aguerris aux conflits, repoussent sans trop de difficulté les assauts des pirates avec des armes de fortune. Jéronimus Cornelisz tente alors de l’embobiner mais il est capturé au nez et à la barbe de sa bande. C’est une péripétie d’un ridicule ! Les pirates tentent un dernier assaut au moment même où le navire de secours aborde enfin l’archipel. Quelle coïncidence ! Elle vaut bien celle de Sa majesté des mouches ou encore celle des Oubliés de Clipperton. C’est la fin de l’aventure, les mutins sont jugés et certains exécutés sur place au nombre desquels Jéronimus Cornelisz. Mais Francisco Pelsaert qui mène les investigations ne se résoudra pas vraiment à sa culpabilité : « Jéronimus a toujours été un rêveur. Il est par nature un provocateur, un catalyseur. Les actes appartiennent à d’autres, et ce sont les actes et non leur suggestion, qui déterminent la culpabilité. Jéronimus croit vraiment que tout ceci est la faute de quelqu’un d’autre. Après tout, il a été douloureusement provoqué. Qui ne s’amuserait pas de quelques pensées morbides au milieu des excès environnants ? Qui n’aimerait pas jouer à Dieu, juste un peu, dans une situation si ridicule ? Jeronimus a simplement tué le temps. Ce sont les autres qui ont tué des personnes. »

Conclusion : Jéronimus Cornelisz est un illuminé doublé d’un refoulé. Il s’est affranchi de toute moralité en étant persuadé qu’il agit en intelligence avec Dieu lui-même. Il trouve dans l’équipage du Batavia un écho attentif car lui-même est en rupture et sur le point de se mutiner. Le naufrage est l’occasion rêvée d’un renversement de situation. Jéronimus et les mutinés instaurent la Terreur, s’approprient les richesses du navire et massacrent les survivants à tours de bras et sans état d’âme. Seul la cohésion d’une troupe de soldats menés par Wiebbe Hayes parvient à stopper les élans meurtriers pirates.


Pour finir, ce qui stupéfie surtout dans ce récit, c’est que le naufrage du Batavia est une robinsonnade dénaturée. Les robinsonnades sont généralement une exaltation du progrès, un rappel du cheminement de l’humanité depuis les « âges farouches » jusqu’à la prise de conscience positiviste ; mais voilà, ça n’est pas toujours le cas ! Il suffit de lire ne serait-ce que « Sa majesté des mouches » pour s’en persuader. C’est un scénario de régression sociale tout à fait plausible si on le conforme aux évènements bien réels du Batavia. Pourtant, l’ambiguïté entre progrès et récession est présente dès la naissance du mythe puisque Crusoé s’oppose à Selkirk – son soit disant modèle – en cela qu’il conserve une dignité d’homme lorsque son mentor, lui, a sombré dans le sauvagisme au point d’en perdre l’usage de la parole.


On ne peut pas tout reprendre ici mais souvenons-nous seulement des évènements mis en scène par William Golding. Un avion s’abîme quelque part  dans le Pacifique. Les jeunes rescapés désignent d’abord Ralph pour conduire leurs destinées mais sa légitimité est vite remise en cause. Ce ne sont après tout que des gosses – se justifient-ils ! – l’autorité et le modèle social « adulte » qu’il propose sont perçus comme une contrainte. On leur préfère finalement le cadre plus ludique de Jack, à savoir une organisation tribale, une sorte de meute régie par la chasse et des rites improvisés, simulacres ou réminiscences de rituels bien ancrés dans l’inconscient collectif. Sur ces entrefaites, une peur irrationnelle s’empare du campement et consolide le groupe autour de son chef charismatique et précipite le sacrifice de boucs émissaires, Ralph et Piggy, les deux derniers enfants à ne pas adhérer à la horde. Piggy est immolé et Ralph ne doit sa survie, au terme d’une véritable chasse à l’homme, qu’à l’arrivée inopinée de soldats.


L’impression de régression repose finalement sur une sensation latente, comme quoi la culture ne tiendrait qu’à un fil et que le moindre incident de parcours serait susceptible de nous renvoyer dans les abîmes de la sauvagerie originelle, si tant est qu’elle n’ait jamais existé ! Ce sentiment est d’ailleurs entretenu par une confusion dans nos connaissances en psychologie et en ethnologie.


Sa majesté des Mouches ne décrit pas à proprement parler une régression vers la sauvagerie mais une réinvention sociale sous une forme tribale qui produit ses mythes et ses rites et dans laquelle le sacrifice, parfaitement choquant par ailleurs, trouve un rôle primordial dans les mécanismes d’exorcisation des peurs et le retour à la cohésion du groupe.


On ne peut pas en dire autant du récit des naufragés du Batavia qui somme toute relève du domaine criminel quelques soient les explications qu’on lui cherche.

Par Gilles BARBA - Publié dans : DECRYPTAGE - Communauté : Litterature
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Mercredi 25 février 2009
Le prince de Central Park – Evan H. Rodes [1]

 

Jay-Jay est orphelin. Il est le souffre douleur d’Ardis qui l’a adopté car c’est une source de revenu des services sociaux. Il est d’ailleurs aussi le bouc émissaire d’Elmo, un toxicomane qui fouine dans l’immeuble sordide et malfamé où il habite mais aussi de ses camarades d’école. Il est perçu par son entourage comme un freluquet, solitaire et asocial. Un soir d’ivresse, Ardis tente de le passer à tabac pour une broutille. Jay-Jay profite de son coma éthylique pour s’enfuir résolument dans Central Park.

Il commence alors une vie de Robinson, s’abrite dans la ramure d’un chêne, fouille les poubelles, adopte un chiot et sauve courageusement une vieille dame d’une agression d’Elmo. Celui-ci n’aura désormais de cesse de le faire disparaître pour échapper à une condamnation.

Sans jamais se rencontrer, Jay-Jay et madame Miller ont des échanges épistolaires. La vieille dame a de l’affection pour lui mais ne brusque pas la rencontre.

Jay-Jay commence donc une nouvelle vie. Il cambriole son école et détruit ses dossiers scolaires en imaginant ainsi échapper à toute recherche de police. Il améliore régulièrement ses conditions de vie en prévision de l’hiver : braque un chantier pour y récupérer des outils, des planches, une bâche pour améliorer sa cabane dans le chêne ; chaparde des provisions dans un restaurant. Il profite de la proximité du zoo, du planétarium, du musée d’histoire naturelle et du Métropolitan Muséum pour s’instruire.

Mais Elmo finit par retrouver sa trace mais au terme d’une folle course poursuite il fait une chute mortelle. Inquiète, Madame Miller sillonne le parc, l’appelle et l’oblige à sortir de sa réserve. Elle lui propose de l’abriter mais Jay-Jay réserve sa réponse pour profiter de sa liberté et des premières neiges…

 

Le Robinson du métro – Felice Holman [2]

 

Arémis Slake est orphelin. C’est un petit bigleux, un enfant maltraité, humilié par sa tante qui l’a recueilli, par ses copains d’école, ses voisins, ses professeurs…Lorsque les violences se précipitent, il se réfugie dans le métro pour échapper à ses persécuteurs.

Un jour, il décide de ne pas refaire surface et de refaire sa vie ici, dans Grand Central Station. Il découvre une cachette dans un tunnel du métro et y mène une vie de troglodyte.

Il s’organise petitement : récupère tout ce qui traîne pour aménager sa chambre, vend des journaux de récupération à la sauvette, fait le ménage dans une salle de snack-bar en contrepartie de repas. Avec ses premières économies il s’achète du linge. Le dimanche il sillonne la banlieue en passant de rame en rame.

Ses clients réguliers et le personnel du snack s’attachent à lui mais Slake n’est pas habitué aux manifestations de sympathie et il a souvent du mal à décrypter leurs intentions.

Un accident dans le tunnel où il vit occasionne des travaux et perturbe son quotidien. Victime d’un malaise, il est hospitalisé et remis sur pied. Avant d’être harponné par les services sociaux il s’échappe mais pas pour se réfugier sous terre cette fois. Il se sent grandi, prêt à affronter le monde et il se souvient de ces terrasses où subsistent parfois des vestiges de pigeonniers et des citernes en ruine...

 

L’île aux singes – Paula Fox [3]

 

Ces derniers mois, tout s’est détraqué dans la vie de Clay Garnity : son père a perdu son emploi dans l’édition et a dû se résoudre à de petits boulots ; la famille est criblée de dettes et a dû quitté sa belle maison et comme si cela ne suffisait pas, sa mère est enceinte ! Cela mine définitivement le moral de son père qui les abandonne lâchement.

Seule, sa mère n’est plus en mesure de subvenir à leurs besoins. Elle fait appel aux services sociaux et atterrit dans un immeuble sordide où règne une certaine promiscuité et une insécurité latente.

Un jour, sa mère disparaît à son tour, sans explication, en laissant juste une liasse de billet sous un paquet de gâteaux. Jour après jour Clay attend son retour avec pour seul réconfort la lecture de Robinson Crusoé mais une voisine s’inquiète et décide d’appeler les services sociaux. De peur d’être séparé de sa mère, Clay s’enfuit, surveille les abords de l’immeuble puis trouve refuge auprès de deux clochards, Calvin et Buddy, dans un parc surnommé l’île aux singes. Un soir d’hiver leur campement est attaqué par quelques délinquants.

La santé de Clay se détériore et il est hospitalisé pour une pneumonie. Il est malgré lui rattrapé par les services sociaux qui le placent et le rescolarisent puis retrouvent la trace de sa mère dans un foyer où elle a accouché.

Les retrouvailles sont difficiles. Comment expliquer l’abandon ? Comment pardonner la séparation ? Clay croise alors Buddy qui l’encourage et positive la situation : c’est une chance de se retrouver. Il sait de quoi il parle car il a honte de sa déchéance et n’a encore jamais repris contact avec sa famille.

 

 

Voici donc 3 parcours d’exclusion, de désocialisation, ceux de Jay-Jay, Slake, Clay, des enfants contraints de fuir leur entourage et leur environnement pour se réfugier dans Central Park auprès d’un chêne – symbole de vie, de force, de régénérescence et d’ascension – dans un réduit souterrain, une sorte de grotte – lieu symbolique des rites d’initiation et de renaissance – au fin fond de la station de métro de Grand Central Station ou dans un jardin public auprès de sans domicile fixe, dernier rempart avant la clochardisation.

 

3 robinsonnades singulières, donc, en forme de diatribe. Ces récits stigmatisent le mirage du libéralisme économique et l’hypothétique déclin de l’empire américain cent fois claironné depuis la débâcle de la guerre du vietnam. Et où mieux qu’à New York –toujours sous les feux de l’actualité d’ailleurs avec la crise financière et boursière –pouvait-on mieux transposer cette fracture sociale qui ne cesse de se creuser entre les quartiers d’affaires flamboyants et arrogants et les quartiers populaires déshérités, ravagés par la misère, la violence, la drogue… !


Exclus parmi les exclus, nos Robinson témoignent de la fragilité des classes moyennes et des classes populaires. Ils survivent au naufrage de cette société et réhabilitent l’esprit pionnier car malgré les coups durs, la combativité reste la règle dans un pays qui défend le capitalisme coûte que coûte. Ici, la crise sociale n’est pas simplement qu’une toile de fond, un décor, un prétexte pour déployer l’aventure mais bel et bien une métaphore de la tempête qui secoue la société et balaie les plus vulnérables. Les auteurs dénoncent tour à tour les inégalités criantes de niveau de vie, le chômage, la précarité, la pauvreté et leurs corollaires, vétusté du logement social, violence, drogue et criminalité…et pointent la déroute des institutions telles que l’école, d’abord, puis les services sociaux mais aussi la désagrégation de la famille et l’abandon de la jeunesse. Ces robinsonnades démontent les mécanismes du naufrage existentiel.

 

Les ressorts mélodramatiques et misérabilistes de ces récits renvoient à quelques classiques de la littérature jeunesse du 19ème siècle tels que Twain, Dickens, Malot….Pas sûr que cette première impression résiste longtemps à l’analyse, quoique... Il n’en reste pas moins que nos petits Robinson New Yorkais nous surprennent par leur sursaut de dignité pour affronter la solitude et survivre sans jamais se déshonorer ni se pervertir. La grande leçon c’est l’autodétermination. Chacun est libre de ses choix et de sa réussite. La boucle est bouclée avec ce retour aux sources du mythe fondateur du « self made man ».

 

 

Récits résolument engagés, ces robinsonnades dénoncent les chimères de l’idéal américain. L’enlisement du pays dans le bourbier vietnamien annonce les premiers revers de l’impérialisme économique et politique des Etats-Unis. On commence à parler de déclin et ça n’est pas qu’un spectre, c’est une réalité. Le capitalisme et le libéralisme produisent tout à la fois d’extraordinaires success story et des inégalités criardes. Toute une population de laissés pour compte s’enlise inexorablement dans la pauvreté et la misère avec son cortège de criminalités. C’est dans ce quart monde que nous invitent les auteurs. Et ça n’est pas un hasard s’ils choisissent New York comme décor de leurs aventures.

 

« Quintessence du rêve américain, symbole de la réussite, New York ne cesse de fasciner. Et le bien-vivre qui rutile dans quelques quartiers de Manhattan ajoute encore à la fascination. Pour un nombre impressionnant de New-Yorkais néanmoins, la douceur de vivre ne fait guère partie du vocabulaire quotidien. Un habitant sur quatre vit en dessous du seuil de pauvreté ; les femmes (mères célibataires ou abandonnées) et surtout les enfants sont les plus durement affectés : un enfant sur deux est un pauvre. Un autre quart de la population subsiste chichement et le pouvoir d’achat de la classe moyenne a sensiblement décliné depuis 1973, en raison principalement du coût accru du logement. Les jeunes couples aisés, dont le confort dépend d’un double salaire, renoncent souvent au « luxe » d’avoir un enfant. Entre très riche et très pauvres, l’écart est devenu abîme. » [L’état des Etats-Unis – Annie Lennkh et Marie France Toinet – La Découverte – 1990]

 

Tout est dit ou plutôt suggéré dans ces quelques lignes et chacun des récits illustre les mécanismes de désocialisation et de leur cortège d’injustices :

 

- La fragilité des classes moyennes. L’engrenage implacable de l’exclusion et de l’isolement : chômage, précarité, perte de repères, désarroi et confusion mentale, alcoolisme, toxicomanie, errance… Tout le monde est touché : familles, enfants, personnes âgées.

 

- Le logement précaire et sordide des immeubles dit « de rapport » où s’entasse un quart monde vulnérable, décadent. La promiscuité est à l’origine d’un climat d’insécurité bien réel. Et au moindre incident de paiement c’est l’expulsion.

 

- La difficulté à conserver sa dignité dans un environnement pervers et antisocial où finalement les plus vulnérables deviennent la proie des criminels ou bien des boucs émissaires.

 

- La défaillance, la négligence éducative et la maltraitance des enfants deviennent une sorte de fatalité. La cellule familiale n’est pas un havre de paix, de sécurité et d’affection, c’est tout au contraire le haut lieu où s’exercent les violences intimes.

 

Face à tous ces dangers qui assaillent de toute part les familles, les personnes, les institutions sont devenues inopérantes. Première visée : l’école. Les auteurs brossent un tableau noir qui n’est pas sans rappeler quelques séries B hollywoodiennes telles que « Le proviseur » de Christopher Cain avec James Belushi ou encore « Esprits rebelles » de John N. Smith avec Michelle Pfeiffer qui mettaient en lumière la violence quotidienne dans les établissements scolaires, le trafic de drogue, le trafic d’arme, le school bullying (brimades et harcèlements répétés entre élèves), les incivilités, les comportements anti-sociaux…L’école n’est plus un sanctuaire. En second : les services sociaux. Ils sont perçus de façon caricaturale : file d’attente, sempiternelle constitution de dossiers, placement aveugles et sans suivi. Encore Paula Fox tente-t-elle de rétablir un peu l’image des travailleurs sociaux pour un bouquet final en forme de happy end.

 

Voilà vite brossé l’univers désespérant auquel tentent de s’arracher nos Robinson. Il renvoie spontanément à la dramaturgie d’un Charles Dickens. Il y a de l’Oliver Twist chez nos héros et il faut être bien vertueux pour ne pas sombrer dans la facilité de la criminalité. New York vaut bien Londres et l’on perçoit une sorte de permanence des représentations de la misère. L’esprit de Mark Twain plane aussi sur ces aventures. On reconnaît l’esprit d’entreprise et le sang froid de Tom Sawyer mais aussi la liberté et le refus du monde adulte d’Huckleberry Finn. Il y a aussi de l’Hector Malot dont les récits mélodramatiques sont toujours structurés de façon identique : drame familial, récit de type picaresque, réinsertion finale dans la société. Chez lui, le mythe du bonheur familial est au cœur du bonheur social. Au terme de leurs aventures les héros retrouvent le monde auquel ils appartiennent.

 

 

On est saisi par l’acuité et la pertinence du regard porté par Evan H. Rodes, Felice Holman et Paula Fox sur ces enfances gâchées et du coup on est un peu confus de qualifier ces histoires de mélodrames lorsqu’on est peut être si proche d’un regard sociologique. En même temps il est insupportable de se résoudre à cette idée molle d’une fatalité de la misère et d’une transmission quasi héréditaire. Pourtant on pressent un certain déterminisme. Et c’est dans l’éducation familiale et scolaire qu’il se situe. Les auteurs en témoignent, lorsque la famille est défaillante et l’école impuissante, l’adolescent est bien seul face à lui-même, face à ses choix.

 

Jay-Jay, Slake et Clay font figure de victimes, victimes de carences affectives – ou du moins c’est ce que prétendent les auteurs qui déroulent leurs pedigrees – et sont conditionnés pour l’échec, la misère. Pourtant leurs sujétions volent en éclat lorsque les violences des « Ténardiers » deviennent inadmissibles. Ils trouvent alors leur salut dans la fuite, une fuite en avant qui les mène droit dans la rue.

 

Sans s’improviser psychologue, il est clair que nos 3 Robinson sont des enfants négligés, 2 sont orphelins, l’un placé, l’autre recueilli par la famille proche, le troisième est abandonné purement et simplement sans autre explication.

 

Qu’est-ce qu’on constate ? D’abord des conditions de vie déplorables. A la maison, non content d’être corvéables, ils sont brutalisés et humiliés. Tourments qui ont des répercussions sur le développement de la personnalité et la confiance en soi et dans les autres. Doit-on parler de traumatisme pour autant ?

 

Pas selon la définition de Boris Cyrulnik : « pour pouvoir parler de traumatisme il faut « avoir été mort », pour reprendre l’expression employée par des écrivains comme Primo Levi, Jorge Semprun [[rescapés des camps d’extermination nazis] ou la chanteuse Barbara [victime d’inceste de la part de son père], ainsi que par beaucoup de personnes avec qui j’ai travaillé. Alors que dans l’épreuve, on souffre, on se bagarre, on déprime, on est en colère, mais on se sent bien vivant et on finit par surmonter les choses. Dans le cas d’un traumatisme, les personnes demeurent prisonnière de leur passé et revoient bien souvent pendant des années les images de l’horreur qu’elles ont vécue.

 

D’autre part, et c’est la psychanalyste Anna Freud qui a expliqué cela, il faut frapper deux fois pour faire un traumatisme : une fois dans le réel (c’est l’épreuve, la souffrance, l’humiliation, la perte) et une fois dans la représentation du réel et le discours des autres sur la personne après l’évènement. C’est, en effet bien souvent dans le discours social qu’il faut chercher à comprendre l’effet dévastateur du trauma. »

 

En tout cas, on peut parler de blessure, de meurtrissure ! Mais rien d’insurmontable au final. C’est tout l’enjeu de la robinsonnade de démontrer les ressources insoupçonnables des individus. On trouve d’ailleurs dans le concept de résilience et chez Cyrulnik en particulier des éclairages sur la maltraitance des enfants et leur capacité à reprendre goût à la vie malgré les blessures.

 

De quoi parle-t-on ? Autant emprunter à d’autre ce qu’on ne saurait expliquer soi-même :

 

« En psychologie clinique, la résilience est la capacité à vivre, à réussir, à se développer en dépit de l’adversité. D’un point de vue psychique, il s’agit de la possibilité pour un individu de développer des mécanismes de résistance et de survie malgré les vicissitudes de l’existence, des circonstances difficiles, des malheurs, un choc traumatique ou un environnement défavorable, voire hostile. Sorte d’endurance face au stress post-traumatique, la résilience offre au sujet un sentiment de compétence, une ouverture différente sur lui-même et d’autres perspectives qu’un stress continu ou répétitif. Ce mécanisme psychologique instaure ainsi une certaine confiance en soi impliquant plus de sécurité intérieure et apporte de nouvelles possibilités d’épanouissement malgré les difficultés rencontrées, les traumatismes subis ou les risques d’abréactions désagréables »

 

La robinsonnade est perçue intuitivement comme le déclencheur de la résilience. C’est un peu un leurre tout de même car ça n’est pas dans la marginalisation, l’isolement et le repli sur soi qu’on peut soigner ses blessures. Mais en littérature et dans l’univers du conte plus précisément, l’aventure et les épreuves valorisent le potentiel des enfants, témoignent de leur valeur contrairement aux médisances de leur entourage et contribuent à la reconquête de l’estime de soi.

 

Deux choses vont à l’encontre de cette sublimation de la robinsonnade. En tout cas dans ces cas précis. D’abord le point de vue du psychologue :

 

« En victimologie clinique, la recherche démontre que ceux qui s’en sortent le mieux parmi les enfants traumatisés, sont ceux qui ont réussi à tisser autour d’eux des réseaux de solidarité et à se lier affectivement, ceux qui sont parvenus à effectuer des démarches efficaces, à orienter leurs demandes et à trouver les bons interlocuteurs pour se faire aider. Ces liens soutenants (les « tuteurs de développement ») ont un effet structurant sur l’individu. La résistance psychique intérieure est donc également une question de force relationnelle, de capacité d’attachement et de confiance en soi. »

 

Ensuite, le point de vue du sociologue – et là on ne parle plus simplement des jeunes  New Yorkais. Les enfants des rues sont une population à risque ! Contraints à une logique de survie, ils vivent dans l’instant, de petits boulots, de mendicité, du vol, parfois de la prostitution. La toxicomanie est une conséquence du grand vide affectif qui les caractérise. « Avec le temps, la marginalisation et la stigmatisation sociale s’accroissent, ainsi que les risque de passage à une délinquance de plus en plus grave, ou la mort dans la rue. […] La phase finale est la cristallisation du monde de la rue en véritable contre société, en guerre avec le monde des adultes. »

 

C’est une vision parfaitement pessimiste à laquelle répugnent évidemment les auteurs. Leur démonstration est toute autre et Jay-Jay, Slake et Clay font alors figure d’exception avec 3 sorties de crise très différentes.

 

Jay-Jay est dans une démarche de fuite au désert à la façon des ermites du haut Moyen Age. C’est une décision réfléchie, irrévocable : « Je ne reviendrai jamais ! Quoi qu’il arrive. Que je meure si je ne tiens pas ma promesse… » A partir de là, c’est du Robinson pur jus ! Il construit sa cabane dans un arbre, vit en autarcie du fruit de sa cueillette dans les poubelles des alentours et de quelques menus larcins, s’acclimate assez vite à son nouvel univers mais garde un œil critique sur la société.

 

Il lorgne du côté des beaux quartiers et lance comme un défi : « Un jour, je traverserai l’océan pour conquérir cette terre et vivre comme eux ! » ou « Un jour, c’est moi qui jetterai des trucs dans les poubelles. » Il a aussi cette saillie qui justifie avec complaisance son cambriolage d’un restaurant : « La nourriture devrait être gratuite. » En effet, comment une société riche et développée peut-elle encore priver les plus démunis du minimum vital ?

 

Il finit même par prendre plaisir à ce retour à une vie simple et naturelle. Et ça n’est pas sans rappeler « Ma montagne » de Jean George, le récit d’un jeune New Yorkais – Tient ! – parti vivre dans les Appalaches comme les pionniers. En ce qui concerne Jay-Jay peut-être se laissera-t-il séduire par la proposition de Madame Miller de venir vivre avec elle.

 

En attendant : « Je ne crois pas avoir déjà fini ce que j’ai à faire ici. » On devine finalement un contemplatif épris de liberté. La neige tombe sur New York. « Son royaume devint arc-en-ciel lorsqu’il le regarda à travers le prisme des cristaux qui s’accrochaient à ses cils. Et il eut l’impression de posséder tout ce dont il avait rêvé. Sa liberté. Quelqu’un qui l’aimait. »

 

Cette soif d’indépendance s’est d’ailleurs décuplée au fur et à mesure qu’il s’est vu changer, s’étoffer et évacuer ses peurs d’enfants : « Il était en train de grandir. Il le sentait. Il commençait aussi à perdre son aspect chétif. »

 

De son côté, Slake est dans une toute autre disposition. C’est un bigleux, malingre, un peu nigaud. Comme Jay-Jay c’est le souffre douleur de son entourage, mais sa fuite dans les bas fond du métro est irraisonné. Il s’est effarouché pour la ixième fois à la suite d’une échauffourée, s’est engouffré dans une station de métro au hasard et a décidé de ne plus remonter à la surface.

 

Très rapidement Slake trouve ses marques, sans anicroche, en exerçant de petites activités lucratives : vente de journaux à la sauvette, ménage d’une salle de snack-bar. Il est marginalisé, certes, mais pas désinséré. Il a ses horaires, ses clients, un employeur…Il a tout du travailleur pauvre. Parce que c’est bien là la différence avec Jay-Jay : le travail ! C’est une des valeurs centrales des robinsonnades. Et sans entrer dans les détails, il parvient même à faire des économies pour s’offrir de la lingerie…

 
Par contre, ce qui est particulièrement émouvant dans ce récit c’est le traitement des conséquences de la maltraitance et de la négligence familiale : difficultés sociales, déficits intellectuels, problèmes de communication, problèmes affectifs…Slake est un concentré de tout cela. Il se socialise malgré lui et ne semble pas toujours bien comprendre les intentions de ses interlocuteurs. A propos de la serveuse – pas dupe de son dénuement - qui le gâte un petit peu chaque jour, voilà sa réaction par exemple : « La pitié était un sentiment totalement inconnu de Slake, il n’en avait jamais rencontré, reçu ni donné, et il ne l’aurait donc pas reconnue s’il s’était agi de cela. » Finalement, la bienveillance des uns et des autres l’encourage à communiquer sans criante.

 

Son hospitalisation l’arrache malencontreusement à sa nouvelle vie. C’est d’abord un choc. C’est aussi une chance. Lui aussi a changé. Il a relevé la tête. Il n’est pas encore prêt à affronter le monde mais il se projette déjà ailleurs, sur les toits où subsistent les vestiges de pigeonniers et de réservoirs d’eau, un univers propice à une nouvelle robinsonnade.

 

Clay, quant à lui, atterrit brusquement dans la rue. La vie n’est pas un long fleuve tranquille. Sa famille a fait les frais d’une société impitoyable, focalisée sur la réussite et qui ne fait pas de sentimentalisme avec les loosers. Son aventure est exemplaire puisqu’elle traduit un processus très ordinaire d’exclusion : chômage, expulsion, dépression, clochardisation…

 

Mais dans la tourmente, Clay ne désespère pas de retrouver père et mère et de ressusciter l’époque bénie du cocon familial. Buddy et Calvin, les clochards qui le recueillent le mettent en garde contre les périls de la rue, sans jugement ni sermon. S’il est victime de quelque chose, en tout cas ça n’est pas de son éducation mais des évènements, de l’économie, du lâcher prise des parents. Au cours de ses quelques semaines d’errance, il trimbale dans son paquetage un Robinson Crusoé, seul véritable lien avec le thème des Robinson !

 

A part ça rien de très robinsonnien si ce n’est que ce récit s’emboîte parfaitement avec les autres. On pourrait même avoir des suspicions de plagiat. Il y a des scènes de vie de l’hôtel – si l’on peut dire – qui renvoient à Evan H. Rodes, même cette histoire de télé détraquée sur laquelle l’ivrogne passe ses nerfs ; quant à l’épisode de l’hospitalisation, il rappelle assez bien Felice Holman. En tout cas le contexte confirme la possibilité d’une robinsonnade même si l’auteur lui préfère assez vite un récit larmoyant à la Hector Malot.

 

En conclusion, on est bien face à 3 récits très ciblés qui reposent sur le même constat de la fragilité des classes moyennes et populaires aux Etats-Unis. Au-delà de l’économique, c’est semble-t-il la maltraitance et l’abandon les véritables origines des robinsonnades de Jay-Jay, Slake et Clay. Pas sûr donc qu’il s’agisse là de véritables critiques sociales. Il y a dans l’esprit pionnier des connexions indubitables avec les robinsonnades, ne serait-ce que dans l’expression de personnalités combatives, réactives, ambitieuses…Il faudrait être plus fin dans l’analyse pour pointer ce qui relève de la critique sociale de ce qui exalte l’esprit américain et les grands mythes fondateurs de cette nation. En tout cas, la robinsonnade ne se présente pas comme une alternative économique ou politique, c’est tout juste un refuge en temps de crise. Et cette crise devient le terreau d’une aventure individuelle, le contexte d’un développement personnel ou comment des enfants martyrs peuvent-ils restaurer l’estime de soi en expérimentant de la réussite.

Par Gilles BARBA - Publié dans : DECRYPTAGE
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Vendredi 2 janvier 2009


Le Robinson de la rivière est un récit court d’une 60aine de pages pour les 7/10 ans, peut-être. Il s’agit d’une collection prestigieuse qui devait faire la fierté de sa directrice puisqu’on y retrouve des signatures célèbres telles que Pearl Buck, Maurice Genevoix, Françoise Mallet-Joris, Bernard Clavel, Henri Bosco…

 

Sans présumer du reste de la collection, ce Robinson est bien moins un conte qu’une histoire morale. Le conte se caractérise par une structure, un développement, des personnages très codifiés. L’auteur le pressent bien, il réunit les ingrédients mais la mayonnaise ne prend pas !

Grégoire Barrier est un bavard invétéré. Il soule littéralement son entourage de ses commentaires incessants. Un ami de la famille qui rencontre le même problème avec sa fille imagine de les réunir en espérant qu’ils se neutraliseront finalement l’un l’autre et qu’ils finiront bien par prendre conscience de leurs nuisances. Peine perdue ! Ils s’alimentent, au contraire. Au bout de quelques semaines les parents décident de les séparer.

Evidemment, comme chacun cherche sa chacune, Grégoire rôde autour de la propriété des Parat dans l’espoir de croiser la belle Angèle. Au mois de mars les intempéries provoquent une inondation qui isole la maison. Par jeu, Grégoire saute à bord d’un radeau, se taille une gaffe et part au fil de l’eau. En fait il dérive dangereusement.

Au court de son périple il croise un braconnier sur son canot pneumatique, un vieux berger sur sa pâture immergée et un vagabond sur le faîte d’un toit. Ils sont peu bavards ou sourd et muet. Ils quittent Grégoire pour aller chercher des secours. Grégoire ne comprend pas le danger et continue innocemment sa croisière en pestant contre ses interlocuteurs qui ne lui expliquent rien. Evidemment, il parle, il parle mais peut être n’écoute-t-il pas !

On l’a compris, c’est là le nœud du problème, Grégoire parle pour ne rien dire. Et tout le développement du conte serait d’y apporter une solution, en quelque sorte, au travers de rencontres, d’épreuves, d’objets transitionnels…Or si les ingrédients sont bien là : un braconnier, un berger, un vagabond, personnages récurrents des contes, hé bien là il ne se passe rien. Les personnages sont passifs. Ils ne font que se croiser. Et la dérive du radeau n’est pas à proprement parler une épreuve puisqu’elle n’apporte rien au héro, en tout cas rien qui dans le futur lui permette de solutionner son problème de diarrhée verbale.

Abandonné sur une gravière par le vagabond, Grégoire passe 4 ou 5 jours de privations, le sommeil habité de rêves d’oiseaux et de nourriture. Puis un matin le courant charrie jusque sur l’îlot des boîtes de biscuits, des barils d’anchois, de choucroute, de quoi tenir….Et sur une table qui flotte un perroquet ! Enfin un interlocuteur ? Non, il ne sait dire qu’une chose : « silence ! ».

On passe peut-être encore un peu à côté de la fonction du rêve. Il ressemble à une prière vite exaucée et non pas à un univers dans lequel se jouerait la résolution du problème. Le perroquet – oiseau bavard – vient rythmer le discours.

Le final est sans surprise. Le hasard a porté la barque d’Angèle jusqu’à la gravière. Elle est à bout de force. Personne ne l’écoutait pour mener les recherches. Alors elle est partie seule. C’est le syndrome de Pierre et le loup. On n’écoute plus quelqu’un qui parle à tort et à travers. Belle leçon de communication !

Le perroquet arbitre leurs retrouvailles. Plus possible de se répandre puisqu’il intime des « Silence ! » vindicatifs et sans répliques. Ils se regardent simplement yeux dans les yeux. L’émotion se passe de long discours.

La morale ? « Depuis lors ils ont toujours crainte d’en dire trop long, et ils aiment se taire pour contempler autour d’eux le monde dont ils demeurent les enfants étonnés ».

Le Robinson de la rivière
Texte André Dhôtel – illustrations Colette Fovel
Collection Plaisir des contes – Casterman – 1964



André Dhôtel (1900-1991)
Ecrivain ardennais, marqué par un « pays », Arthur Rimbaud auquel il consacre deux essais en 1933 puis 1952. Professeur de philosophie, il publie une cinquantaine de romans dont « Le pays où l’on arrive jamais » qui reçut le prix Femina en 1955. Il se rattache à la tradition des romantiques allemands. Regret du passé, nostalgie d’un ailleurs où la vie serait conforme aux rêves d’enfance, communion avec la nature sont chez lui des thèmes récurrents. Mais là où les romantiques ont volontiers une vision tragique de l’univers, Dhôtel peint le monde aux couleurs du bonheur.

Par Gilles BARBA - Publié dans : BIBLIOGRAPHIE - Communauté : Litterature
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